mercredi 10 février 2016

Opéra de Paris Saison 2016 2017

Ca y est, le voile est levé sur la prochaine saison de l’Opéra de Paris. Lequel renoue avec la création : commandé par l’institution au compositeur Luca Francesconi, l'opéra Trompe-la-mort sera présenté à Garnier, avec Julie Fuchs et Cyrille Dubois, sous la direction de la chef d’orchestre Susanna Mälkki.

Deuxième surprise : la saison va s'ouvrir avec une rareté que j'ai évoquée dans mon précédent billet, Eliogabalo de Francesco Cavalli. Leonardo Garcia Alarcon sera dans la fosse. Mise en scène de Thomas Joly.


Absent de l'affiche depuis 1991, Samson et Dalila de Saint-Saëns sera joué à Bastille sous la direction de Philippe Jordan. Anita Rachvelishvili y interprétera Dalila tandis que Samson sera chanté par Aleksander Antonenko. Mise en scène de Damiano Michielettho.
  
Jonas Kaufmann chantera Lohengrin en janvier et février 2017, puis Hofmann, des Contes du même nom, dans l'inusable mise en scène de Robert Carsen -dont c'est au moins la cinquième reprise...
  
Enfin débarrassée de Paillasse, Cavalleria Rusticana sera associée à l'incroyable Sancta Susanna de Paul Hindemith. Anna Caterina Antonacci chantera, ou plutôt incarnera le rôle-titre. 


Une nouvelle Carmen, mise en scène par Calixto Bieito, sera donnée une première fois en mars-avril 2017, avec reprise en juillet et diffusion sur écran géant place de la Bastille. Roberto Alagna et Elina Garanca seront sur scène.
  
Cosi fan tutte sera joué à Garnier sous la direction de Philippe Jordan, dans une mise en scène et une chorégraphie de Teresa de Keersmaeker.

On attend avec une grande impatience La Cenerentola de Rossini, qui sera présentée dans une mise en scène de Guillaume Gallienne -auquel on avait d'abord pensé pour le rôle titre.
  
Du côté des reprises, citons la récente Tosca mise en scène par Pierre Audi, servie par Anja Harteros et Liudmyla Monastyrska en alternance, et Marcelo Alvarez en Mario. Puis Lucia di Lamermoor, dans la mise en scène d’Andrei Serban (celle qu'a immortalisée Natalie Dessay), avec Pretty Yende et Nina Minasyan dans le rôle titre.

L'Opéra de Paris proposera également Iphigénie en Tauride dans la mise en scène décoiffante de Warlikowski, avec Véronique Gens en Iphigénie, Etienne Dupuis en Oreste et Stanislas de Barbeyrac en Pylade. Ce dernier, que j'avais trouvé formidable dans Le Roi Arthus, sera également sur scène pour La Flûte Enchantée aux côtés de Sabine Devieilhe. Notons encore Rigoletto, avec Vittorio Grigolo et Wozzeck, dans une mise en scène de Christoph Marthaler.

J'allais oublier, du côté des créations, l'entrée au répertoire de La Fille de Neige, ni libérée ni délivrée car il s'agit de l'opéra de Rimski-Korsakov et non de celle du dessin animé que toutes les petites filles adorent.

Ici avec Anna Netrebko :

samedi 6 février 2016

Héliogabale, drama queen

En 1910, à Béziers, 160 chanteurs et plus de 400 musiciens sont réunis dans les arènes pour la première d'un opéra fabuleux : Héliogabale, tragédie lyrique en trois actes de Marie-Joseph-Alexandre Déodat de Séverac.
 
Le livret en vers est signé d'un certain Emile Sicard. Eugène Ronsin dessine des décors somptueux et extravagants, dans le style de Gustave Moreau. Le spectacle est grandiose, les critiques s'enflamment, et tout sombre dans l'oubli. Au point que je n'en ai trouvé aucun extrait sur Youtube.
 
Élève de Vincent d'Indy et d'Albéric Magnard, Déodat de Séverac n'est lui-même plus guère connu de nos jours que pour quelques œuvres pittoresques et colorées, aux accents marqués du terroir languedocien, une musique qui sent bon disait Debussy.

Mais revenons à notre personnage.

Héliogabale est l'un des empereurs romains les plus hauts en couleur. L'historien Jules Zeller, dans Les Empereurs romains, caractères et portraits historiques (1862), le décrit comme un prêtre imberbe et voluptueux venu de Syrie, qui couchait dans des lits d'argent massif, sur du duvet pris sous les ailes des perdrix et se faisait traîner dans des chars d'or attelés d'éléphants, de tigres apprivoisés et de femmes nues.
  
Gérard Oberlé (La vie est ainsi fête, Grasset, 2007), reprenant l'historien romain Lampridius, ajoute qu' Héliogabale se promenait dans Rome vêtu en femme, avec des étoffes de soie et d'or et une robe traînante à la phénicienne, le tour des yeux peint, les joues fardées en vermillon, portant la tiare des prêtres du soleil, un collier, des sandales ornées de pierres gravées, escorté d'eunuques, de courtisanes, de nains et de bouffons.

Le 11 mars 222, au terme de quatre années de règne, les officiers de la garde prétorienne, sans doute lassés par ses extravagances, le capturent dans son palais, le tuent dans les latrines où il s'était réfugié, lui coupent la tête, la jettent à l'égout et balancent le reste dans le Tibre. Triste fin pour un garçon aussi raffiné.

Si l'opéra de Déodat de Séverac est tombé dans l'oubli, celui de Cavalli a relativement bien tenu le coup.

Eliogabalo fut composé en 1667 en vue d'être créé au Teatro San Giovanni e Paolo de Venise mais, pour des raisons inconnues, n'a jamais été donné dans ce cadre, ni même du vivant du compositeur. Et comme beaucoup d’œuvres de ce répertoire, il dût attendre la seconde moitié du 20ème siècle pour être ressuscité.

Mais nous aurons l'occasion de revenir sur l'opéra de Cavalli, car, et c'est une surprise de taille, c'est lui qui devrait ouvrir la prochaine saison de l'Opéra de Paris, dans une mise en scène de Thomas Jolly, direction de Leonardo Garcia Alarcon, Franco Fagioli dans le rôle-titre.
   

lundi 1 février 2016

D'une Bohème l'autre

Un matin de mars 1893, Puccini rencontre dans un café milanais son ami Leoncavallo, qui l'avait aidé dans la rédaction du livret de Manon Lescaut et lui avait proposé, quelque temps après, de travailler ensemble sur un opéra tiré des Scènes de la vie de bohème de Henri Murger. Offre que Puccini avait alors déclinée.

Quand il annonce à son ami qu’il travaille à un nouvel opéra, qui s’appellera ... La Bohème, Leoncavallo tombe des nues et la stupéfaction cède rapidement le pas à la colère. Car il est lui-même en train de travailler sur le sujet ! Le ton monte, Leoncavallo s'énerve, invoque un droit de priorité et part en claquant la porte. 

Les choses auraient pu en rester là mais nous sommes en Italie. La querelle s'envenime, les éditeurs et la presse s'en mêlent et des noms d'oiseaux fusent de partout. Le duel est lancé et Puccini déclare publiquement : que Leoncavallo écrive son opéra, j’écrirai le mien, et le public alors décidera.

C'est Puccini qui tire le premier. La Bohème est créée au Teatro Regio de Turin le 1er février 1896 sous la direction du jeune Arturo Toscanini. Le public est enthousiaste mais les critiques se montrent assez divisés. La première romaine, au Teatro Argentina, quelques semaines plus tard, est également en demi-teinte, et celle de Naples est à peine plus favorable. Il faut en fait attendre les représentations de Palerme pour qu'un véritable succès soit au rendez-vous.

On peut aujourd'hui s'étonner que Puccini n'ait pas sauté sur ce sujet dès que Leoncavallo le lui a proposécar tout, dans cette histoire, était fait pour l'émouvoir et lui rappeler sa propre jeunesse, lorsqu'il étudiait au conservatoire de Milan avec son ami Mascagni. Comme les garçons de La Bohème, les deux musiciens tiraient le diable par la queue et connaissaient toutes les ruses pour éviter les créanciers. On raconte même que Puccini avait vendu son manteau au cours d’un hiver très rude, mais dans des circonstances moins dramatiques que Colline, puisque c’était, dit-on, pour inviter une danseuse à dîner...

Puccini a écrit avoir été énormément touché par le personnage de Mimi : Je ne suis pas fait pour les actions héroïques, explique-t-il, j’aime les êtres qui ont un cœur comme le nôtre, qui sont fait d’espérances et d’illusions, qui ont des éclairs de joie et des heures de mélancolie, qui pleurent sans hurler et souffrent avec une amertume toute intérieure. La Bohème est un opéra pour les gens qui se souviennent d’avoir été amoureux...

Alors que Puccini avait confié l'écriture du livret à Giocosa et Illica, Leoncavallo élabore lui-même le sien. Et sans doute pour se distinguer de son rival, déplace le centre d'intérêt vers le couple Musetta Marcello. 

Face au lyrisme intimiste de Puccini, fait d'un subtil mélange de rires et de pleurs, Leoncavallo y va à la hache, juxtaposant les ambiances de façon marquée. Il fait ainsi suivre deux actes plutôt comiques par un troisième assez trash, où l'on voit Marcello tenter d'étrangler Musetta et Rodolfo mettre violemment cette pauvre Mimi à la porte de chez lui. Notons qu'en cela, La Bohème de Leoncavallo s'inscrit beaucoup plus dans le style vériste que celle de Puccini -compositeur que l'on continue de rattacher, me semble-t-il à tort, à cette esthétique.

Créée un peu plus d'un an après celle de Puccini, La Bohème de Leoncavallo connait un début triomphal mais ce n'est qu'un feu de paille car très vite, elle sera envoyée aux oubliettes par celle de son rival.

En voilà un extrait, dans l'un de ses plus beaux enregistrements. Avec une Victoria de Los Angeles aérienne, fragile, au timbre cristallin, aux côtés d'un Jussi Björling doux et viril, mais surtout d'un naturel merveilleux. Les deux sous la direction exemplaire de Beecham, tonique, sensuel et en parfaite osmose avec ses chanteurs.