dimanche 27 mars 2016

A Vienne, sur les traces de Schubert

Schubert est né le 31 janvier 1797, dans le faubourg de Lichtental, au nord de Vienne, Nussdorferstrasse. A l'époque, 17 familles cohabitaient dans cette modeste construction. Son père, maître d'école, enseignait à plus de 100 enfants au rez-de-chaussée. Franz était le douzième de quatorze enfants, dont cinq seulement parvinrent à l'âge adulte.
 
La maison est aujourd'hui un musée où l'on découvre des fac-similés de partitions et certains objets ayant appartenu à l'artiste, notamment sa guitare et ses célèbres petites lunettes rondes.
    
Schubert apprend le violon et le piano avec son père et son frère mais, au bout de quelques mois, l'élève dépasse les maîtres. Il est alors admis, à 11 ans, dans le chœur de la chapelle impériale, ce qui lui permet d'étudier à l'Akademisches Gymnasium, internat viennois fréquenté par les fils de bonne famille.
 
Il bénéficie d'un enseignement de qualité, s'y fait des amis, joue, compose et chante à la Cour dans la chorale de la chapelle. Ses talents musicaux sont vite remarqués. L'un de ses professeurs de musique déclare Quand je voulais lui apprendre quelque chose, il le savait déjà.
 
Ses études achevées, Schubert essaie de seconder son père à l'école, mais s'en lasse rapidement. Je ne suis venu au monde uniquement pour composer confie-t-il à ses amis.

Vienne, Nussdorferstrasse, maison natale de Schubert - photo Jefopera
Schubert mène à Vienne une vie de bohème ponctuée de réunions musicales et littéraires où l'on buvait, riait et dansait sur des musiques qu'il improvisait, les fameuses "schubertiades".
 
Pas vraiment gâté par la nature, Franz est un garçon timide mais généreux et fidèle à ses amis, la plupart artistes, écrivains et musiciens. Comme il est toujours sans le sou, ces derniers l'aidaient régulièrement en lui procurant de l'argent, de la nourriture, du papier à musique, et parfois un toit.
   
Schubert travaillait sans relâche. En 17 ans à peine, de 14 à 31 ans, il a écrit plus de 600 lieder, 13 symphonies (achevées ou non), 15 quatuors, deux trios, une quintette, 6 messes, 9 opéras, 20 sonates pour piano. Quand j'ai fini une pièce, j'en commence une autre disait-il.
   
En 1823, il chope la syphilis auprès d'une prostituée, ce qui occasionnera tout au long de sa courte vie une succession de périodes de souffrance physique et de dépression.
      
Vienne, Kettenbrückengasse, maison de la mort de Schubert - photo Jefopera
Du 1er septembre 1828 jusqu'à sa mort, le 19 novembre, Schubert habite chez son frère Ferdinand, au 2ème étage de cette maison située Kettenbrückengasse.
 
Il s'agit d'un modeste appartement, que l'on peut également visiter. Au fond du salon, une porte donne sur une toute petite chambre, c'est là que le compositeur rendit son dernier souffle. On pense qu'il a été emporté par la fièvre typhoïde.
 
On y découvre au milieu du salon le piano de Ferdinand, sur lequel Franz composa quelques uns de ses plus grands chefs d'oeuvre : ses trois dernières sonates pour piano, le quintette à cordes avec deux violoncelles et son dernier lied, Der Hirt auf dem Felsen (Le pâtre sur le rocher).
  
Schubert est aujourd'hui enterré à côté de Beethoven, au cimetière central de Vienne. Son ami Franz Grillparzer a rédigé l'épitaphe : L'art musical a enseveli ici une riche possession, mais d'encore plus grandes espérances.
  


dimanche 20 mars 2016

Féerie baroque à la Cour des Habsbourg

Vienne, Palais Lobkowitz
Installé dans le superbe Palais Lobkowitz, le Theatermuseum de Vienne mérite une visite. Notamment parce que c'est dans son grand salon que fût jouée pour la première fois la Symphonie héroïque, lors d'un concert privé, en 1804. 

Excellent musicien, protecteur de Haydn, le prince Franz Joseph apporta longtemps son soutien financier à Beethoven, lequel, en retour, lui dédia plusieurs œuvres, notamment les quatuors à cordes de l'opus 18, la Symphonie héroïque et le Triple Concerto.

On donne d'ailleurs encore aujourd'hui des concerts dans le superbe salon, que l'on a naturellement baptisé "Eroica".
  
Le musée détient de nombreuses maquettes de décors ainsi qu'une riche collection de costumes et de gravures. Il abrite aussi la collection de manuscrits que Stefan Zweig a léguée juste avant de quitter l'Autriche.
  
Depuis quelques semaines, il accueille une belle exposition retraçant l'histoire du spectacle baroque. De la Cour des Habsbourg à celle des Medicis, après un détour par Versailles et une visite du superbe théâtre baroque du château de Ceský Krumlov, en République tchèque, on découvre des spectacles plus somptueux les uns que les autres, ballets, parades, carrousels et surtout opéras, la plupart créés à l'occasion de mariages et de couronnements impériaux. Comme les Autrichiens font toujours bien les choses, on peut s'asseoir et écouter au casque de larges extraits des œuvres musicales évoquées.
  
Plusieurs vitrines évoquent Costanza e Fortezza, un opéra d'un compositeur que je ne connaissais pas, Johann Josef Fux.
  
Né en 1660 à Linz, Fux s'installe à Vienne assez jeune. Il est nommé compositeur de la Cour impériale en 1698, puis maître de chapelle de la cathédrale Saint-Étienne. Auteur d'une oeuvre abondante, il aborde tous les genres, musique religieuse, pièces instrumentales, oratorios et bien sûr opéras.
  
Le plus grand moment de sa carrière a lieu lors du couronnement de l'archiduc Charles d'Autriche comme roi de Bohême, à Vienne, en 1723. Pour l'occasion, il compose une oeuvre de circonstance, Costanza e Fortezza, dont le sujet est tiré de l’histoire de Rome. L'opéra met en scène Porsenna, roi étrusque, qui assiège Rome afin d’y instaurer sur le trône son ami le roi Tarquin ; cependant, se rendant compte du courage des Romains ainsi que de la perfidie de Tarquin, il renonce à son projet et se lie d’amitié éternelle avec Rome.
  
L'histoire officielle raconte que les vertus des héros romains inspirèrent au librettiste l’idée de donner comme titre à l’opéra la devise de Charles VI, Costanza e Fortezza (Fidélité et courage). En réalité, c'est plutôt pour glorifier le monarque que les auteurs eurent l'idée d'illustrer la devise impériale par un épisode héroïque de l'histoire romaine.
  
Pompeux et trompettant, l'opéra fût représenté en plein air, dans de somptueux décors. On mobilisa pour l'occasion une centaine de chanteurs et deux fois plus d'instrumentistes qu'à l'accoutumée. Mais paralysé par une violente crise de goutte, le pauvre Fux dût renoncer à diriger et céda la place à son ami Caldara. Ce fût quand même un grand succès.
  

mercredi 9 mars 2016

Mémoire de Palmyre (3/3) : Aureliano in Palmira

Palmyre, temple de Baal (détruit) - Photo Jefopera
En 1813, Rossini a tout juste 21 ans quand il compose Aureliano in Palmira. Cet opéra seria est la deuxième commande que la Scala passe au compositeur, après le succès retentissant, un an auparavant, de La Pietra del Paragone

L'identité du librettiste reste incertaine, car ne sont mentionnées sur le manuscrit que les initiales G.F.R. Pour certains, il s’agirait de Gian Francesco Romanelli, pour d’autres, de Felice Romani -qui signa de nombreux livrets pour Donizetti et Bellini. Le mystère reste donc entier.
   
L'intrigue d'Aureliano est assez mince. Nous sommes en 272, à Palmyre. La reine Zenobia et son amant Arsace sont battus et faits prisonniers par l’empereur Aureliano. Malgré l’amour qu’il porte à Zenobia et la fureur jalouse qu’il voue à Arsace, Aureliano, au terme de quelques péripéties et tergiversations, finit par leur rendre leur liberté contre la promesse de leur fidélité indéfectible à Rome. C'est à peu près tout.

Rossini a tenté de compenser l'absence de véritable intérêt dramatique du livret par une écriture assez tarabiscotée, qui n'est pas toujours de la meilleure inspiration, ce qui peut expliquer la tombée dans l'oubli de cet opéra. Pas totalement oublié d'ailleurs, car le compositeur réutilisa des parties importantes d’Aureliano dans d’autres opéras, notamment dans l’ouverture d’Elisabetta regina d’Inghilterra, elle-même recyclée dans celle, bien plus connue, du Barbier de Séville.

Tout cela n'enlève pourtant rien à la valeur de certaines pages, notamment le duo du premier acte Se tu m'ami dont Stendhal disait qu'il était le plus beau que le compositeur ait jamais écrit.
 

dimanche 6 mars 2016

Mémoire de Palmyre (2/3) : La reine Zénobie

Palmyre, petit temple de Baalshamin (détruit) - Photo Jefopera
Nous sommes en 267 après JC, à Palmyre. Le roi Odénat et son fils aîné Herodes viennent d'être assassinés. La reine Zénobie monte sur le trône et montre dès ses premiers jours de règne un caractère bien marqué. Notamment sur le terrain extérieur, où elle profite des difficultés des Romains à maîtriser ses turbulents voisins, les Perses Sassanides, pour partir en campagne, et conquérir la Syrie, la Phénicie et l’Égypte.
  
En à peine trois années de règne, Zénobie parvient ainsi à se constituer un puissant royaume. Mais cela ne lui suffit pas. S'estimant l'égale du souverain romain, elle proclame son jeune fils empereur de Rome en août 271, prenant elle-même le titre d’Augusta -ce qui signifie "impératrice". La ligne rouge est franchie.
  
A Rome, Aurélien vient se se faire proclamer empereur. Dans un premier temps, Zénobie tente de négocier afin que son fils soit associé à son pouvoir, comme semblent en témoigner des monnaies émises en Égypte portant l’effigie des deux personnages. Mais Aurélien, qui a aussi du caractère, ne l'entend pas de cette oreille, et décide de mettre un terme définitif aux activités de Zénobie.
  
Il commence par la chasser d'Egypte, puis entreprend une expédition en Asie Mineure, où une série de victoires sur les troupes de Zénobie lui ouvre la route de Palmyre. Dépourvue de remparts, la ville tombe sans combat et Zénobie est capturée. Emmenée à Rome, elle orne le triomphe d'Aurélien puis est exilée à Tivoli. On ignore la date, le lieu et la cause de sa mort.
  
Comme Cléopâtre, ce destin exceptionnel fît de Zénobie une parfaite héroïne d’opéra. Encore faut-il bien s'assurer de quelle Zénobie on parle.
  
Je me suis en effet aperçu que l'on confond souvent la reine de Palmyre avec une autre Zénobie, épouse du roi d'Arménie Rhadamiste, au 1er siècle de notre ère. C'est elle que l'on retrouve dans Polyeucte (1643) de Corneille, tragédie dont s'est inspiré un librettiste vénitien, Matteo Noris dans sa Zenobia. Laquelle Zenobia fût utilisée comme livret dans deux opéras, l'un de Giovani Boretti (1666), l'autre de Tomaso Albinoni (1694).
  
Haendel s'intéressa aussi à la reine d'Arménie et demanda à Haym de lui écrire un livret pour son Radamisto (1720). Quelques années plus tard, le grand Metastase s'empara à son tour du sujet et écrivit une tragédie qui sera utilisée par de nombreux compositeurs : Predieri et Sbacci en 1740 à Venise, Perez à Turin en 1741, Piccinni à Naples en 1756, Bocchi à Londres en 1758, Sala à Naples en 1761 et Hasse à Vienne en 1763.

J'en oublie certainement, mais là n'est pas le sujet, et laissons la reine d'Arménie pour retrouver celle de Palmyre.
  
On la rencontre semble-t-il pour la première fois dans Zenobia in Palmira, un opéra de Leonardo Leo, créée à Naples en 1725 avec Farinelli, sur un livret du Vénitien Apostolo Zeno.
  
Un peu plus tard, en France, en 1758, un certain Joseph Jouve écrit une Histoire de Zénobie, Impératrice de Palmyre, dont s'inspire quelques années plus tard un écrivain italien, Aldemario Tegisto, dans une tragédie, Zenobia Regina di Palmira. Tragédie dont l'abbé Gaetano Sertor tire un livret d'opéra pour Pasquale Anfossi, dont la Zenobia in Palmira connaîtra un grand succès, au San Benedetto de Venise en 1789, puis un peu partout en Europe, notamment à Florence, Varsovie, Bologne et Leipzig.
  

mercredi 2 mars 2016

Mémoire de Palmyre (1/3)

Palmyre, temple de Baal (détruit) - Photo Jefopera
Quand j'ai appris, à l'automne dernier, la destruction des monuments de Palmyre par une bande de brutes sanguinaires, j'ai ressenti, sans doute comme beaucoup de gens, des sentiments de colère, d'indignation et de tristesse, d'autant plus marqués que je connais bien le site, pour l'avoir visité longuement, il y a un peu plus de dix ans.
  
J'avais aussi et surtout sympathisé avec plusieurs habitants de la petite ville de Tadmor, sur le territoire de laquelle se trouve le site archéologique. Ce qui n'était pas difficile tant ils étaient accueillants, chaleureux et, sans doute comme leurs lointains ancêtres, curieux de tout ce qui venait de l'étranger.
  
Il y avait notamment Hani qui tenait un petit restaurant sur la rue principale, avec une spécialité surprenante de pancakes, qu’il devait à une touriste américaine qui lui avait appris la recette. J’y avais pris mes habitudes et lorsque il n’y avait pas trop de monde, nous mettions deux chaises sur le trottoir, une petite table de bois, deux verres, une théière et un narguilé et bavardions de tout et de rien jusqu’à la tombée du jour.

Je me souviens du concierge de l'hôtel Zenobia, un grand gaillard moustachu qui aurait fait un bel Osmin dans L’Enlèvement au sérail ; alors que je résidais ailleurs, il me laissait chaque après-midi accéder à la piscine de l'établissement, ce qui était un vrai bonheur au terme de longues promenades dans la fournaise du désert.

Il y avait aussi Hicham, qui m'avait accompagné une journée visiter le site de Resafé, cité romaine tardive à demi enfouie au milieu de nulle part, dont les épaisses murailles et les ruines imposantes de la basilique Saint Serge surgissaient du désert, toutes scintillantes du gypse dans lequel elles avaient été édifiées. Un site extraordinaire, à quelques dizaines de kilomètres de Palmyre.

J’avais pris beaucoup de photos des habitants de Tadmor, avec qui il était si facile et agréable de sympathiser. Devant chaque maison, des grands bonjours, des sourires, une invitation à venir prendre le café, ce solide café bédouin tellement fort qu'on ne peut l'ingurgiter que par petites gouttes. 

Et même ces officiers de l'armée syrienne, qui étaient un soir entrés à pied dans la ville, par centaines, dans un immense nuage de poussière, au terme de plusieurs semaines éprouvantes de bivouacs et de manœuvres dans le désert. Deux d’entre eux, qui parlaient bien anglais, m'avaient invité à boire un verre ; nous avions longtemps bavardé et aussi fait des photos.

Et puis ce très vieux monsieur qui, chaque matin, appuyé sur sa canne, partait au fond de la grande palmeraie cultiver sa parcelle de légumes et cueillir ses fruits. Il m'avait gentiment invité à partager le thé et les dattes au pied d’un grand palmier.

C'est d’abord à tous ces gens que je pense. 

Les plus jeunes ont sans doute déjà fui. Où sont-ils aujourd'hui ? Hani est-il encore vivant ? Peut-être est-il quelque part en Europe, dans ces flots de migrants que nous voyons presque chaque soir aux informations télévisées ?

La destruction de Palmyre visait bien sûr à détruire le passé, la mémoire et la culture des syriens mais aussi à frapper l'Occident, en réduisant en poussière un endroit étudié, visité et aimé, pour sa beauté bien sûr, mais aussi pour tout ce qu'il représentait.

Qu'était Palmyre ? 

Une ville araméenne, arabe, cosmopolite, un patchwork de cultures où les divinités étaient nombreuses, plus d'une soixantaine dont les noms nous sont parvenus, dieux et déesses araméens, mésopotamiens, arabes et perses.

Intégrée à l’Empire romain sous Tibère, en l'an 19, au sein de la province romaine de Syrie, Palmyre fut du Ier siècle au IIIe siècle la plus grande puissance commerciale du Proche-Orient, prenant le relais de Pétra. Palmyre exploitait une route caravanière qui, passant par des caravansérails dans la steppe, gagnait les bords de l’Euphrate et les longeait jusqu’à la région de Babylone. Des navires partaient de là pour gagner l’Inde et l’Asie.

Les marchandises exotiques dont Palmyre faisait ainsi commerce du Ier au IIIe siècle étaient pour l’essentiel de marchandises précieuses, comme les tissus de luxe (notamment la soie), les perles, les pierres précieuses, les épices. Les reliefs représentant les riches Palmyréniens en costume parthe, couverts de rangées de perles provenant d’Inde et de Ceylan. A l'image de leur reine, la belle Zénobie, qui inspira plusieurs compositeurs d'opéras, notamment Leonardo Leo, en 1725 :