mercredi 19 décembre 2018

Les Grands motets de Lalande, enregistrés à la chapelle royale de Versailles

Olivier Schneebeli et le Collegium Marianum de Prague viennent d'enregistrer trois superbes motets de Michel-Richard de Lalande : De profundis (1689), Venite exultemus Domino (1701) et Dominus regnavit (1704).
 
Une triple réussite, à la fois sonore, vocale et instrumentale.
 
Sonore, car les motets ont été enregistrés, sur le vif, au cours d'un concert donné en juillet 2017 dans la chapelle royale de Versailles, lieu pour lequel ils ont été écrits. L'acoustique est donc idéale, et la prise de son se révèle fidèle tant à la configuration des lieux qu'à l'esprit de cette musique.

La réalisation vocale est elle-même de toute beauté, aussi bien le chœur (les Pages et les Chantres du Centre de Musique baroque de Versailles) que les solistes, Chantal Santon-Jeffery (dessus), Reinoud van Mechelen (haute-contre), François Joron (taille) et Lisandro Abadie (basse-taille).
 
Instrumentale, enfin, car ce disque nous permet de découvrir la sonorité très particulière des Vingt-quatre Violons du roi. 
 
Né sous Charles IX, baptisé sous Louis XIII, magnifié sous Louis XIV, cet orchestre se distinguait des autres formations européennes par sa composition : en effet, à la différence de l’orchestre italien qui comprenait quatre parties de cordes (deux pupitres de violons, un pupitre d’altos, un pupitre de basses), l’orchestre français était composé de cinq parties : entre les 6 dessus (violons) et les 6 basses, prenaient place en effet 4 hautes-contre, 4 tailles et 4 quintes. D'où une sonorité beaucoup plus grave qu'un ensemble classique, mais aussi un soyeux et un velouté absolument uniques.
  
Ces instruments ayant disparu, le CMBV a pris l’initiative, en 2008, de les faire reconstruire par les luthiers Antoine Laulhère et Giovanna Chittó. 

Ce sont ces superbes instruments que jouent les musiciens tchèques du Collegium Marianum, placé ici sous la direction d’Olivier Schneebeli. Une direction toute en souplesse, à la fois subtile et pleine de souffle, dramatique mais toujours élégante et surtout remarquable par le modelé des phrasés et la gestion des équilibres vocaux.

mercredi 5 décembre 2018

Vialma, mine d'or pour tous les amateurs de musique classique et de jazz


En seulement deux ans, la plateforme Vialma s’est imposée comme un acteur incontournable de l'offre de musique classique et de jazz, en France et au Royaume-Uni. 
  
Elle compte désormais 60  000 membres et propose un catalogue de plusieurs centaines de milliers d’enregistrements en ligne, couvrant toutes les périodes et tous les pays. Rien que pour le jazz, Vialma dispose de plus de 10 000 albums, la plupart dans leur version originale.

A l’occasion du lancement de son application mobile, Vialma a été élu meilleur projet digital en 2018 par l'Institut Karajan. On ne pouvait rêver meilleur patronage.
    
Le site comprend aussi des articles très bien faits présentant les œuvres et les compositeurs, et propose de nombreuses listes de lecture thématiques permettant d'explorer les trésors d’un répertoire classique qui continue parfois d’intimider ou de dérouter.
  
Notons enfin que de nombreux partenariats ont été noués avec des acteurs majeurs du secteur, tels que  l’Opéra de Paris, la Philarmonie ou le Théâtre des Champs-Elysées ainsi qu’avec de nombreux labels indépendants. Le catalogue s'enrichit de ce fait chaque jouir davantage.
 
Et en cette période de fêtes, une surprise sympathique attend les lecteurs de Jefopera qui contacteront Vialma...

jeudi 29 novembre 2018

Yossif Ivanov, invité de la Saison musicale des Invalides

Yossif Ivanov
Le violoniste Yossif Ivanov jouait le concerto de Beethoven, mercredi soir, aux Invalides.

Né en 1986 à Anvers, dans une famille de musiciens (son père est violon solo à l’Orchestre symphoniqe d’Anvers), il a obtenu, très jeune encore, le premier prix au Concours Musical International de Montréal avant de remporter, deux ans plus tard, le deuxième prix au célèbre concours Reine Elisabeth. 
  
Ivanov a étudié auprès de Zakhar Bron, comme Vadim Repin, et d'Igor Oïstrakh, le fils du grand David, et s’est produit comme soliste auprès de nombreuses formations de premier rang, notamment l’Orchestre Symphonique de Montréal et le London Philharmonic.
 
Plusieurs enregistrements sont déjà à son actif : les sonates de Franck, Ysaye et D’Haene (un compositeur belge contemporain), chez Ambroisie-Naïve, les concertos de Vieuxtemps, le premier concerto de Chostakovitch et le deuxième de Bartok, les deux pièces pour violon et orchestre de Dutilleux (Sur le même accord, et L’arbre des songes) couplées au concerto de Rafaël D’Haene. Très réussis, ils ont tous été abondamment salués par la critique.
 
Accompagné par l’Orchestre de Picardie, qui a donné en seconde partie de programme une 6ème symphonie de Schubert particulièrement bien enlevée, Ivanov et son Stradivarius ont déployé un jeu d’une très grande élégance, mêlant lyrisme et finesse, chaleur et précision, avec, ce qui m'impressionnne toujours autant, la grâce et l’apparente facilité des plus grands.

Ici, dans le deuxième concerto de Prokofiev :

dimanche 11 novembre 2018

Prisma, les saisons et les vents

Un grand vent de fraîcheur cet automne, avec ce disque superbe de l'ensemble Prisma, consacré à des pièces instrumentales italiennes du XVIIème siècle.
  
Formé en 2014 par quatre musiciens issus des conservatoires de Brème et Hanovre (Elisabeth Champollion à la flûte à bec, Franciska Hajdu au violon, David Budai à la viole de gambe et Alon Sariel au luth), Prisma a récemment obtenu une récompense au Festival d'Ambronay, et c'est sous le label éponyme qu'il publie aujourd'hui son premier enregistrement.
  
The Seasons, c'est son nom, est ordonné en un programme habilement conçu autour des saisons et des divinités éoliennes qui les accompagnent. Rappelons qu'avant, et même pendant le développement du madrigal et de l'opéra, la musique instrumentale s'est emparée de ces figures allégoriques, en déployant une grammaire des affects, notamment ceux en rapport avec les saisons, selon la croyance classique qui établit un lien étroit entre les humeurs et l'environnement.
  
Quatre cycles, donc, pour chacune des saisons : Zéphyr, le vent suave du printemps, Borée, le souffle froid de l'hiver, Notos qui amène les orages de l'été et Euros les tempêtes de l'automne. Et pour chaque cycle, un choix de pièces instrumentales écrites par des compositeurs italiens assez peu connus, comme Giovanni Valentini, Antonio Bertali, Marco Uccellini ou Francesco Turini.
  
En prélude à chaque cycle, une improvisation solo permet à chacun des musiciens d'exprimer sa fantaisie et son talent.
  
Alternant danses et airs tendres, chaconnes, ritournelles et imitations de la nature -on entend successivement une poule, un moustique, des oiseaux, et bien sûr les vents, des plus doux aux plus violents, le programme permet de découvrir une musique d'une grande fraîcheur, contrastée et souvent audacieuse, notamment dans son usage du chromatisme. 
  
Par leur jeu maîtrisé, parfois espiègle, toujours à propos, et par leurs superbes couleurs instrumentales, pleines de vie, de chaleur et de lumière, les Prisma servent à merveille ce répertoire méconnu, que l'on aimerait continuer de découvrir avec la même excellence.
  
Prisma est soutenu par le programme européen Eeemerging (European Emerging Ensembles), projet de soutien et d'accompagnement de jeunes ensembles de musique ancienne, lancé à l'initiative du Centre culturel de rencontre d'Ambronay.

dimanche 4 novembre 2018

Caravage à Rome, exposition exceptionnelle au Musée Jacquemart André

Dix œuvres du Caravage, dont 7 jamais présentées en France, sont réunies pour la première fois à Paris, au Musée Jacquemart André depuis le 21 septembre dernier.
  
Une exposition qui ne fût pas aisée à organiser, ainsi que l'évoque cet article très intéressant du Parisien :

  
Provenant des plus grands musées italiens (Palazzo Barberini, Galleria Borghese et Musées capitolins à Rome, Pinacoteca di Brera de Milan, Musei di Strada Nuova à Gênes et Museo Civico Ala Ponzone de Crémone), les tableaux présentés permettent de retracer la carrière romaine du Caravage, de 1592 jusqu’à son exil, en 1606.

L'ensemble, tout à fait exceptionnel, va de la Judith décapitant Holopherne du Palazzo Barberini à la Madeleine en extase, en passant par le Saint Jérôme de la Galeria Borghese et le Joueur de Luth, magnifiquement restauré, du Musée de l'Ermitage.
  
Centrée sur la vie artistique à Rome au début du XVIIe siècle, l'exposition montre l’activité des ateliers dans lesquels Caravage fît ses premières armes, et évoque ses rencontres déterminantes avec le marquis Giustiniani et le cardinal del Monte, qui devinrent ses principaux mécènes.
  
Elle met aussi en lumière les conflits nombreux qui opposaient Caravage à ses rivaux, notamment ceux qui commençaient à copier ses œuvres et son style. La dernière salle évoque la rixe de 1606 au cours de laquelle le peintre tua Ranuccio Tomassoni ; condamné à mort, il dût partir en exil et ne revît jamais Rome.
  
La puissance de ces œuvres extraordinaires et l'émotion que leur contemplation procure sont telles qu'on en oublie la foule, l’exiguïté des salles et l'envahissement sonore des audioguides.

L'exposition se termine le 28 janvier 2019, et la réservation est fortement conseillée.
  
https://www.musee-jacquemart-andre.com/fr/caravage-rome-amis-ennemis
 
Les tableaux exposés sont tous présentés sur le site de mon collègue et ami Jean-Claude :

https://jcmemo-34.blogspot.com/2018/11/caravage-rome-amis-ennemis-paris.html
   

vendredi 2 novembre 2018

Gioachino Rossini, 1792-1868

Alors que l'on parle en ce moment beaucoup de Meyerbeer, qui n'en mérite sans doute pas tant, l'anniversaire du décès de Rossini, mort il y a juste 150 ans, est passé quasiment inaperçu.
  
On pourrait bien sûr, pour lui rendre hommage, resservir le poncif de la musique qui pétille comme du champagne ou l'image du vieil hédoniste sifflotant Di tanti palpiti en inventant des plats compliqués et des sauces au foie gras.
  
Mais Rossini ne doit pas être réduit à la virtuosité de ses compositions, au charme de ses mélodies et à la vivacité entraînante de ses crescendos, car il a joué un rôle essentiel dans l'histoire de l'opéra, qui lui fait parfaitement tenir sa place auprès des plus grands.
  
Rossini a d'abord clos un cycle, celui de l'opéra baroque, avec ses figures mythologiques, ses machineries, ses vocalises et ses castrats. Avec Tancredi et Semiramide, il a couronné l'opera seria de ses derniers et plus beaux joyaux. 
  
A la charnière de deux époques, Rossini a aussi posé les premières pierres de deux genres promis à un grand avenir, l'opéra romantique italien (La Donna del lago) et le Grand opéra à la française (Le Siège de Corinthe, Guillaume Tell). 
  
Du premier, Verdi sera le maître absolu, après Bellini et avant Puccini ; du second, Wagner forgera ses premières armes (Rienzi) et Verdi écrira Don Carlos, le plus beau de ses opéras.

jeudi 25 octobre 2018

Haydn au Louvre, avec le Concert de la Loge

Lieu des grandes célébrations du pouvoir royal, le Louvre est également l’inventeur du concert moderne, avec l’établissement, à partir de 1725 aux Tuileries, des concerts du Concert Spirituel, qui rayonneront pendant tout le XVIIIe siècle.
  
Si l'on y entendait surtout de la musique française, les lieux restaient ouverts à d'autres influences, notamment italiennes et autrichiennes. Et à la fin du XVIIIème siècle, la musique de Joseph Haydn était sur les pupitres de tous, amateurs et professionnels. 
  
De là, l'idée de ce cycle proposé par l'Auditorium du Louvre jusqu'au 17 janvier 2019, une belle série de quatuors, quelques trios et plusieurs symphonies, dont les ravissantes 6, 7, 8  Le matin, le midi et le soir, qui seront données le 16 janvier par Il Giardino armonico.

Mais aujourd'hui, c'est Julien Chauvin et son Concert de la Loge, que j'ai retrouvés avec un très grand plaisir.
  
Après dix années de collaboration au sein du Cercle de l'Harmonie, l'ensemble de Jérémie Rhorer, Julien Chauvin a fondé en 2015 Le Concert de la Loge -qui aurait dû continuer de porter le nom, comme le voulait son fondateur, de Concert de la Loge Olympique si une démarche procédurière d'une rare sottise ne l'en avait empêché.
  
Je connaissais Julien Chauvin, au moins par son autre formation, le Quatuor Cambini, qu'il a fondé en 2005 et grâce auquel, au cours d'un concert à la Salle Favart, j'avais découvert les quatuors de Hyacinthe Jadin. Un coup de foudre tel que j'en avais acheté dans la semaine tous les enregistrements...



Mais revenons au concert d'aujourd'hui.

Au programme, la symphonie en ré mineur de Louis-Charles Ragué. Un compositeur totalement oublié, né à Namur en 1744, et célèbre pour ses talents de harpiste. Une oeuvre bien écrite -sans être inoubliable, où passe le souffle agité de l'esprit Sturm und Drang.
  
Et puis, bien sûr, notamment parce que Julien Chauvin les enregistre en ce moment avec ses musiciens, une des 6 Symphonies parisiennes de Haydn, la 87ème, en la majeur, qui comme ses cinq sœurs, fût commandée spécialement au compositeur pour le Concert de la Loge Olympique.

Exécution parfaitement troussée, à la fois précise et pleine de vie, avec de beaux moments de poésie dans les mouvements lents, qui ont permis de savourer le talent des pupitres de vents.
  

dimanche 21 octobre 2018

Rufus Wainwright, Hadrien et Antinoüs

Il y a une semaine, le Four Seasons Centre de Toronto a accueilli la création d'Hadrian, opéra composé par Rufus Wainwright sur un livret de Daniel McIvor librement inspiré du roman de Marguerite Yourcenar.
  
Malade, confronté aux intrigues politiques, à la montée en puissance du monothéisme et à la menace d’une guerre, Hadrien profite de la dernière nuit de sa vie pour retrouver en rêve Antinoüs et tenter d'en savoir plus sur les circonstances de sa mort, un an auparavant.
  
L'homosexualité est le thème central de cet opéra. Les hommes gais sont fans d'opéra depuis des centaines d'années, mais tristement, il y a peu de grands personnages gais sur scène, explique le compositeur. Je me suis senti obligé, poursuit-il, de redonner à cet art que j'aime tant et qui a apporté tant de joie aux hommes homosexuels. Je voulais leur donner des personnages qui les représentent pleinement. 

Le troisième acte s'ouvre d'ailleurs sur une scène d'amour explicite, jouée nue, qui a conduit l'Opéra de Toronto à publier un avertissement réservant le spectacle aux plus de 18 ans.
  
Thomas Hampson était sur scène dans le rôle-titre, aux côtés de Ben Heppner (Dinarchus) et du jeune ténor Isaiah Bell (Antinoüs). On ne pouvait rêver plus belle distribution.

Les premiers échos que j'ai pu avoir de l'opéra, extraits vidéos et articles de presse, permettent d'entrevoir les contours d'une oeuvre intéressante, accessible et respectueuse des voix (ce qui n'est pas si fréquent dans les créations lyriques contemporaines), faisant appel à des influences musicales variées, jazz, symphonique post-romantique, polytonalité...
  
En espérant que le DVD ne tardera pas à sortir et qu'Hadrian traversera bientôt l'Atlantique pour gravir les scènes européennes.
  

  

  

vendredi 12 octobre 2018

Mozart, Cleveland, Dohnanyi

Vous me direz, à quoi bon un énième enregistrement des symphonies de Mozart ? 
 
La discographie est pléthorique –au moins une bonne centaine de versions- et les chefs les plus illustres ont quasiment tous gravé ces œuvres célèbres.

C’est avec Joseph Krips que j’ai découvert les symphonies de Mozart, dans les années 70 ; il venait de les enregistrer avec le Concertgebouw, dans une prise de son Decca somptueuse, qui mettait particulièrement bien en valeur l’élégance des proportions, la respiration des phrases et la transparence du contrepoint.
 
Je suis resté fidèle à ces disques, qui m’ont paru traverser les années et les modes avec un bonheur toujours égal, et ne leur ai en tout cas jamais préféré les versions épaisses et lentes de Böhm, Klemperer et Karajan, et encore moins les lectures dites « historiquement informées », avec leur tempos hystériques et leurs sonorités grinçantes.
 
Et puis, lundi dernier, en picorant goulûment dans le catalogue inépuisable de Spotify, je suis tombé sur une version de 2007, passée à l’époque quasi inaperçue, de Christoph von Dohnanyi avec l’Orchestre de Cleveland.
 
Déjà, un couplage original, puisqu’aux symphonies 35, 36, 38, 39, 40 et 41, Dohnanyi ajoute l’ensemble des compositions orchestrales de Webern (Variations Op. 30, Passacaille, 5 pièces Opus 10 et 6 pièces Opus 6).
 
D'emblée, j'ai succombé aux sonorités soyeuses et charnues de l'Orchestre de Cleveland, rendues à merveille par une prise de son réussissant un équilibre parfait entre ensembles et pupitres, sens du détail et puissance d’ensemble. Le son Decca n'est vraiment pas une légende.
 
Dohnanyi développe une approche classique d’une grande précision, avec des tempos nerveux, une grande lisibilité des contre-chants, des attaques claires et des notes rapides bien détachées, ce qui rend le jeu de l’orchestre aussi limpide que le piano de Christian Zacharias.
 
Mais son Mozart ne cherche pas à séduire, bien au contraire. Il claque et gifle comme un mistral d’hiver. Sans affect, parfois glaçante, l'interprétation proposée donne à ces partitions si connues une force dramatique inhabituelle, saisissante, voire implacable, qui prouve une fois de plus que les chefs-d’œuvre musicaux réclament des lectures différentes, voire opposées, pour révéler toutes leurs richesses. Compensée, ou plutôt équilibrée par l'extrême beauté des timbres de l'orchestre, la froideur assumée de l'interprétation confère aux symphonies une couleur intemporelle que j'ai trouvée fascinante.
 
Et c’est là que l’intérêt du couplage devient évident, car, comme l’écrit Christian Merlin (Les grands chefs d’orchestre du XXème siècle, Buchet Chastel, 2013), Dohnanyi dirige la musique classique comme si elle était moderne et la musique moderne comme si elle était classique, ce qu’il explique ainsi : "Mon grand-père a connu Liszt, et Liszt avait dix-sept ans quand Beethoven est mort, je ne vois de rupture ni en musique ni dans l’histoire ».
   

jeudi 11 octobre 2018

Le Requiem de Mozart ouvre la saison 2018 2019 des concerts au Musée de l'Armée

La nouvelle Saison musicale du Musée de l’Armée s’est ouverte jeudi dernier, avec l’une des œuvres les plus poignantes du répertoire, le Requiem de Mozart.
  
Il était donné par l’Orchestre national de Lorraine, le Chœur de l’Orchestre de Paris et quatre excellents solistes, Raquel Camarinha, Delphine Haidan, Sébastien Droy et Frédéric Caton.
  
A la baguette, David Reiland, qui a pris récemment ses fonctions à la tête de la formation lorraine, nouvelle étape d’un brillant parcours artistique qui l’a conduit, notamment, à travailler auprès de Simon Rattle, Pierre Boulez, Vladimir Jurowsky et David Zinman.
 
Doté d’une forte personnalité et d’un enthousiasme communicatif, le jeune chef a mené tambour battant une exécution nerveuse du Requiem, avec des contrastes dynamiques et expressifs donnant à la musique une force et des couleurs quasi caravagesques. 
  
On ne pouvait mieux ouvrir la nouvelle saison, laquelle s'annonce d'ailleurs fort prometteuse.
  
Organisé en écho à l’exposition A l’Est, la guerre sans fin, 1918-1923, un premier cycle intitulé Silence des armes et Chant de la terre fera entendre le chant de la terre natale qui accompagne l’apparition de nouveaux Etats-nations émergeant sur les décombres des empires. On entendra notamment des œuvres de Kodaly, Janacek ou Bartok, trois compositeurs qui ont durant des années, parcouru les campagnes de leurs pays pour y recueillir et noter les musiques traditionnelles.
  
Au printemps, le Musée se mettra à l’heure espagnole, à travers 10 concerts organisés sous le haut patronage de l’Ambassade d’Espagne, en lien avec l’exposition Picasso et la guerre. Des compositions de Debussy, Poulenc, Falla, Granados, et bien d’autres, sont inscrites au programme.
 
Parallèlement à ces deux cycles, trois autres temps forts viendront rythmer la saison musicale : une série de concerts donnés par les lauréats des Victoires de la musique classique, le festival Vents d’hiver, qui mettra à l’honneur tous les instruments à vent, et le cycle Jeunes talents, qui, cette année encore, permettra aux jeunes interprètes les plus talentueux du Conservatoire de Paris de jouer en public.
 
La cathédrale Saint-Louis accueillera de nombreux artistes de premier ordre, notamment les pianistes Jean-Philippe Collard, Michel Béroff et Mikhaïl Rudy, les clarinettistes Paul Meyer et Pierre Génisson et la violoncelliste Ophélie Gaillard. 
  
Comme chaque année, d’excellentes formations françaises seront au rendez-vous, notamment l’Orchestre d’Auvergne, l’Orchestre de chambre de Toulouse et, bien sûr, les orchestres de l’Air et de la Garde républicaine.
  
Les concerts sont proposés à un prix très raisonnable (de 10 à 40 euros), et tous les renseignements sont bien sûr disponibles sur le site du Musée de l’Armée :
  

lundi 8 octobre 2018

Montserrat

Comme tout le monde, j'ai appris ce week-end le décès de Montserrat Caballé, pour qui j’éprouvais une admiration sans bornes et une profonde affection.
  
On a dit beaucoup de choses ces deniers jours, des choses justes et belles, mais aussi pas mal de sottises, notamment sur les chaines publiques.
  
J'évoquerai juste ce Grand Échiquier que Jacques Chancel lui avait consacré, à la fin des années 80. 
  
Montserrat avait reçu chez elle l’équipe de télévision, et ouvert aux caméras les portes d'une petite chapelle qu'elle avait fait édifier, dans sa propriété, pour remercier la Vierge d'avoir aidé son fils à combattre la maladie de cœur dont il souffrait.

Elle avait aussi évoqué, longuement, son immense admiration pour Maria Callas. Ses mots étaient si justes et plein d'humanité que je m'en souviens encore, 30 ans après, comme si c'était hier.
  
Très investie dans les actions de charité, durant de longues années, avec modestie et discrétion, Montserrat reversait régulièrement ses cachets à des organisations caritatives. L’action humanitaire avait d'ailleurs pris une telle importance dans sa vie qu’elle avait créé sa propre fondation d’aide aux enfants en détresse, et contribué directement à la construction d’un centre d’accueil pour les victimes de la maladie d’Alzheimer.
  
Montserrat était belle, émouvante et généreuse, et je l’ai tout de suite aimée. Sur son art, qui était incomparable, tout ce que je pourrais dire n’aurait aucun intérêt.
  

lundi 1 octobre 2018

Clément Geoffroy redécouvre l'oeuvre pour clavecin de Reincken

Sous le label L'Encelade, Clément Geoffroy vient d'enregistrer un choix de pièces pour clavecin de Johann Adam Reincken, un musicien né vers 1630 à Deventer, aux Pays-Bas.
 
Reincken, explique le jeune claveciniste, commence ses études musicales avec l’organiste de la ville, puis, en 1654, part se perfectionner avec le grand Scheidemann à Hambourg. En 1657, il devient son assistant et lui succède à sa mort en 1663. Dès lors, sa popularité ne cesse de croître, le rendant célèbre dans toute l’Europe du Nord. 
  
Avec l’appui de sa fortune, semble-t-il amassée par des recours étrangers à la musique, ainsi qu’avec l’aide de deux juristes et sénateurs de la ville, il fonde en 1678 l’Opéra de Hambourg, premier établissement de ce genre en Allemagne, qu’il dirigera jusqu’en 1685. Il se consacrera ensuite à ses activités d’organiste, compositeur et de pédagogue jusqu’à la fin de sa vie en 1722. 
  
Malgré sa longévité, il ne nous laisse que très peu d’œuvres. Hormis son Hortus Musicus, publié en 1687 et dont les six sonates qui le composent sont un joyau du genre, Reincken n’a pas dû éprouver le besoin de faire graver ses compositions. Heureusement pour nous, quelques copies manuscrites ont subsisté.
  
A ce jour, son corpus compte douze pièces pour clavecin et seulement trois pour orgue, résultat bien maigre compte-tenu des quelques soixante ans durant lesquels il a joué ces instruments quotidiennement. Avec les six sonates pour deux violons, viole et basse continue de l’Hortus Musicus, voilà tout ce que nous possédons. 
  
Mais la grande qualité de ces pièces, tant du point de vue de la composition que de ce qu’elles exigent pour leur exécution, attestent du talent de Reincken et du bien-fondé de sa réputation. Parmi les œuvres qui composent ce disque, j’ai choisi d’en défendre plusieurs dont l’authenticité n’est pas encore avérée, car même si elles ne sont pas de lui (on ne le saura peut-être jamais), elles n’en sont pas moins belles et s’inscrivent dans l’univers musical dans lequel il a évolué
   
Lors de son voyage à Hambourg, en 1705, Bach entendit le vieux maître improviser de façon magistrale sur le choral An Wasserflüssen Babylon. Il en fût dit-on fort impressionné, et même directement influencé dans ses propres compositions.
 
Très réussi, l'enregistrement de Clément Geoffroy, dont la sortie est prévue le 19 octobre 2018, regroupe deux suites, un prélude en do majeur, une toccata en la majeur, une toccata et fugue en sol mineur ainsi qu'un délicieux Rossignol hollandais.
  
Il se termine sur une pièce d'ampleur importante, la plus longue de toute l'œuvre connue de Reinscken, 18 variations sur un thème à la fois mélancolique et d'une grande noblesse de Froberger, Schweiget mir vom Weiber nehmen, soit Ne me parlez pas de prendre femme, sans doute en hommage à la solide réputation de coureur de jupons que l'on prêtait à Reincken...
    
Ancien élève d'Olivier Beaumont et de Blandine Rannou, Clément Geoffroy mène une carrière de soliste et de continuiste, collaborant avec les meilleurs ensembles baroques, notamment Pygmalion, La Rêveuse, La Chapelle Rhénane, Correspondances, Les Surprises, Le Poème Harmonique ou le Concert d’Astrée.

  
Il a d'ailleurs lui même fondé un ensemble, L’Escadron Volant de la Reine, actuellement en résidence à la Fondation Singer-Polignac. Déjà deux disques très remarqués autour d'oeuvres instrumentales italiennes, Notturno, en 2016 chez Evidence, puis Il Furibondo, au printemps 2017, chez B-Records.
  

dimanche 16 septembre 2018

L'Opéra comique dévoile sa saison 2019

L’Opéra Comique vient de dévoiler sa saison 2019. 7 spectacles sont à l'affiche :
  
Gretel et Hansel, un spectacle pour enfants d’après Hänsel und Gretel de Humperdinck.
  
Le Postillon de Longjumeau d’Adolphe Adam, avec Michael Spyres, Florie Valiquette. L'Orchestre de l’Opéra de Rouen sera dirigé par Sébastien Rouland, mise en scène de Michel Fau
  
Manon de Massenet, avec Patricia Petibon dans le rôle-titre, Frédéric Antoun, Jean-Sébastien Bou, Marc Minkowski et ses Musiciens du Louvre, mise en scène d'Olivier Py.
  
Madame Favart, d’Offenbach, avec Anne-Catherine Gillet, Marion Lebegue, Christian Helmer, Laurent Campellone dirigera l'Orchestre de chambre de Paris, mise en scène d'Anne Kessler.
  
L’Inondation, création, musique composée par Francesco Filidei sur un livret de Joël Pommerat.
  
Ercole Amante, de Cavalli avec Nahuel di Pierro, Anna Bonitatibus, Francesca Aspromonte, Giulia Semenzato, Giuseppina Bridelli, l'Ensemble Pygmalion et Raphaël Pichon, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq.
  
Enfin, Fortunio, d'André Messager avec Cyrille Dubois, Anne-Catherine Gillet, Jean-Sébastien Bou, Choeur les éléments, Orchestre des Champs-Élysées, Louis Langrée (direction), Denis Podalydès (mise en scène)
  
Ouverture des abonnements le 17 septembre et vente des places à l'unité le 8 octobre. 
  
Tous les détails sur le site de l'Opéra Comique :
  

mardi 11 septembre 2018

Hummel, génie méconnu

Récemment découverts sur Radio Classique -dont la programmation est loin d'être aussi conventionnelle que ce que certains laissent entendre- les deuxième et troisième concertos pour piano de Johann Nepomuk Hummel, joués par l'excellent Stephen Hough. Ils sont tellement beaux que je les passe en boucle depuis le début du mois.
 
Né en 1778 à Pressburg, aujourd'hui Bratislava, Hummel reçoit ses premières leçons de musique de son père, musicien de l'École impériale de musique militaire et chef d’orchestre du théâtre. 
 
La famille s'installe ensuite à Vienne et le jeune Nepomuk (quel joli prénom !) est admis comme élève de Mozart, qui l’héberge près de trois ans, lui donne des leçons et lui permet de se produire en concert alors qu'il n'a que 9 ans.
 
Hummel entreprend ensuite une grande tournée européenne au cours de laquelle il rencontre les plus célèbres compositeurs de l'époque, notamment Haydn, Clementi et Salieri.
 
Vers cette époque, le jeune Beethoven arrive à Vienne. On dit souvent qu’il y eut une rivalité marquée entre les deux compositeurs, ce qui est un peu exagéré. Si leurs relations connurent des hauts et des bas (le mauvais caractère de Beethoven y était sans doute pour beaucoup), ils demeurèrent en fait toujours amis et c'est du côté de leurs partisans respectifs qu'il y eût sans doute le plus d'animosité.
  
Hummel a 26 ans lorsqu’en 1804, il succède à Joseph Haydn, comme Konzertmeister chez le prince Esterházy ; il y restera jusqu'en 1811. 
 
En mai 1813, il épouse la chanteuse Elisabeth Röckel, qui lui donnera deux fils. Trois ans plus tard, la famille déménage à Stuttgart, où le musicien est nommé maître de chapelle. L'année suivante, tout le monde part pour Weimar. Hummel y demeurera jusqu'à son décès, en 1837.
 
Hummel est l'auteur d'une abondante production, au sein de laquelle à peu près tous les genres sont représentés, à l'exception notable de la symphonie, ce qui fait imaginer qu'après avoir découvert les compositions de Beethoven, Hummel n'aurait jamais pu s'attaquer au sujet.
 
Sa musique de chambre comprend deux septuors, un sextuor, un quintette pour piano et cordes, trois quatuors à cordes, un quatuor avec piano, un autre avec clarinette, sept trios avec piano, des sonates pour violon et piano, flûte et piano, et même une pour mandoline et piano.

On compte aussi des messes, des cantates, de la musique de scène et 22 opéras, pour la plupart oubliés ou carrément perdus. Un seul, à ma connaissance, a été enregistré, Mathilde de Guise.
 
Si l'on ne connait guère Hummel que pour son célèbre concerto pour trompette, rendu populaire par Maurice André, ses concertos pour violon, pour mandoline et pour basson mériteraient d'être de temps à autre mis au programme des concerts symphoniques.

Encore plus beaux, ses concertos pour piano témoignent d'une grande maîtrise d'écriture et d'une inspiration mélodique belcantiste absolument irrésistible. Ils sont certes encore caractéristiques du style classique mais montrent aussi un certain nombre d'innovations sur le plan du jeu de piano (accords arpégés, glissandos) qui les font, un peu comme ceux de Mendelssohn, jeter un pont très intéressant entre Mozart et Chopin. 
  
Chopin, justement, qui n'avait pourtant pas le compliment facile, aurait dit un jour que Mozart, Beethoven et Hummel sont les maîtres que nous reconnaissons tous.
   

dimanche 9 septembre 2018

Damien Guillon, Caldara, La Maddalena

Damien Guillon et son ensemble Le Banquet Céleste viennent d'enregistrer La Maddalena ai piedi di Cristo, un oratorio d'Antonio Caldara, Une très belle surprise de cette rentrée musicale.

C'est à Saintes, cet été, que j'ai fait la connaissance de ces talentueux musiciens, dans un programme de madrigaux de Frescobaldi.  Donné tard dans la soirée, alors que le jour se retirait doucement de la nef de l'Abbaye aux Dames, ce concert envoûtant reste l'un de mes plus beaux souvenirs du dernier Festival.
  
  
Antonio Caldara, que l'on commence à redécouvrir, est né à Venise en 1671, dans une famille de violonistes. Comme beaucoup de musiciens talentueux de son époque, il fût rapidement invité à se rendre auprès des Cours européennes, Mantoue, Rome, Paris, Vienne enfin, où il se fixa, comme maître de chapelle de Charles VI. 
  
Il composa près de 3 000 pièces, dans à peu près tous les domaines, notamment 87 opéras et une quarantaine d’oratorios, essentiellement destinés au temps du Carême.
  
La Maddalena a d'abord été créée en Italie, avant d'être donnée à Vienne avec succès. Toutefois, les sources documentaires ne précisent pas l'effectif vocal et instrumental avec lequel l'oratorio a été joué, ce qui a conduit les interprètes à effectuer des choix, notamment celui d'attribuer le rôle de l'amour terrestre à une contralto et celui de l'amour céleste au contre-ténor. Idem pour les deux continuos, l'un terrestre, l'autre éthéré, une disposition qui sonne de façon évidente à l'écoute du disque mais qui n'allait pas forcément de soi à la seule lecture de la partition.
  
L'oratorio met en scène les tourments de Marie-Madeleine, repentante et bouleversée, aux pieds du Christ en croix. À la différence d’un opéra, explique Damien Guillon dans un entretien récemment donné au journal La Croix, ni décor, ni mouvements, ni costumes pour soutenir leur propos. Chanteurs et instrumentistes doivent traduire par leur seule éloquence les tourments et les joies des personnages ou allégories qu’ils incarnent.

Dans son écriture vocale, Caldara, en homme de théâtre expérimenté, réussit bien à différencier des rôles dont les affects paraissent tout de même assez mystérieux et difficilement saisissables. Il restait à des chanteurs de talent à s'en emparer pour rendre à l'oeuvre sa force dramatique, et c'est ce que réussissent parfaitement Emmanuelle De Negri (Marie-Madeleine, soprano), Reinoud Van Mechelen (le Christ, ténor) et Maïlys de Villoutreys (Marthe, soprano), aux côtés de Damien Guillon, à la direction et dans le rôle l'Amour céleste.
  

  

dimanche 29 juillet 2018

Festival d'Ambronay 2018

38 concerts sur 4 semaines, près de 1000 artistes, le Festival d’Ambronay prend cette année pour fil rouge le thème du cosmos.
  
Une évocation en musique d'un cosmos tour à tour spirituel ou matériel, intime ou grandiose, à travers une évocation des astres, des éléments et de la spiritualité.
 
Quelques temps forts particulièrement attendus :
 
René Jacobs et son Freiburger Barockorchester dans le premier oratorio de Haendel, Il Trionfo del Tempo e del Disinganno, Jordi Savall, qui présentera un récit en musique sur la vie de Nicolas Copernic (Armonia Universalis), et puis Laurence Equilbey et son Insula Orchestra, dans La Création de Haydn. 
  
Paul Agnew, Véronique Gens, Leonardo García Alarcón seront également au rendez-vous ; Hopkinson Smith jouera des pièces de luth de l’époque élisabéthaine, et Lucile Richardot, que j’aurais tant aimé pouvoir écouter à Saintes,  donnera son superbe programme de chansons anglaises du XVIIème siècle accompagné de Sebastien Daucé et de l’ensemble Correspondances.
 

 
Des conférences inviteront à observer les galaxies avec la lunette du philosophe, de l’astronome ou de l’astrophysicien : en point d’orgue de cet exaltant voyage, une journée cosmique, placée sous l’aura bienveillante d’Hubert Reeves.
 
Le Festival se déroulera du 14 septembre au 7 octobre prochains, et tous les détails peuvent bien sûr être consultés sur son site :


jeudi 26 juillet 2018

Trois jours au Festival de Saintes

Saintes, Abbaye aux Dames - photo Jefopera

C'est une bien jolie ville, accueillante, calme mais pas endormie, qui recèle de superbes monuments : un arc de triomphe et un théâtre romains, la magnifique basilique Saint-Eutrope, inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO, de vieux quartiers pittoresques ainsi qu’une remarquable série d’hôtels particuliers du XVIIIème siècle dont les jardins en terrasse surplombent la Charente. 
  
Et puis l’abbaye aux Dames, bien sûr, qui héberge la Cité musicale et au sein de laquelle sont donnés la plupart des concerts, 29 cette année, répartis sur neuf journées.
  
 
Dans la cour de l’abbaye, un espace ouvert mais protégé des pluies et du soleil par un large velum, accueille ceux qui veulent se rafraîchir, se restaurer, lire au calme ou bavarder. C’est un bar, un restaurant mais aussi une sorte de forum, où artistes, organisateurs et public se croisent et se retrouvent. L’espace est fermé par un long comptoir derrière lequel officient une bonne dizaine de bénévoles –ils sont m’a-t-on dit plus de 80 à donner chaque année une semaine de leur temps au Festival. Sandwiches, salades et gâteaux sont préparés par de charmantes dames, qui vous servent avec générosité.
 
On prend place autour de grandes tables, de préférence lorsqu’il y a déjà du monde, ce qui permet d’engager la conversation. Qu’il vienne de Saintes, des environs ou de beaucoup plus loin, le public est connaisseur, passionné, et personne ne vient, comme on le voit parfois ailleurs, pour se montrer ou tenter de briller dans les diners. Détendue sans être relâchée, souvent érudite mais dénuée de cuistrerie, l’ambiance est conviviale et toute empreinte de gaieté. La musique rend heureux, et cela se voit.
 
Consacrées aux répétitions, les matinées laissent quand même un peu de place à la découverte de la ville. A 12.30, commence en général le premier concert, suivi d’un rapide déjeuner, parfois d'une petite sieste sur les transats installés dans les ruines de l'ancien cloître, puis de nouvelles répétitions, des ateliers, parfois des visites, tout cela jusqu’à 18.30, heure à laquelle une collation soupatoire s’impose avant d’attaquer les deux concerts de 19.30 et 22.00.
 
Le premier jour, ce fût le jeune trio Guersan, dans la vieille église de Chaniers, tout près de Saintes, dans un programme Beethoven et Jadin très réussi. Puis, le soir, dans l’abbatiale, Vanessa Wagner, bouleversante dans les Harmonies poétiques et religieuses de Liszt, et l’Orchestre des Champs-Élysées, pour une lecture étincelante du quatuor de Verdi dans une version pour orchestre à cordes que je ne connaissais pas.
 
A 22 heures, dans une abbatiale toujours pleine, et devant un public attentif et captivé, Damien Guillon et son Banquet Céleste ont donné une série de madrigaux de Frescobaldi. Très bien ordonné, le choix de pièces a permis de savourer l’art avec lequel le compositeur, à l’instar de Monteverdi,  savait rendre à merveille toute la palette des affects, de la joie au désespoir, de la colère à la passion amoureuse la plus intense. Se glissant entre les parties chantées, des solos instrumentaux vinrent habilement mettre en valeur le talent des musiciens. Et que dire de ces jeunes chanteurs, tous excellents, à commencer par Damien Guillon lui-même et la soprano Maïlys de Villoutreys, que j’avais déjà eu le plaisir d’écouter à Paris...


 
La journée de mercredi commença par un concert de musique vocale française, interprété par la Maîtrise de Radio France. Au programme, des pages rares de Pierné, Poulenc et Dutilleux, ainsi que de bien jolies Fables de La Fontaine, mises en musique par Marie-Madeleine Duruflé, l’épouse du célèbre organiste et compositeur.

 
La soirée s'ouvrit sur un récital de l’ensemble vocal britannique VOCES8, un groupe de 8 jeunes chanteurs aussi sympathiques que talentueux. Bâti avec intelligence, le programme emmena le public du chant grégorien à Tavener, en passant par Tallis, Byrd, Britten, Elgar et Fauré.
 
Et puis, à la fin du récital, un instant magique, suspendu dans le temps, lorsque les huit chanteurs quittèrent lentement le chœur, puis prirent place au fond de l’abside, loin des yeux du public, et entonnèrent les premières notes du Miserere d’Allegri. Par la seule magie du chant, l’abbatiale romane se transforma alors en chapelle Sixtine. Un moment inoubliable, d’une grande poésie, dont la seule évocation m’émeut encore aux larmes.
  
  
La journée s’est achevée par un concert du pianiste américain Bruce Brubaker, grand spécialiste de la musique minimaliste et interprète privilégié de Philip Glass. Deux séries de morceaux de ce dernier encadraient, dans une symétrie parfaite, une alternance d’études de Terry Riley et de pièces du Codex Faenza, un manuscrit du XVème siècle considéré comme l’un des tout premiers recueils de musique pour clavier. Brubaker joua la série d'un bloc, sans interruption, comme une sorte de longue fantaisie, de rhapsodie envoûtante, où le très ancien finit par sonner comme du très moderne
 
En général peu favorable au piano moderne, l'acoustique de l'abbatiale se révéla curieusement propice à ce répertoire : en donnant aux harmonies et lignes mélodiques des contours flous, indécis, comme flottants, elle m'a semblé accentuer l'effet hypnotique de cette musique, faisant peu à peu glisser le récital vers une sorte d'expérience primitive et sensuelle.
 

mardi 26 juin 2018

Cavalli enchante le TGP

On donnait hier soir, au Théâtre Gérard Philipe, Erismena, un opéra méconnu de Cavalli.
 
Dans la brochure distribuée avant le spectacle, Jean Bellorini, directeur du TGP, explique comment il a conçu sa mise en scène :
 
Il y a deux niveaux de lecture dans ce livret. Si l’on s’attache uniquement aux intrigues et aux situations, le livret se révèle très embrouillé. Si en revanche on choisit de s’en détacher, il se présente comme un sublime poème d’amour. Aussi, à certains moments, convient-il de rappeler les faits, de faire preuve de clarté et de poser des repères : comprendre qui est qui, qui fait quoi et de qui l’on tombe amoureux. A d’autres moments, il s’agit de laisser libre cours à la poésie pure, à l’essence même du chant.

Une fois surmontée la surprise d'un décor réduit à presque rien et de costumes vraiment moches, on découvre, au fil de l'action, une mise en scène intelligente, ciselée, sans temps mort ni faute de goût, avec un travail sur le jeu d'acteurs remarquable de justesse. Ce qui n'étonne pas de la part de ce jeune metteur en scène de théâtre particulièrement imaginatif et talentueux.

Sur scène, une superbe équipe de jeunes chanteurs. Au risque de paraître injuste, car il faudrait tous les citer, signalons juste la présence magnétique de la soprano Francesca Aspromonte dans le rôle-titre et la prestation hors du commun du jeune contre-ténor polonais Jakub Jozef Orlinski, surgissant sur scène comme un diable de sa boîte pour se lancer dans un numéro stupéfiant de breakdance, avant de lancer, de sa voix aérienne et puissante, de divines vocalises.
 
Leonardo García Alarcón a dirigé d’une main de maître une Cappella Mediteranea très à l'aise et rendant à la perfection les affects et contrastes d'une partition absolument superbe. Réussite parfaite.

vendredi 22 juin 2018

Erismena, opéra de Cavalli, à l'affiche au TGP

L’événement est de taille, car celait faisait bientôt 6 ans que le Théâtre Gérard Philipe n’avait pas inscrit d’opéra à son programme.
  
Son précédent directeur, Christophe Rauck, avait monté et mis en scène lui-même, avec beaucoup de talent d’ailleurs, Le Couronnement de Poppée et Le Retour d’Ulysse de Monteverdi.

Les chanteurs et musiciens de l’ARCAL étaient tous formidables, et je garde de ces deux spectacles un souvenir ravi. Avec, aussi, la belle émotion d'avoir croisé sur les gradins du TGP de nombreux jeunes de Saint-Denis, qui, grâce à cette initiative et à leurs professeurs, découvraient l’opéra dans leur ville.

  
  
  
Mais depuis, plus rien. J’avais, dans un courrier, fait part de ma déception à l'actuel directeur, Jean Bellorini, mais attends toujours la réponse.

Les 25 et 26 juin prochains, le TGP accueille, enfin, un nouveau spectacle lyrique.

C’est un opéra peu connu de Cavalli, Erismena, dans la production de Leonardo Garcia Alarcon qui a triomphé l’an dernier à Aix et à l’Opéra royal de Versailles.
 
Un spectacle haut en couleurs, où l’on fait la connaissance d’un roi hanté par ses cauchemars, de princes aussi charmants que volages, d’une jeune femme qui se déguise en guerrier pour retrouver son infidèle fiancé et d’une esclave qui veut devenir reine sans renoncer à ses amants... Sans compter le cortège, pittoresque et habituel dans ce répertoire, de serviteurs râleurs et de vieilles nourrices ridicules.
  
Apologie de la liberté d’aimer sans contraintes, le livret d'Erismena n’est, pour une fois, tiré ni de l'histoire ni de la mythologie : c'est un sujet original écrit par Aurelio Aureli, un librettiste célèbre de l'époque. Et c'est sans doute cela qui a séduit Cavalli. Composé en 1655, l’opéra remporta à l’époque un grand succès, de Venise jusqu’en Angleterre, avant de tomber dans l'oubli, comme la quasi totalité de la production musicale de l'époque.
 
Le temps de Cavalli est-il enfin venu ?

En 2013, le Festival d'Aix a présenté Elena, et l'Opéra de Paris Eliogabalo en 2016. Plus connus, Il Giasone et La Calisto ont été donnés il y a plusieurs années à Paris, l’un au Théâtre des Champs-Elysées, l’autre à la Salle Favart, dans de fort belles productions :

      

Né en 1602 à Crema, Francesco Cavalli est l'un des plus grands compositeurs du 17ème siècle. Resté longtemps dans l'ombre de Monteverdi, il est l'auteur d'une trentaine d'opéras qui ont pour la plupart connu un grand succès, et ont été joués un peu partout, en Italie, mais aussi dans de nombreuses villes d'Europe.

Arrivé jeune à Venise, Cavalli intègre en 1616 la Basilique Saint Marc et travaille sous la direction de Monteverdi, dont il devient l'un des plus proches collaborateurs. Il est nommé organiste, puis maître de chapelle en 1668.

Son talent le fait naturellement aller vers l'opéra, un genre que Monteverdi avait apporté à Venise, et qui rencontrait un succès grandissant auprès du public, d'autant que des salles de spectacles privées ouvraient les unes après les autres : pas moins de neuf en quelques années. La concurrence est vive, les enjeux financiers importants (il faut des recettes de billetterie), Cavalli  le comprend rapidement et saisit la balle au bond : en 1639, il crée Le Nozze di Teti e di Peleo au Théâtre San Cassiano.

Confiés aux meilleurs auteurs de l'époque, les livrets obéissent pour la plupart au même schéma dramatique : intrigues complexes, le plus souvent tirées de la mythologie ou de l'histoire, amours impossibles, complots, infidélités, travestissements, rebondissements continus et effets de machinerie garantis. Avec une alternance très shakespearienne de scènes tragiques et comiques.

Collant parfaitement à ce schéma, les partitions de Cavalli entremêlent lamentos, scènes de sommeil et de folie, ballets et ritournelles orchestrales bien rythmées. Comme son maître, il privilégie la lisibilité de l'action et l'intelligibilité des textes par des récitatifs expressifs.

En 1641, deux ans après Le Nozze di Teti e di Peleo, c'est le triomphe de La Didone, bientôt suivi par ceux de L'Egisto (1643), La Calisto (1651), Xerse (créé en 1655, il restera 27 ans à l'affiche en Italie), Erismena (1656) et L'Ipermestra (1658). Les œuvres de Cavalli ont tant de succès qu’elles sont reprises et adaptées dans d'autres villes de la Péninsule, notamment Naples. Avec 29 productions différentes et 61 éditions du livret, Giasone (1649) détient même, au 17ème siècle, le record de l'œuvre la plus représentée en Italie.

Invité à Paris par Mazarin en 1660, Cavalli y compose Ercole Amante pour le mariage de Louis XIV, grand opéra, chanté en italien, mélangeant les traditions vénitiennes et les spécificités françaises, notamment un orchestre opulent et de nombreux ballets où danse le roi. Mais le retard des travaux de la salle des Tuileries, où doit se donner cet opéra de noces, lui impose de représenter dans un premier temps son Xerse. Deux œuvres de Cavalli qui influenceront directement la tragédie lyrique naissante.

De retour à Venise, en 1662, Cavalli crée encore quelques œuvres, plus spectaculaires, avec chœurs, ballets, scènes de bataille et force machineries, comme Pompeo Magno (1666) et Eliogabalo (1668). Ce dernier n'a pourtant jamais été représenté du vivant de Cavalli :  la mode est déjà en train de changer, et le public délaisse les récitatifs expressifs pour les airs virtuoses des castrats.
  
Cavalli meurt en 1676. Seules ses œuvres sacrées ayant été publiées de son vivant, les opéras disparaissent des scènes pour trois siècles. Redécouverts dans la seconde moitié du 20ème siècle, ils commencent enfin à s'imposer comme un jalon essentiel entre Monteverdi, Scarlatti et Vivaldi. Une bonne vingtaine d'entre eux restent pourtant à redécouvrir.