vendredi 31 mai 2019

Le mariage de Camacho (Mendelssohn et l'opéra 1/3)

Mendelssohn et l'opéra ? 

Mais quelle drôle d'idée d’ouvrir une série d’articles sur ce qui apparaît comme un non-sujet !

Presque entièrement absent de l’histoire de l’art lyrique, Mendelssohn n’a en effet achevé et fait jouer qu’un seul opéra, Die Hochzeit des Camacho (Le mariage de Camacho), lequel n’a connu qu’une seule représentation avant de sombrer dans l’oubli.
  
Quand on creuse un peu la question, ce qui n’est pas facile compte tenu du peu de documentation disponible et de l’absence de biographie de référence en français, les choses apparaissent pourtant plus complexes. Il apparaît en effet que tout au long de sa courte vie, le compositeur a été à la fois attiré et repoussé par l'opéra, et s'il n'a véritablement jamais abordé le genre, on ne peut pour autant en conclure qu'il ne s'y est jamais intéressé. 
  
C’est donc un peu l’histoire d’un rendez-vous manqué que je vous propose de relater dans ces trois billets.
  
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Très précoce, on le sait, Mendelssohn a composé plusieurs petites œuvres lyriques dans les premières années de son adolescence. Au nom pittoresque (Les deux précepteurs, Les comédiens en voyage et L’oncle de Boston) destinées à un public familial, elles ressortent du Singspiel (alternance de dialogues parlés, parfois accompagnés de musique, et d'airs chantés) ou du Liederspiel (théâtre agrémenté de quelques chansons), mais pas de l'opéra.

C’est au cours de l’été 1824 que naît dans son esprit l’idée d’une œuvre de plus grande ampleur. Ambitieux et conscient de son génie précoce, Félix, qui vient d’avoir quinze ans, sait bien que la célébrité et la gloire s’acquièrent surtout à l’opéra. Son ami Friedrich Voigt lui écrit un livret en deux actes inspiré d’un épisode de Don Quichotte, Le mariage de Camacho. En décembre 1824, Mendelssohn termine la musique du premier acte. Il compose l'ouverture en février 1825, achève la partition en août et l'envoie au Schauspielhaus de Berlin.

Le jeune homme surdoué à qui tout réussit va cependant rapidement déchanter, et s’apercevoir que la vie d'un compositeur d'opéra n’est pas toujours facile.

A l’opéra de Berlin, règne Spontini, le compositeur de La Vestale, qui ne cache pas son peu d’appétence pour la musique allemande. Il range Camacho au fond d’un tiroir, fait patienter Mendelssohn une bonne année, lui demande de modifier sa partition mais finit cependant par accepter de monter l’opéra.

La première a lieu le 29 avril 1827 dans des conditions déplorables : le ténor attrape la jaunisse, les chœurs chantent faux, et le public ne se montre pas du tout enthousiaste. Affolé, craignant les sifflets, Mendelssohn quitte le théâtre en catimini avant la fin du spectacle. Camacho est retiré de l’affiche et ne sera plus jamais monté du vivant du compositeur.

Il faudra attendre février 1987 pour le revoir sur scène, à Oxford. Cinq ans plus tard, le chef d’orchestre Jos van Immerseel en réalisera le premier enregistrement chez Channel Classics. Et c’est comme cela que je l’ai découvert.

Il serait difficile de dire que cette œuvre m’a bouleversé. La musique est certes agréable et bien faite mais elle sent, du début à la fin, la copie du bon élève qui a parfaitement étudié Mozart et Weber. Certaines des œuvres de jeunesse de Félix, notamment sa musique de chambre et ses premières sonates pour piano, me semblent en tout cas bien meilleures.

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De quoi est-il question ?

C'est l'histoire de Basile et de Quiteria, deux villageois tendrement épris l'un de l'autre. Mais voilà, le père de Quiteria, qui aime les sous, décide de marier sa fille au riche Camacho. Arrive le jour de la noce, à laquelle assistent Don Quichotte et son compère Sancho. Somptueuse, la fête est à la mesure de la richesse du promis : musique, ballets, théâtre et un buffet que Cervantès décrit comme assez abondant pour nourrir une armée.

Accompagnés du curé et de leurs familles respectives, les fiancés entrent en scène. Surgit alors le pauvre Basile, qui reproche à Quiteria son ingratitude, brandit une canne en acier, s’en transperce le cœur et s'effondre dans une mare de sang. Moribond, il demande à Quiteria de l’épouser afin de mourir en paix ; veuve, elle pourra ainsi se marier avec Camacho. Don Quichotte soutient la requête du blessé et après avoir reçu le consentement de Quiteria, le curé leur donne la bénédiction.
  
A ce moment, Basile se relève en retirant l'épée : Il se fit que la lame n'avait point passé à travers la chair et les côtes de Basile, mais par un conduit de fer creux qu'il s'était arrangé sur le flanc, plein de sang préparé auparavant de telle sorte. Les accompagnateurs de Camacho, abusés par le stratagème de Basile, décident de se venger et sortent leurs épées, mais Don Quichotte s'interpose et crie à haute voix : Quiteria était à Basile, et Basile à Quiteria, par une juste et favorable disposition des cieux, car deux êtres que Dieu réunit, l'homme ne peut les séparer, et celui qui voudrait l'essayer aura d'abord affaire à la pointe de cette lance.
  
Bon perdant, Camacho décide que la fête et le banquet doivent quand même avoir lieu. Mais, ni Basile, ni son épouse et ses amis ne veulent y assister.... au grand désespoir de Sancho qui aurait bien voulu profiter du gueuleton.

lundi 6 mai 2019

The Queen's throat : parution en français du livre culte de Wayne Koestenbaum

Homosexualité et opéra. C'est un sujet qui n'a jamais cessé de m'intriguer, et sur lequel l'absence de littérature m'avait beaucoup surpris, lorsque j’avais voulu, il y a quelques années, rédiger quelque chose. Rien, à part quelques références à un essai culte de Wayne Koestenbaum, paru à New York en 1993, et jamais traduit : The Queen’s throat : opera, homosexuality and the mystery of desire.
  
  
Il a fallu attendre 25 ans pour que l'ouvrage soit disponible en français, grâce à La Rue musicale - Philarmonie de Paris, qui viennent de le publier, dans une édition très soignée, avec illustrations, préface d’Olivier Py, postface de Timothée Picard et, surtout, dans une traduction remarquable de Laurent Bury.
  
A un bémol près, le titre : cette « folle lyrique » à laquelle je n’arrive décidément pas à m’habituer, persuadé qu’il aurait mieux fallu (à l’instar de ce que Actes Sud a fait pour The Rest is noise, l’essai magistral d’Alex Ross sur la musique au 20ème siècle) conserver le titre anglais, au moins en partie.
  
The Queen’s throat est un objet littéraire inclassable, tenant des mémoires, de l’auto-analyse, et de l’essai, à la fois psychologique, sociologique, musicologique, et parfois même anatomique (savoureux chapitre « le gosier de la reine », où il se lance, croquis à l’appui, dans une série de considérations sur la gorge et le larynx).
  
Bref, pendant presque 400 pages, Wayne Koestenbaum dissèque, questionne, et délire sur l’origine et la nature des relations privilégiées entre opéra, homosexualité et désir.
  
Est-ce un goût du spectaculaire ? Ou bien une attirance pour le destin souvent tragique des héroïnes ? Est-ce uniquement le fait de l’importance de la voix, dont les aigus procurent une jouissance quasi orgasmique ? Ou serait-ce plutôt un échappatoire que nous procure l’opéra ?
  
Digressif, ironique, éruptif, jouant en permanence sur la surprise et l'inattendu, Koestenbaum interroge son histoire et celle des autres. Il pose beaucoup de questions, ne répond pas à toutes, laissant au lecteur le soin de trouver son chemin, et de répondre à la plus terrible des interrogations : en suis-je une moi aussi ?
  
Son goût pour les chemins de traverse nous conduit on ne sait jamais trop où, mais toujours en excellente compagnie. Proust, Whitman, Auden, mais aussi Mary Garden (la créatrice de Mélisande), Callas et Anna Moffo, sa diva préférée, sont au rendez-vous, au milieu d’une multitude de personnages plus pittoresques les uns que les autres, puisés dans une collection impressionnante de mémoires de divas et de folles admiratrices.
  
L’auteur, qui a le sens de la formule, truffe son propos de savoureux aphorismes que n’aurait pas reniés Oscar Wilde. N’en citons qu’un, car je l'adore : Les fans clubs les plus illustres et les plus émouvants ne comptent qu’un seul membre. Ce qui n’est certainement pas le cas de celui de Koestenbaum, dont je rejoins les rangs avec délectation.