vendredi 22 avril 2016

Hubert Robert, de Rome au Louvre

Caprice architectural - Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg
En association avec la National Gallery of Art de  Washington, le Louvre rend hommage à Hubert Robert, dont 140 œuvres, dessins, esquisses peintes, gravures, peintures monumentales et ensembles décoratifs sont exposés jusqu'au 30 mai prochain.
 
De 1754 à 1765, il séjourne à Rome, où la fréquentation des gravures du Piranese lui donne le sens des constructions architecturales, et plus encore celui des ruines, qui feront sa signature et son succès. En cette seconde moitié de XVIIIème siècle, la mode est à l'antique et Robert saisit à merveille l'esprit du temps.

Diderot, impressionné par les œuvres de Robert exposées au Salon de 1767, écrit : Ô les belles, les sublimes ruines! Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Nous revenons sur nous-mêmes ; nous anticipons sur les ravages du temps, et voilà la première ligne de la poétique des ruines.

Au-delà de l'effet de mode, les ruines nous font méditer sur la fuite du temps et le caractère périssable de toute chose, comme le faisaient les crânes et les sabliers des vanités du XVIIème siècle. Images d'un Ancien Régime qui va vers l'abîme, elles deviennent également, au début du XIXème siècle, le symbole majestueux d'une grandeur passée dont l'Empire napoléonien se veut la réincarnation.
 
Nommé en 1778 garde des tableaux du roi, Hubert Robert est emprisonné à la Révolution. Pour s'occuper, il peint quelques assiettes. Libéré à la chute de Robespierre, il retrouve en 1795 son poste de conservateur du Museum, le futur Musée du Louvre, qu’il ne quittera qu’à sa mise en retraite, en novembre 1802.
 
Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines

En 1796, il compose une vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines dont la force prémonitoire reste malheureusement intacte, quelques mois après la destruction des temples de Palmyre. Palmyre, dont il reste heureusement les deux cents dessins de son ami Louis-François Cassas, qui fût le premier Français à s’aventurer sur ces terres, en mai 1785, à dromadaire, pour croquer les vestiges de la cité du désert syrien.
 
Si Hubert Robert préférait les mondanités au campement chez les Bédouins, il a vécu des situations comparables, et connu le vandalisme pour des raisons idéologiques, souligne justement Guillaume Faroult, commissaire de l’exposition.

dimanche 17 avril 2016

Opéras improbables

The Enchanted organ, porn'opera
Décidément, les Maisons d'opéra ne cessent de nous surprendre. L'Opéra de Santa Fe a ainsi récemment annoncé qu'il allait mettre en scène l'ancien patron d'Apple dans une oeuvre intitulée The (R)evolution of Steve Jobs.
  
Le compositeur Mason Bates explique : J’ai pensé qu’il y avait un moyen d’écrire quelque chose sur un ingénieur créatif qui serait le clou de l’histoire. Et Steve Jobs est à la fois un créatif, un ingénieur et un humaniste.
  
L’opéra, qui verra le jour en 2017, retrace la vie professionnelle et personnelle de l’entrepreneur américain, mettant notamment en scène sa relation avec sa femme, Laurene Powell Jobs, et son père, Paul. Pour le livret, l'opéra de Santa Fe a fait appel à Mark Capbell, prix Pulitzer 2012 pour son opéra Silent Night sur la guerre de 14. On verra si le portrait est plus flatteur que celui dressé dans le film de Danny Boyle.
  
Les Etats-Unis font un opéra sur Steve Jobs, la France sur Lolo Ferrari. A chacun ses héros.
  
En 2013, le Théâtre des arts de Rouen avait mis sur scène l’ancienne actrice de X connue pour sa poitrine démesurée. A défaut de loloches, les bras m'en étaient à l'époque tombés. Frédéric Roels, directeur du théâtre, avait alors présenté Lolo Ferrari comme une nouvelle héroïne dramatique, un exemple tragique des transformations qu’on peut imposer à son corps pour répondre à des fantasmes. Après 25 opérations de chirurgie esthétique, la pauvre fille avait succombé à une overdose de médicaments, après avoir, tout le long de sa courte vie, subi les pressions de son mari pour pousser son corps à bout. La production (musique de Michel Fourgon) avait été accueillie avec un succès de curiosité.
   
Il faut dire que dans le genre trash, les Anglais avaient tiré les premiers avec Anna Nicole, opéra créé en 2011 au Royal Opera House de Londres. Les parallèles entre les deux femmes sont d'ailleurs nombreux : Anna Nicole Smith avait aussi commencé sa carrière comme stripteaseuse, avant d’être repérée par un photographe sur les conseils duquel elle subit de nombreuses opérations de chirurgie esthétique, destinées à la faire le plus possible ressembler à Marylin, son idole.

L'investissement fût plutôt rentable pour Anna Nicole, qui réussit peu après à épouser un milliardaire gâteux, lequel passa l'arme à gauche à peine deux ans après le mariage.  Elle se se bâtit pour récupérer l’héritage, perdit tragiquement son fils de 20 ans, et, comme Lolo, succomba à une overdose de médicaments.

L’opéra, composé par Mark Anthony Turnage sur un livret de Richard Thomas, a divisé les critiques mais a connu un joli succès public, au point d'être remis au programme du Royal Opera House un an après sa création.
  

Revenons aux Etats-Unis avec The Enchanted organ, "porn'opera" donné à New York en 2014. Se voulant à la fois célébration de la sexualité et satire de l’industrie pornographique, The Enchanted organ commence par un jeu de mots, organ faisant, comme en français, référence à la voix aussi bien qu'au sexe. La musique relève du genre collage, passant de l’oratorio baroque aux anciens hymnes grecs, avec une pointe de Casse-Noisette et plusieurs bandes-sons de films porno des années 70. Ce patchwork musical est dirigé par le duo Gordon Beeferman (à la composition) et Charlotte Jackson (pour le livret). 
  
Imaginez sur scène un sanglier, des grenouilles et des vaches, cinq hommes sandwichs (ou plutôt hotdogs) et, dans le rôle principal, un cochon en quête d’amour. Voilà Gloria – a pigtal, avec en fond sonore Mahler, Wagner, assaisonnés de jazz et de musique bavaroise. Volontairement loufoque, cette production imaginée par la troupe britannique Mahogany Opera Group souhaite créer des nouveaux opéras, d’une nouvelle manière. Sur ce plan, le pari est tenu. Mis en musique par un certain Gruber sur un livret de Rudolf Hertfurtner, il a été donnée l’année dernière au Royaume-Uni.
  
Avatars de l'Opéra de Quat'sous, ces deux dernières créations relèvent sans doute davantage du cabaret, et je ne sais pas si l'on peut encore parler d'opéra. Mais ce qui est sûr, c'est qu'en découvrant les sujets, je me suis dit que mon poisson d'avril sur Loana était finalement bien gentil, et qu'encore une fois, la réalité dépassait largement la fiction.

mercredi 13 avril 2016

L'opéra dans le monde, à travers quelques chiffres

Wiener Staatsoper
En me promenant dimanche sur le web, je suis tombé sur le site Operabase, qui compile des données statistiques sur les spectacles lyriques depuis de nombreuses années. Il recense ainsi plus de 385000 représentations sur la période allant de 1996 à 2014.
  
  
Je n’ai guère été surpris de découvrir l’Allemagne en tête de classement mais ne m’attendais pas à ce que la domination soit aussi écrasante. 
  
Pour la seule saison 2013-2014, au cours de laquelle plus de 26 000 représentations ont été enregistrées dans le monde, l’Allemagne en comptabilise à elle seule 7 565, ce qui représente 29 % du total. Avec respectivement 1 920 et 1 811 spectacles, la Russie et les Etats-Unis viennent assez loin derrière, suivis par l’Italie (1 268) et la France (1 266). L’Autriche se classe sixième, avec 1 252 spectacles.
  
Afin de mesurer l’intérêt que porte une population à l’art lyrique, il faut toutefois affiner l’analyse en rapportant le nombre de représentations à celui des habitants. On s’aperçoit alors que l’Autriche prend nettement la tête du peloton, avec un ratio de 149 représentations par million d’habitants. Suivent deux petits pays, l’Estonie et la Suisse (respectivement 98 et 96 représentations), puis l’Allemagne, avec 92,5 spectacles et la République tchèque. L’Italie se classe 19ème (21 représentations) et la France vingtième (19). Les Etats-Unis et la Russie sont reléguées derrière.
 
Berlin, Vienne et Moscou sont les villes où l’on joue le plus d’opéras (respectivement 581, 556 et 539 au cours de la saison 2013/2014), suivies par Londres, Saint-Pétersbourg, Budapest et Paris.
 
Du côté des compositeurs, Verdi domine assez nettement le paysage : ses opéras ont été ainsi mis à l’affiche plus de 3 000 fois entre 2009 et 2014. Puccini (2 062), Mozart (2 012), Wagner (1 131) et Rossini (960) lui emboîtent le pas, suivis par Donizetti (896), Bizet (623), Richard Strauss (490), Tchaïkovsky (476) et Haendel (461).
   
Bizarrement, Rameau et Lully, que l’on joue régulièrement en France, apparaissent loin derrière des compositeurs que je n'attendais pas, comme Humperdinck, Lehar et Kalman (très populaires en Allemagne, ce qui explique le classement compte tenu du poids relatif de ce pays dans les calculs). Dans le registre contemporain, Glass, Heggie et Adams apparaissent comme les trois musiciens dont les œuvres sont le plus souvent mises à l'affiche.
 
Sans grande surprise, les opéras les plus populaires sont, dans l’ordre, La Traviata, Carmen, La Bohème, Tosca, La Flûte enchantée, Madame Butterfly, Le Barbier de Séville, Rigoletto, Les Noces de Figaro et Don Giovanni.
 
L’œuvre la plus jouée de Wagner est Le Vaisseau fantôme, mais elle n’occupe que la 24ème place. J’ai été un peu surpris aussi de ne trouver Norma qu’à la 44ème place et Fidelio à la cinquantième. Quant à nos chers Rameau, Lully et Charpentier, ils sont totalement absents du top 50. Plus de 1 000 compositeurs sont néanmoins à l'affiche, dont une part non négligeable de contemporains, ce qui est un signe révélateur de la bonne santé de l'art lyrique à travers le monde.
 





vendredi 1 avril 2016

Moi, Loana

Souvent accusé d'élitisme, l'Opéra de Paris a annoncé ce matin qu'il souhaitait s'engager de façon beaucoup plus marquée dans la création d’œuvres plus à même de susciter l'intérêt du grand public.
  
La saison 2018 s'ouvrira sur Moi, Loana, opéra qui aura pour sujet la vie glorieuse et tragique de la lofteuse adepte des bains crapuleux et des soirées alcoolisées. Le livret a été confié à Guillaume Musso, la musique à André Rieu.
  
Je suis conscient de bouleverser les habitudes, et, dirais-je même, le train-train de nos fidèles abonnés a reconnu Stéphane Lissner mais les expériences réussies de "Lolo Ferrari" à l'Opéra de Rouen et, surtout, de "Anna Nicole" à Londres (opéra de Mark Anthony Turnage sur la vie d'Anna Nicole Smith) m'ont fortement encouragé dans cette démarche qui, je le souhaite, va apporter une réponse originale aux attentes et à la sensibilité d'un public jeune et renouvelé.

Les figures trash de la téléréalité et des faits divers sont les grandes héroïnes tragiques de notre époque, poursuit le directeur de l'Opéra de Paris. Le XIXème siècle a eu ses Norma, Violetta et Tosca, il est désormais temps de célébrer Loana, Nabilla et Zahia.