jeudi 28 juillet 2016

A San Clemente avec Landi (Un été à Rome, 6)

San Clemente, fresque de Saint Alexis
Sur les conseils toujours avisés de notre ami Christian, nous partons de bon matin visiter la basilique San Clemente.

Dans une rue calme, derrière le Colisée, nous pénétrons dans une belle église du XIIème siècle et nous asseyons un instant, le temps de regarder les plafonds baroques.
 
L'indispensable Piéton de Rome, de Dominique Fernandez, nous invite à quitter rapidement la nef pour descendre dans les profondeurs de cette curieuse basilique :
   
San Clemente ne se borne pas à la basilique que nous venons de visiter. Elle n'est que le quatrième étage d'autres édifices enfouis sous la terre. Leur superposition résume l'histoire de Rome.
 
Par un large escalier, on descend de la basilique dans l’église inférieure, construite au IVème siècle, dévastée au XIème, ensevelie sous la nouvelle et découverte en 1857 par les dominicains irlandais du couvent voisin. C’est un vaste souterrain divisé en nefs par des pilastres de brique.
  
Encore un escalier, plus étroit, et l’on arrive dans les restes d’une maison romaine de l’époque impériale, dédale de petites pièces au fond duquel coule une source d’eau toujours vive. Un temple consacré à Mithra occupe un coin de ce sous-sol. Au milieu d’une petite pièce, on voit l’autel sculpté de bas-reliefs où l’on sacrifiait le taureau, pour asperger de son sang les fidèles assis de part et d’autre sur deux rangées de bancs. 
  
Enfin, un quatrième niveau a été retrouvé : maisons détruites en 64 lors de l’incendie attribué à Néron.

Ici, peut-être encore plus qu'ailleurs, nous comprenons la structure en mille-feuilles de cette ville unique, chaque époque ayant utilisé les restes de la précédente pour remblayer et édifier ses propres constructions. Rome, la ville dont les gratte-ciels sont sous la terre....
  
Dans la nef centrale de l'église souterraine du IVème siècle, une fresque en assez bon état (Cf. illustration) raconte l'histoire édifiante de Saint Alexis, ce patricien romain converti au christianisme, qui abandonna femme et parents le jour de ses noces, et, après quelques années d’errance, revint incognito sous le toit paternel où il vécut en mendiant pendant 17 ans, ignoré des siens, dormant sous un escalier.
 
Naturellement, notre saint homme prit soin de conserver sur lui à sa mort une lettre révélant son identité, histoire d’infliger à ses proches les affres du regret en sus de ceux de l’absence.

Plus ému par le triste sort de l'épouse abandonnée que par les exploits du saint, Dominique Fernandez remarque que jamais le machisme latin ne s'est montré avec une telle impudence, un machisme dont la goujaterie n'empêche pas d'être canonisé. L’Église supprima en fait prudemment le culte de Saint Alexis dans les années 60.

Un culte qui est pourtant resté longtemps populaire à Rome, et qui inspira plusieurs œuvres musicales, notamment le San Alessio de Stefano Landi, composé sur un livret écrit par le cardinal et futur pape Rospigliosi, et joué pour la première fois en 1632.
  
C'est une œuvre surprenante, qui semble tenir plus de la farce que du drame sacré. Le livret traite en effet le sujet d’une façon franchement subversive -et assez osée pour l'époque, notamment en mêlant aux passages dramatiques des scènes burlesques, dont plusieurs mettent en scène le diable, qui ne cesse de dénoncer la vanité du choix d’Alexis et de le pousser à se démasquer. Signe que dès le début du XVIIème siècle, on avait fort heureusement su prendre un peu de recul sur cette histoire saugrenue.
   
Riche et variée, la musique de Landi enchaîne des ritournelles populaires, des chœurs et de très beaux ariosos, déjà assez nettement séparés des récitatifs. On compte aussi de nombreux petits ensembles, notamment les émouvants trios de déploration du dernier acte.
 
Il existe une superbe captation du San Alessio, avec, dans la fosse, William Christie et Les Arts florissants, sur scène rien moins que Philippe Jaroussky et Max-Emmanuel Cencic. Mise en scène très réussie de Benjamin Lazar.
  

lundi 18 juillet 2016

A la Villa Médicis avec Saint-Saëns (Un été à Rome, 5)

Villa Médicis - photo Jefopera
Camille Saint-Saëns et le Prix de Rome, étrange rapprochement pour un compositeur qui n’obtint jamais la récompense tant convoitée, et n'a donc jamais séjourné à la Villa Médicis.
  
Il se présenta pourtant à deux reprises au concours et ce, chose unique dans l’histoire du Prix de Rome, à douze ans d’intervalle, en 1852 puis en 1864. 
  
La première fois, c’est encore un adolescent vouant à Mendelssohn un culte exclusif ; la seconde fois, il a découvert Verdi et Wagner, composé lui-même de nombreuses œuvres musicales et connu le succès.
    
En 1856, entre ses deux tentatives, Saint-Saëns écrit une symphonie dans laquelle il évoque Rome succombant sous les coups des barbares d'AlaricUrbs Roma, c'est son nom, est jouée pour la première fois le 15 février 1857.

Voulant inclure une symphonie française dans cette série, j'ai un peu hésité avec Roma de Bizet mais cette partition bavarde ne m'a pas vraiment inspiré. Je consens que celle de Saint-Saëns n'est pas non plus un pilier majeur de l'histoire de la musique, mais bon....
   
Quelques accords de fanfares lancent une introduction lente, qui peut faire penser à celle d'une symphonie de Beethoven. Le développement rapide qui suit, avec ses rythmes légèrement capricieux et ses développements en arpèges dans les cordes, m'a en revanche fait penser à Schumann.
   
Le deuxième mouvement est un scherzo animé, en mineur, assez virtuose, notamment pour les bois. Le mouvement lent en fa mineur qui le suit est quant à lui assez curieux. Je suppose que cela est censé être un enterrement mais il m'a fait penser, et je demande d'ores et déjà pardon aux lecteurs distingués et érudits qui me feront l'honneur de lire ce billet, à une limace géante rampant sur un chemin de campagne.
   
Le dernier mouvement est le plus réussi de la symphonie. Il adopte la forme inhabituelle d'un menuet doux et calme, avec plusieurs variantes, montrant, au fil de celles-ci, de plus en plus d'ingéniosité mélodique et rythmique. Il m'a paru en fait très proche d'une musique de ballet.

Bon, tout cela ne donne pas d'indication sur le lien avec la chute de Rome, Alaric et les barbares. Et s'il existe un programme précis, je n'ai pas réussi à mettre la main dessus. Que chacun laisse donc vagabonder son imagination.

Dans les années 70, Jean Martinon a enregistré les symphonies de Camille Saint-Saëns avec l'Orchestre de l'ORTF et laissé d'Urbs Roma une très bonne version.



dimanche 10 juillet 2016

Au temple des vestales avec Massenet (Un été à Rome, 4)

Forum romain, temple des Vestales
A l'extrémité orientale du Forum Romain, près du temple de Castor et Pollux, on découvre les restes d'un bel édifice rond, le temple des vestales.
 
Dans son aspect actuel, il date du IIIème siècle avant JC mais son origine remonte au VIème siècle, aux tous premiers temps de Rome. D'ailleurs, la forme ronde du temple serait le souvenir d'une hutte primitive.
 
Resté quasiment intact pendant tout le Moyen Âge, il servit malheureusement de carrière à la Renaissance et son marbre fût réemployé dans la construction d'églises et de palais.
 
Les vestiges du temple furent mis au jour lors de fouilles archéologiques effectuées au XIXe siècle. Les ruines visibles aujourd'hui sont toutefois le résultat d'une reconstruction entreprise dans les années 30. Elles comprennent une partie du podium et des fondations, trois colonnes et l’entablement qu'elles supportent, ainsi que la portion du mur de la cella correspondant à la même section.
 
Au nombre de quatre, puis six, puis sept, les vestales étaient choisies très jeunes dans des familles patriciennes. Elles devenaient prêtresses pendant 30 ans, faisaient vœu de chasteté, et gare à celle qui succombait car elle était alors enterrée vivante.

Mais leur statut présentait aussi des avantages : elles n'étaient pas cloîtrées, jouissaient d'un prestige considérable, échappaient à l'autorité paternelle et pouvaient même gracier un criminel.
 
Le temple abritait plusieurs objets rituels et surtout le foyer dans lequel brûlait le feu sacré. Il était intimement lié à la fortune de la ville et son extinction était considérée par les Romains comme un signe annonçant des désastres imminents.
 
C'est d'ailleurs ce qui se passe dans un opéra méconnu de Massenet, Roma, le dernier créé du vivant du compositeur.
 
Roma est l’adaptation de Rome vaincue, une tragédie en cinq actes d’Alexandre Parodi écrite en 1876 pour Sarah Bernhardt. Un drame patriotique qui eût beaucoup de succès après la guerre de 1870 et qui émût Massenet lorsqu’il le relut, en 1902.
 
J’ai écrit Roma d’une façon anti-moderne explique le compositeur. C’est une tragédie antique où tout est franc, net et précis, et mes personnages parlent en cadence, sur les accords les plus parfaits qui soient. De fait, cette musique austère déconcerta le public de 1912, qui n’y trouva ni la sensualité de Manon ou de Thaïs, ni les ballets, les fanfares et les cortèges du grand opéra. Par son économie de moyens et sa volonté de grandeur, Roma est donc une œuvre à part dans la production de Massenet.
 
L'histoire se déroule dans la Rome antique après le triomphe carthaginois de la Bataille de Cannes. Fausta, fille de Fabius, a laissé s'éteindre les feux sacré du Temple de Vesta, ce qui la condamne à être enterrée vivante dans un linceul noir. Alors qu'elle est menée vers son lieu d'exécution, sa grand-mère aveugle, Posthumia, lui tend la dague de Fabius. Mais les mains de Fausta sont liées et Posthumia se résout à poignarder elle-même sa petite-fille afin de lui épargner une mort atroce. Rideau !
     

lundi 4 juillet 2016

Dans les Abruzzes avec Berlioz (Un été à Rome, 3)

Restons avec Berlioz mais éloignons nous du centre historique de Rome pour aller respirer l’air frais des Abruzzes et boire quelques verres du vin délicieux qu’on y produit.
 
Le 16 janvier 1834, on peut lire dans les colonnes de la Revue musicale la nouvelle suivante:
 
Paganini, dont la santé s'améliore de jour en jour, vient de demander à Berlioz une nouvelle composition dans le genre de la Symphonie Fantastique, que le célèbre virtuose compte jouer lors de sa tournée en Angleterre. Cet ouvrage sera intitulé "Les derniers instants de Marie Stuart", fantaisie dramatique pour orchestre, chœur et alto solo. Paganini tiendra, pour la première fois en public, la partie d'alto.
  
En fait de Marie Stuart, qui ne l'inspire pas vraiment, Berlioz compose une symphonie avec alto principal. Forme curieuse et nouvelle, qui restera isolée dans l'histoire de la musique et fera le bonheur des altistes, dont le répertoire concertant est, il faut le reconnaître, quasiment inexistant.
 
Une fois le premier mouvement achevé, il le montre à Paganini, qui ne trouve pas assez de virtuosité à la partie d'alto et s'avoue déçu. Berlioz continue la composition et répond au violoniste que la fonction de l'alto soliste n'est pas de briller, comme dans un concerto, mais de se faire la voix d'un personnage mélancolique et pensif dont le chant se superpose aux autres chants de l'orchestre.
 
Le compositeur révèle avoir trouvé l'inspiration à la fois dans le souvenir de son voyage dans les Abruzzes italiennes et dans un roman en vers de Lord Byron, Childe-Harold's Pilgrimage.
 
Harold en Italie comprend quatre mouvements : Harold aux montagnes, scène de mélancolie, de bonheur et de joie (Adagio - Allegro), Marche des pèlerins chantant la prière du soir (Allegretto), Sérénade d'un amoureux dans les Abruzzes (Allegro assai-Allegretto) et Orgie de brigands, souvenirs des scènes précédentes (Allegro frenetico - Adagio).
 
Exécutée pour la première fois le 23 novembre 1834 au Conservatoire de Paris avec Chrétien Urhan à l'alto, elle obtient un grand succès, est rejouée plusieurs fois et ne quittera plus les salles de concert.
  
C'est le 16 décembre 1838 que Paganini, très affaibli par la maladie, l'entend pour la première fois, au Conservatoire, couplée avec la Symphonie fantastique, dans un concert dirigé par Berlioz, qui raconte en ces termes la réaction du violoniste italien :
 
Le concert venait de finir, j’étais exténué, couvert de sueur et tout tremblant, quand, à la porte de l’orchestre, Paganini, suivi de son fils Achille, s’approcha de moi en gesticulant vivement. Par suite de la maladie du larynx dont il est mort, il avait alors déjà entièrement perdu la voix, et son fils seul, lorsqu’il ne se trouvait pas dans un lieu parfaitement silencieux, pouvait entendre ou plutôt deviner ses paroles. 
  
Il fit un signe à l’enfant qui, montant sur une chaise, approcha son oreille de la bouche de son père et l’écouta attentivement. Puis Achille redescendant et se tournant vers moi : « Mon père, dit-il, m’ordonne de vous assurer, monsieur, que de sa vie il n’a éprouvé dans un concert une impression pareille ; que votre musique l’a bouleversé et que s’il ne se retenait pas il se mettrait à vos genoux pour vous remercier. » 
  
À ces mots étranges, je fis un geste d’incrédulité et de confusion ; mais Paganini me saisissant le bras et râlant avec son reste de voix des oui! oui! m’entraîna sur le théâtre où se trouvaient encore beaucoup de mes musiciens, se mit à genoux et me baisa la main. Besoin n’est pas, je pense, de dire de quel étourdissement je fus pris ; je cite le fait, voilà tout.
 
L'admiration de Paganini se traduit quelques jours plus tard par un don de vingt mille francs-or à Berlioz, somme considérable qui permet à celui-ci d'éponger de nombreuses dettes et d'engager sereinement la composition d'une nouvelle symphonie à programme, Roméo et Juliette.
 

vendredi 1 juillet 2016

Via del Corso avec Berlioz (Un été à Rome, 2)

On finit toujours, à un moment où à un autre de la journée, par se retrouver Via del Corso.
 
Ancienne Via Flaminia, c'est aujourd’hui une belle artère commerçante bordée de palais, qui relie le Forum à la Piazza del Popolo.

Jusqu’à la fin du 19ème siècle, elle était le théâtre d'un carnaval ancien et pittoresque, qui a inspiré à Berlioz l’une de ses compositions les plus célèbres.

Le Carnaval romain était même l’un des must du "Grand tour". Montaigne y assista en 1581 et l'évoqua dans son journal de voyage. Deux siècles plus tard, en 1787, Goethe fit de même, et loua une chambre Via del Corso pour être aux premières loges.

J’ai trouvé sur Internet le récit d’un prêtre français qui a séjourné à Rome dans les années 1860 et qui raconte ainsi les festivités :

Ce fameux carnaval dure huit jours. Chacun de ces jours, à deux heures de l'après-midi, un coup de canon annonce qu'on peut commencer à se promener à pied ou en voiture, et à se battre dans le Corso seulement, pas dans les autres rues. Je dis se battre, c'est-à-dire qu'on s'accable, qu'on s'inonde de confettis. Il faut être fou jusqu’au dernier jour avec les autres pour vous former une idée de ce brillant spectacle. Imaginez-vous voir une rue de près d’une lieue de longueur, c’est la rue du Cours de Rome.
  
C’est là que s’assemble la multitude innombrable des masques, des voitures et des curieux de toute espèce et de tous les pays du monde. Vous ne pouvez vous figurer quel charivari épouvantable toute cette masse bigarrée de toutes les couleurs produit sur les yeux et les oreilles et quand vous saurez que chaque individu est muni dans ses poches de dragées enfarinées et qu’il en jette à foison de toutes parts, vous avouerez qu’on ne peut voir un spectacle plus étonnant. En effet cette foule, ce bruit de tonnerre accompagné de la grêle blanche lancée des fenêtres et des voitures, le cri aigu des masques et la poudre qui tourbillonne dans les airs offrent un tableau tout à fait diabolique.
  
Après la bataille de dragées enfarinées, suivait une course de chevaux libres, appelée course de Barberi. Les festivités se terminaient par l'enterrement haut en couleurs du roi Carnaval, Il maestro Berlingaccio. Ses funérailles se déroulaient à la lueur de petites bougies allumées qu'on tient à la main, appelées moccoli.

Mais ce n'est pas le tout que d'avoir son moccolo, poursuit notre ecclésiastique ; il faut éteindre celui du voisin et conserver le sien ! mouchoirs, chapeaux, bouquets, confetti, tout s'emploie avec fureur à cette fin ; l'infortuné qui a sa bougie morte est montré au doigt, et on se moque de lui bruyamment. C'est une frénésie générale. Les cochers ont des moccoli au bout de leurs fouets ; on grimpe derrière les voitures, pour les éteindre, à l'aide d'éteignoirs au bout d'une perche. On escalade les balcons et les estrades pour souffler la lumière de tel ou tel qui ne se méfie de rien, et pendant ce temps, c'est vous-même qui vous trouvez "senza moccolo".

Mais revenons à Berlioz, qui, après trois échecs, réussit enfin à décrocher le prix de Rome, où il séjourne, à la Villa Médicis, de 1831 à 1832. Comme tout le monde, il assiste au Carnaval, s'y amuse, et note sur un bout de papier les rythmes et les mélodies qu'il entend.
 
Quelques années plus tard, de retour à Paris, il compose son opéra Benvenuto Cellini, d’après la vie du célèbre sculpteur italien de la Renaissance, et y introduit un pétulant Carnaval romain.

Son opéra fait malheureusement un four et est retiré de l’affiche à la septième représentation. Berlioz ne se décourage pas pour autant et décide de composer une grande pièce symphonique à partir de deux thèmes extraits du premier acte de Benvenuto. C’est une page magnifique, pleine de vie, dont l'orchestration, à la fois subtile et éclatante, est la meilleure illustration des principes du traité d'instrumentation et d'orchestration que Berlioz vient de publier.

Le premier thème est emprunté à la cantilène de Cellini Ô Térésa, vous que j’aime plus que ma vie ; il est confié au cor anglais solo. Le deuxième est un rapide Saltarello à 6/8 qui peint l'ambiance endiablée du Carnaval.