lundi 28 mai 2018

Mysterien Kantaten, à l'aube du baroque allemand

La 20ème édition du Festival Bach-en-Combrailles aura lieu à Pontaumur, dans le Puy-de-Dôme, du lundi 6 au dimanche 12 août prochain.

L’ensemble Les Surprises, Le Consort, l’Orchestre d’Auvergne, A Nocte Temporis, les solistes Alice Julien-Laferrière, Alice Ader, Emmanuelle Bertrand, Reinoud van Mechelen seront au rendez-vous, dans des programmes exigeants, originaux et fortement stimulants.

Mardi 7 août, en soirée, l'ensemble Les Surprises présentera le programme Mysterien Kantaten, qu'il vient d'enregistrer sous le label Ambronay.

Mysterien Kantaten regroupe des œuvres vocales allemandes du 17ème siècle, dont plusieurs de Buxtehude -notamment un sublime Klag lied, poignante élégie composée par le musicien à la mémoire de son père.

Le disque permet également de découvrir deux compositeurs très intéressants. Nicolaus Bruhns, tout d'abord. Élève prodige de Buxtehude, il était, dit-on, capable d’improviser au violon tout en s’accompagnant avec les pieds à l’orgue. Disparu à l’âge de 32 ans, il a laissé des pièces pour orgue de grande qualité ainsi que plusieurs cantates, dont le poignant De Profundis.
  
De Cristoph Bernhard, que Schütz considérait comme l'un de ses meilleurs élèves, Les Surprises proposent sa cantate Wohl dem, der den Herren fürchtet (Heureux celui qui craint le Seigneur).
  
Le XVIIe siècle allemand est aussi l’époque de l’étude des astres et de leurs rotations, engouement qui se traduit en musique par de nombreuses œuvres en métamorphoses, comme les chaconnes et passacailles, au rythme répétitif et envoûtant. Deux magnifiques exemples (Pachelbel et Buxtehude) seront présentées ainsi qu'une "sonate mystère”, commandée à Friedemann Brennecke, jeune compositeur allemand et lointain successeur de ces musiciens anciens.
  
Les voix superbes de la soprano Maïlys de Villoutreys et du baryton Etienne Bazola servent à merveille ce répertoire un peu austère, mais aussi profond, délicat et tout en clairs-obscurs.
  
Fondé par Juliette Guignard et Louis-Noël Bestion de Camboulas en 2010, l'ensemble Les Surprises emprunte son nom aux Surprises de l'amour, l'opéra-ballet de Rameau. Il a déjà enregistré trois disques pour le label Ambronay Editions, Rebel de père en fils en 2013, Les Eléments en 2016 et L'héritage de Rameau en 2017. Tous unanimement salués par la critique.
  
Depuis sa création, Les Surprises se produisent dans de nombreuses salles et festivals à travers l'Europe (Opéra royal de Versailles, Opéra de Massy, Festival d'Ambronay entre autres), et bien sûr au Festival Bach en Combrailles, dont le programme complet peut être consulté sur le site :


mardi 8 mai 2018

Tout ou partie

Il y a quelques semaines, un ami souhaitant découvrir la musique dite « classique » m’a demandé de lui faire quelques suggestions d’écoute. Question a priori simple mais qui m’a beaucoup embarrassé et à laquelle je reste bien en peine de répondre.
  
Mon premier réflexe a été de l’orienter vers les morceaux les plus connus, ceux que les maisons de disques regroupent régulièrement au sein de compilations. 
  
Regardés de haut par la critique, ces coffrets ont néanmoins pour mérite de permettre à un large public de découvrir, souvent dans de bonnes interprétations, des extraits d’opéras et des mouvements de symphonies, de sonates ou de concertos. C’est d'ailleurs ce que fait Radio Classique dans ses programmes et ses CD et aussi, d’une certaine façon, votre serviteur sur ce blog, avec les liens Youtube proposés en illustration des billets.
  
Dimanche dernier, en écoutant, au milieu de l’une de ces compilations, l’adagio du 23ème concerto pour piano de Mozart, enchâssé entre un mouvement de sonate et un air de L’Enlèvement au sérail, j’ai pourtant ressenti un vague malaise.

Car une œuvre est un tout, un ensemble cohérent conçu comme tel par le compositeur. Elle ne peut s'écouter qu'en entier et dans l'ordre fixé, car c'est uniquement comme cela qu'elle va révéler toute sa beauté et sa force émotionnelle.
   
Que dirait-on d’un livre sur Léonard de Vinci qui ne présenterait en illustration qu’une oreille de La Joconde, la tête de la Dame à l’hermine ou un pli de jupe de Sainte-Anne ?  Et quel professeur de lettres pourrait dispenser ses élèves de lire les deux premiers actes de Phèdre ou les 200 dernières pages de La Chartreuse de Parme ?
  
Je me suis dit aussi que conseiller l’écoute d’extraits serait peut-être perçu par mon ami comme le reflet d’une attitude condescendante, voire méprisante, un peu à la manière de ma grand tante, qui, servant un méchant ragoût à ses garçons de ferme, lâchait en maniant la louche : ça suffit ben pour qui qu’c’est !
  
J’eus donc envie de lui dire : écoute ce que tu veux, mais prends le temps nécessaire pour l’écouter en entier.
  
Jusqu’à ce que revienne un souvenir très ancien, celui de ma première institutrice, à l’école maternelle des Minimes de Poitiers. Une jeune femme radieuse qui, chaque après-midi, nous faisait partager son amour de la musique. Parfois, elle venait avec des instruments et nous montrait comment en jouer. Le plus souvent, ces séances étaient consacrées à l’écoute de disques. Il y avait bien sûr les contes musicaux, Babar, Pierre et le loup, Le Carnaval des animaux mais je me souviens aussi très bien des Quatre Saisons, de Peer Gynt, de la Symphonie pastorale et de la chevauchée des Walkyries.
  
Une fois le disque installé, la maîtresse nous demandait de fermer les yeux, d’écouter attentivement le morceau et de décrire ensuite à haute voix les images qui nous étaient apparues. Il faut croire que Wagner me fît déjà une forte impression puisque je me souviens encore, comme si c’était hier, avoir levé la main pour décrire le train lancé à toute allure qui avait surgi dans ma petite tête à l’écoute de la Chevauchée. Suivie de ses sœurs enwagonnées les unes aux autres, voilà donc notre Brünnhilde transformée en furieuse locomotive, sifflant et lâchant de grands nuages de fumée !
  
Quand tout le monde avait décrit ses impressions, la maîtresse nous racontait de sa voix douce l’enchaînement des saisons sur la lagune vénitienne, les forfaits du méchant Peer Gynt et la furieuse cavalcade des filles de Wotan. Nous étions tout petits, assis par terre en culotte courte, et fascinés par ces musiques dont de simples extraits suffisaient à nous transporter dans des mondes fantastiques. Et les questions de début, de partie et de totalité ne se sont jamais posées.
  

mardi 1 mai 2018

L'Opéra des gueux

The Beggar's opera (L'opéra des gueux) est à l'affiche au théâtre des Bouffes du Nord, dans une mise en scène très réussie de Robert Carsen. Les Arts Florissants sont dans la fosse, William Christie à la baguette certains soirs. 
  
Bon, il va falloir faire vite car il ne reste plus que deux représentations, demain et après-demain. Mais le spectacle part en tournée, à l'étranger et en province.
  
C'est sans doute le seul opéra dont le librettiste, John Gay, est plus célèbre que le compositeur.
  
Né en 1685, il fût élevé par son oncle après la perte de ses parents, rejoignit Londres après ses études de grammaire et devint apprenti aux côtés d'un mercier en soieries. Mais son cœur et son esprit n'en avaient que pour la littérature : en 1708, il publia un premier poème A la louange du vin, puis six pastorales dépeignant la vie rurale en Angleterre.
  
En 1714, Gay fût nommé secrétaire de l'ambassadeur britannique à la cour de Hanovre. La mort de la reine Anne, trois mois plus tard, vint toutefois sonner le glas de sa carrière, le couronnement de l'électeur George Ier de Hanovre comme roi d'Angleterre entraînant la fermeture de l'ambassade.
  
A Londres, il fît la connaissance de Haendel, qui lui confia, pour qu'il l'adapte à la scène londonienne, le livret d'Aci, Galatea e Polifemo, une "sérénade à trois voix" qu'il avait composée quelques années auparavant, en Italie. 
  
Mais c'est avec The Beggar's opera que Gay va passer à la postérité.
  
Agacé par l'engouement quasi hystérique du public londonien pour les opéras italiens, Gay décida de collecter et de mettre bout à bout des chansons populaires britanniques et des arias d'opéras italiens, et de les faire chanter à des mendiants et bandits des bas-fonds londoniens. Les arrangements musicaux furent confiés à un certain Johann Christoph Pepusch.
  
A forte portée satyrique, The Beggar's opera ridiculise la haute société de l'époque et tourne en dérision son engouement pour l'opéra italien. Tous, politiciens et fonctionnaires, sont, par définition, corrompus sans qu'on y puisse rien faire, si ce n’est y prendre part, pour tenter de s’en sortir.
  
Dès sa première représentation en 1728, L'opéra des gueux n'a cessé de rencontrer un énorme succès ; il a donné lieu à de nombreuses adaptations théâtrales, musicales et cinématographiques, la plus célèbre d'entre elle étant le film de Peter Brook, avec Lawrence Olivier. Les personnages, notamment le capitaine Macheath et Polly Peachum, ont inspiré Bertolt Brecht et Kurt Weill pour leur Opéra de quat'sous.
  
Un monument fut élevé à la mémoire de Gay par le duc et la duchesse de Queensberry, avec une belle épitaphe :
  
Simple comme un enfant, affectueux et doux,
Homme par ton esprit, au vertueux courroux
Que savais mitiger par ta veine plaisante,
fait pour charmer ton siècle, et par ton âme ardente

Fait pour le fustiger. Restant incorrompu
Même parmi les grands d'un Etat corrompu
Quoique pauvre ; ami sûr, et compagnon facile,
Jamais blâmé vivant, pleuré sur ton argile

Tel ils sont les honneurs qu'à ta vertu l'on rend.
Près des héros ton buste est placé maintenant
A la cendre des Bois se mêle ta poussière,
Mais ce sont les regrets que tu laisses sur terre

Qui plus que ces honneurs sont un hommage vrai,
Quand les plus nobles cœurs disent "Ici gît Gay"