mardi 13 décembre 2016

Santuzza et Susanna enflamment la Bastille

L’Opéra de Paris a fait fort en mariant Cavalleria rusticana, l’opéra bien connu de Mascagni avec la Sancta Susanna de Paul Hindemith, très peu jouée depuis sa création en 1922 à Francfort.
 
 
L’idée de regrouper les deux pièces apparait pourtant excellente. Deux opéras courts, violents, marqués tous deux par le thème d’un désir charnel qui couve, monte et explose, balayant les liens du mariage chez Mascagni, les vœux religieux chez Hindemith.
 
Dans Cavalleria rusticana, la mise en scène de Mario Martone développe une approche austère et sombre, qui devient assez vite oppressante, ce qui est sans doute le but recherché. Sur le plateau quasiment nu, les villageois, habillés tristement et éclairés par une lumière blafarde, assistent à la messe de Pâques, dos au public. Le curé et les enfants de chœur entrent par la gauche. Surplis en dentelles, crucifix de procession, encensoirs, rien ne manque, on se croirait presque à Saint Nicolas-du-Chardonnet. Pendant ce temps, à l’avant-scène, face au public, se noue le drame entre Turridu et Santuzza.
 
Rien de transcendant, mais cela fonctionne, notamment parce que la distribution est particulièrement bien adaptée à la taille d’une salle qui, comme on le sait, réclame des moyens vocaux de premier ordre. Elina Garanca (Santuzza), dont c’était la prise de rôle, est bouleversante du début à la fin -et quelle voix superbe ! Le ténor coréen Yonghoon Lee, dont le timbre chaud et puissant résonne également très bien à Bastille, chante admirablement le rôle de Turiddu.
 
La direction de Carlo Rizzi, lente, sobre et assez bien équilibrée, ne couvre pas les chanteurs, ce qui est déjà bien, mais ne parvient pas à insuffler la tension dramatique que réclame la partition. J'ai eu l'impression qu'il dirigeait Cavalleria comme une messe, ce qui peut, à la rigueur, coller avec la mise en scène mais relève à mon avis du contresens stylistique.
  
Aucune réserve, en revanche, dans Sancta Susanna, spectacle court mais d'un bout à l'autre saisissant.
 
Notamment par le dispositif scénique, constitué par un immense mur blanchâtre, fissuré par endroits, dans lequel est encastrée la cellule de la religieuse. Au fil de l'opéra, la partie inférieure du mur s’effondre, laissant voir un grand crucifix, couché sur le sol, contre lequel une figurante dévêtue vient se frotter pendant le récit de sœur Klementia. Puis, une araignée géante, sans doute fruit de l’imagination de Susanna, traverse le plateau avec sur le dos une autre figurante dénudée, pendant que descend du ciel un crucifix tellement grand qu'on ne voit, du premier balcon, que les jambes du Christ. Très impressionnant.
  
Claire et précise sans verser dans le tonitruant, la réalisation orchestrale permet à l'excellente Anna Caterina Antonacci de donner le meilleur d'elle même, dans ce qui était également une prise de rôle.
  





dimanche 11 décembre 2016

Jubilé pour le Festival de Saint-Denis

Le Festival s’apprête à fêter ses 50 ans. C’est l’une des rares manifestations musicales à pouvoir s’enorgueillir de cette longévité en France et en Europe. Et c’est sans doute la singularité du Festival, née d’une combinaison exigeante, qui lui permet d’atteindre cet âge : une Basilique royale du 12e siècle au cœur d’une ville populaire.
  
À l’approche de la cinquantaine, le Festival choisit de s’appuyer sur ses fondamentaux, de poursuivre l’élan et le renouveau de ses dernières années et d’accentuer sa dimension européenne.
  
Le Mahler Chamber Orchestra, brillante formation musicale basée à Berlin, est en résidence avec ses deux directeurs musicaux : Teodor Currentzis en ouverture, et Daniele Gatti au cœur du Festival.
  
Trois diptyques construits autour de Mahler, Mozart, et Monteverdi illustrent aussi bien ce qui a révélé hier l’identité du Festival, que ce qui la façonne aujourd’hui.
  
Au Chant de la Terre de Mahler, avec l’Orchestre National de France dirigé par Robin Ticciati, répond le Chant de la Nuit, par l’ensemble Le Balcon et Maxime Pascal.
Deux programmes Mozart avec le Chœur de Radio France : autour des Vêpres avec l’Orchestre Philharmonique dirigé par Sofi Jeannin, et le Requiem en clôture, avec le National dirigé par James Gaffigan.
  
Enfin Monteverdi et d’autres Vêpres célèbres, par la formation de référence, le Monteverdi Choir et Sir John Eliot Gardiner ainsi que l’Orfeo par Leonardo García Alarcón dans une mise en scène inédite de Jean Bellorini.
  
À côté de ces formes de grande ampleur dans la Basilique, nous proposons de retrouver à la Légion d’Honneur des récitals plus intimistes, de la musique ancienne avec Jean Rondeau et le contre-ténor Iestyn Davies, à la musique du 19e siècle avec la pianiste Varvara et Edgar Moreau.
  
Pour Métis, une nouvelle création est confiée à Ibrahim Maalouf avec des invités, et toujours au centre, sa fameuse trompette à quart de tons.
  
La musique est bien vivante. Vive la cinquantaine !

Nathalie Rappaport, Directrice du Festival de Saint-Denis

samedi 10 décembre 2016

La chute du sieur de Blancrocher

Charles Fleury de Blancrocher, né en 1605, était un célèbre luthiste parisien. Il composait aussi un peu mais seule une allemande en ré mineur, intitulée L'Offrande, est parvenue jusqu'à nous.
 
S'il est encore parfois cité, ce n'est pas pour cette petite pièce mais par le tragique accident qui lui coûta la vie, et dont son ami, le compositeur Froberger, fut témoin. Voilà comment ce dernier relata les choses dans une note retrouvée dans ses archives :
  
Monsieur Blancheroche, fameux luthiste parisien, excellent ami du sieur Froberger, alors qu'après le dîner de la Demoiselle de S. Thomas il se promenait dans le jardin royal avec le sieur Froberger, et qu'ayant quelquechoses à faire, s'en retournant chez lui, il montait un escalier; de là il fit une chute grave au point qu'il dut être transporté dans son lit par sa femme, son fils et d'autres personnes. 
  
Le sieur Froberger, voyant le danger courut chercher un médecin ; les chirurgiens arrivent et lui font une saignée au pied. Est présent Monsieur le marquis de Termes à qui M. Blancheroche recommande ses dernières volontés et peu après avoir commencé à "tirer" ses derniers esprits, il rendit l'âme (Catherine Massip : Froberger et la France in Froberger musicien européen, Paris : Klincksieck, 1998).
  
Cet événement funeste se produisit en novembre 1652. Dans les mois qui suivirent, ses amis musiciens lui rendirent hommage sous la forme de tombeaux, pièces de circonstance alors très en vogue écrites à la mémoire d'un défunt. Dufaux, Gautier et bien sûr Froberger composèrent ainsi chacun un Tombeau de Monsieur de Blancrocher.
  
Le plus connu est toutefois celui écrit par Louis Couperin, l'oncle de François. C'est une très belle pièce, de ton noble, que la plupart des grands clavecinistes ont inscrit à leur répertoire et enregistré.

Véritable petit tableau de l'accident et des funérailles du luthiste, la pièce de Couperin se divise en trois parties. Elle débute par une exposition solennelle quasi improvisée, écrite dans le style de la pavane, puis débouche sur une seconde partie "plus vite" qui fait appel à une écriture luthée caractéristique, avec ses arpègements d'accords évoquant la chute funeste. Le retour obstiné de quatre notes dans la troisième partie paraît suggérer le glas des funérailles (A. de Place).
     


dimanche 4 décembre 2016

Joyce, étoile de Naples

Ce pourrait être le titre d'une opérette ou d'un spectacle de Music-Hall. Mais non, c'est celui d'un disque récital que Joyce DiDonato a publié il y a déjà deux ans, et que j'ai réécouté hier avec un immense plaisir.
  
Stella di Napoli, qui donne le titre à l'album, est un opéra écrit en 1845 par Giovanni Pacini, un compositeur talentueux mais éclipsé par Donizetti et Verdi. Et dont Joyce fait revivre un très bel air dans son disque.
  
Quand je songe à la Naples du début du XIXème siècle, explique Joyce, j'imagine un monde comparable au New York des enseignes à néons d'Andy Warhol dans les années soixante, ou au Paris de Gertude Stein dans les années vingt : une pépinière de talents tous plus créatifs et intrépides les uns que les autres, dont la production volcanique va modifier radicalement le paysage artistique existant.
  
Naples a été le berceau d'innombrables stars de l'opéra, d'innombrables mélodies, et renouer au début du XXIme siècle avec cette époque passionnante du beau chant enflamme mon âme de musicienne comme une supernova.
  
Le programme, on l'a compris, compile des extraits d'opéras composés pour la scène napolitaine dans la première moitié du XIXe siècle, et présente un choix intelligent et audacieux, où alternent des inédits avec des airs d'opéras peu connus de compositeurs célèbres (Riedi al soglio, de Zelmira de Rossini, Par che mi dica ancora, d'Elisabetta al castello di Kenilworth de Donizetti et le sublime Dopo l'oscuro nembo, d'Adelson e Salvini, un opéra du jeune Bellini).
  
Au registre des découvertes, des airs et scènes issus d'Il Sonnambulo, de Valentini, de La Vestale, de Mercadante et des Nozze di Lammermoor, un opéra écrit par le prince Carafa sur le même argument que la Lucia de Donizetti mais définitivement éclipsé par cette dernière.
  
Joyce est une merveilleuse chanteuse, à la personnalité solaire et généreuse. Avec elle, point d'affectation stérile, de chichis, de claquements de bec et de roucoulades agaçantes (on n'est pas chez Bartoli), juste le chant, un chant pur et puissant, d'une belle et noble simplicité, toujours au service de l'émotion.
  
Et puis, bien sûr, cet ambitus exceptionnel, qui lui ouvre aussi bien le répertoire pour mezzos que celui pour sopranos, apportant au premier lumière et agilité, au second une profondeur et des couleurs uniques.
  
J'ai eu la chance de la voir plusieurs fois sur scène : à Genève, tout d'abord, en 2004, où elle incarnait un bouleversant Idamante dans Idoménée, puis à Bastille, quelques années plus tard, où elle formait avec Anna Netrebko un duo inoubliable dans I Capuleti de Bellini. De ce dernier opéra, on retrouvera d'ailleurs, dans Stella di Napoli, le très bel air de Romeo, Tu sola, o mia Giulietta.
  

dimanche 27 novembre 2016

Donizetti et Grenade

Grenade, Alhambra - Cour des lions - photo Jefopera
Donizetti a exploité à plusieurs reprises le thème et les décors de l’Espagne mauresque. A ma connaissance, trois de ses opéras se déroulent en effet à Grenade et mettent en scène Maures et Espagnols dans des histoires d'amour et de trahison.
  
Zoraida di Granata, Alahor in Granata et Elvida ont deux autres points communs : leur fin heureuse, ce qui n’est pas si fréquent sur une scène d’opéra, et le fait qu’ils sont totalement tombés dans l’oubli, le second étant aussi peut-être la conséquence du premier.   

Composé sur un livret de Bartolomeo Merelli, Zoraida di Granata a été représenté pour la première fois le 28 janvier 1822 au Teatro Argentina de Rome.

L'action se déroule en 1480 à Grenade, capitale du royaume des Maures. Almuzir a tué le roi de Grenade et usurpé son trône. Pour affermir sa position, il cherche à épouser la fille du roi, Zoraida, mais celle-ci aime Abenamet, chef des Abencérages.
  
Pour se débarrasser de son rival, Almuzir le nomme à la tête de l'armée qui doit ramener l'étendard de Grenade, qu'Almuzir s'est déjà arrangé pour livrer aux Espagnols. Il peut ainsi faire arrêter son rival pour trahison lorsqu'il revient sans l'étendard.
  
Zoraida se résout alors à épouser Almuzir pour sauver la vie d'Abenamet, et se débrouille pour aller le retrouver. Mais boum, patatra : les deux amants sont découverts ensemble ! Furieux, le roi condamne Zoraida à être exécutée, à moins, toutefois, qu'un champion ne vienne la sauver.

Nouveau coup de théâtre : Comme Zorro, Abenamet apparaît en chevalier masqué, remporte le tournoi et contraint Almuzir à avouer sa perfidie. Le peuple se retourne alors contre l'usurpateur mais Abenamet prend les armes pour le défendre. Almuzir est si touché par la noblesse de sa conduite qu'il lui accorde la main de Zoraida.
   
Alahor in Granata a été créé quatre années plus tard, le 7 janvier 1826, au Teatro Carolino de Palerme.
  
L'intrigue, qui se déroule toujours dans les murs de l’Alhambra, n’est pas bien différente de celle de l’opéra précédent. Ce qui est normal car les deux livrets ont la même source littéraire, une pièce de Jean-Pierre de Florain, Gonzalve de Cordoue ou Grenade reconquise.

Ali, chef de la tribu des Zégris, a massacré toute la famille du chef de la faction rivale des Abencérages, à l'exception d'Alahor et de Zobeida. Alahor s'est enfui en exil mais Zobeida est restée car elle est éprise du roi de Grenade, Hassem, qui a succédé à son frère Ali à la mort de celui-ci.
  
Revenant sous couvert d'un déguisement pour venger le meurtre de son père, Alahor s'introduit dans le palais et fait des reproches à Zobeida, qui se sent alors obligée de repousser la main d’Hassem, dont elle est pourtant éprise. Ismael, un des conjurés, révèle le projet à Hassem qui accuse Alahor mais, apprenant ses raisons, lui pardonne, lequel pardonne à son tour au roi.
  
Elvida, représenté pour la première fois le 6 juillet 1826 au Teatro San Carlo de Naples, rappelle davantage l’intrigue de L’Enlèvement au sérail.
   
Le tyran maure Amur s'est enfermé dans une forteresse du royaume de Grenade où il retient prisonnière Elvida, une jeune noble castillane dont il ne supporte plus la morgue. Elle ne doit de rester en vie qu'aux instantes prières de Zeidar, fils du tyran, qui est amoureux d’elle. Quand se précise l'attaque des assiégeants espagnols, conduits par le fiancé d'Elvida, Don Alfonso, Amur la fait transférer par de sombres souterrains dans une grotte reculée... où parviendra Don Alfonso, tellement heureux de retrouver sa belle fiancée qu’il pardonnera à tout le monde.
  
Zoraida di Granata a été le premier véritable triomphe de Donizetti, et marqua en cela un tournant de sa carrière. Kaminski raconte même qu'à la troisième représentation, le jeune compositeur et son ténor -le légendaire Donzelli- eurent les honneurs d'une promenade aux flambeaux, marque suprême de succès public. 

L'oeuvre a été enregistrée en 1999 par les bons soins d'Opera rara, dans une distribution honnête. Mais un seul air, Rose, che un di, s'est un peu maintenu au répertoire.

Les deux autres, qui eurent un succès beaucoup plus mesuré, ont été en revanche enregistrés avec de belles distributions, Vivica Genaux et Juan Diego Florez pour Alahor, et même Annick Massis pour Elvida.

jeudi 24 novembre 2016

Sevilla, ciudad de Opera

Séville, Plaza de Espana - photo Jefopera
Au terme d’une superbe semaine à Grenade et Séville, j’ai eu envie d’aller regarder de plus près comment les compositeurs et librettistes d’opéras s’étaient inspirés, dans leurs œuvres, de l’histoire, des décors et des personnages andalous.
  
Déjà, quatre parmi les dix opéras les plus souvent joués ont Séville pour scène. Ce qui est unique. J'hésite à les citer tellement ils sont connus (Don Giovanni, Les Noces de Figaro, Le Barbier de Séville et Carmen).
  
Aussi célèbres bien qu'un peu moins souvent joués, Fidelio (1814) et La Force du Destin (1862) se déroulent également à Séville.
  
Et ce ne sont pas les seuls : un musicologue espagnol érudit a en effet identifié plus de 100 opéras (105 exactement) dont l'intrigue a Séville pour décor.
  
Sans les citer tous, on peut déjà mentionner, pour commencer, les deux opéras peu connus et tirés de l’œuvre de Beaumarchais dont Mozart et Rossini se sont inspirés pour composer leurs chefs d’œuvre : Il Barbiere di Siviglia (1784) de Paisiello et le Don Giovanni Tenorio (1787) de Gazzaniga.
  
Donizetti a été particulièrement inspiré par l’Andalousie, avec au moins trois opéras se déroulant à Grenade (ce sera le sujet de mon prochain article) et deux à Séville, La Favorita (1840) et Maria Padilla (1841).
  
Séville, Alcazar - Bains de Maria Padilla - photo Jefopera
C’est en visitant l’Alcazar de Séville que j’ai entendu parler de cette beauté fatale, maîtresse du roi de Castille Pierre le Cruel, qui se fît aménager de somptueux bains sous les salles de réception du palais. 
  
Le roi n'était pas d'un caractère commode et il aimait dit-on les femmes à l'hygiène irréprochable. En tout cas, les bains semblent être restés intacts depuis le 14ème siècle.
  
Je n’ai en revanche jamais écouté cet opéra. Pourtant, d'après les spécialistes, il recèlerait quelques remarquables morceaux, notamment des fins d’acte très bien menées sur un plan dramatique.

Citons encore Le Diable à Séville (1831) de Colomer, un musicien espagnol, L'Etoile de Séville (1845) de Balfe et Giralda (1852) de Cagnoni -un compositeur milanais du milieu du 19ème siècle, dont j’avais évoqué avec enthousiasme le Don Bucefalo.


Le 20ème siècle n’est pas en reste, avec au moins cinq opéras sévillans : Conchita (1911) de Zandonai (1911), L'ombra di Don Giovanni (1914) d’Alfano, Les Fiançailles au couvent (1946) de Prokofiev et Il Cordovano (1948) de Petrassi. Sans oublier le dernier et méconnu volet de la Trilogie de Beaumarchais, La Mère coupable, mis en musique en 1966 par Darius Milhaud.
  
L’Office de tourisme de Séville a publié une petite brochure recensant les lieux où se déroulent Carmen, Le Barbier, Les Noces et Don Giovanni. Un document très bien fait, qui propose de suivre 3 itinéraires dans les rues de la ville, permettant de découvrir, entre autres, la maison de Rosine, le palais de la famille de Don Juan, et l'usine de cigares de la Carmen.
  
Le problème, c’est que je suis tombé dessus une fois rentré à Paris, ce qui m'a un peu vexé, mais finalement surtout donné un excellent motif pour revenir boire du manzanilla près des remparts de Séville.
 


mardi 22 novembre 2016

Kehinde Wiley au Petit Palais

Le Petit Palais accueille jusqu'en 15 janvier 2017 une exposition de l'artiste afro-américain Kehinde Wiley. 
  
6 vitraux, d'abord, où l'artiste juxtapose, ou plutôt insère des portraits de jeunes Noirs rencontrés dans la rue dans un décor très directement inspiré de l'iconographie sacrée de la Renaissance.
   
Mais qui est Kehinde Wiley ?

Né en 1977 à Los Angeles, il vit et travaille entre New York, Pékin et Dakar. Diplômé de Yale, il a fait l'objet d'une exposition très remarquée au Musée de Brooklyn, et ses œuvres sont désormais présentes dans les plus grands musées d'art moderne américains. 
  
Je prends mon temps, m'arrête longuement devant chaque vitrail, frappé par des visages graves et sereins, mais d'une forte puissance expressive. Derrière l'incontestable réussite esthétique, je crois discerner la volonté de réappropriation, par la communauté noire, de l'iconographie sacrée occidentale. Mais il y a sans doute autre chose, de plus profond, que je ne parviens pas à formuler, et qui me semble relever de la pure émotion.
  
Au sous-sol, 3 grands tableaux.

Deux montrent le Christ portant à bout de bras sa couronne d'épines, le troisième, d'une force caravagesque, le représente mort, sur un tapis de fleurs.

Le texte de présentation explique qu'en choisissant de se concentrer sur le corps, l'aspect le plus concret, voire animal de sa personnalité, Kehinde Wiley réactive de manière très contemporaine le débat sur la nature divine ou humaine du Christ, la dichotomie traditionnelle entre corps et esprit.
  
Levant les yeux de ce bavardage peu convaincant, je vois arriver un groupe de jeunes Noires américaines habillées street wear, exactement comme dans les vitraux du rez-de-chaussée. La vision est frappante.
  
Elle s'installent toutes les cinq devant les tableaux, les regardent longuement, font des selfies, se rasseyent, murmurent quelques commentaires. L'une d'entre elles se lève d'un coup, se filme devant les toiles et se met à les commenter. Je me dis qu'elle doit être en direct sur Periscope ou Facebook...
  
Mais la fascination visuelle, érotique peut-être, spirituelle certainement, reprend rapidement le dessus sur les réseaux sociaux, et la jeune femme vient doucement se rasseoir pour contempler dans un silence religieux le grand corps musclé aux reflets cuivrés, dont il est effectivement bien difficile de se détacher.
  

vendredi 4 novembre 2016

Wilhem Latchoumia à l'heure espagnole

Je suis un abonné aux programmes originaux déclare Wilhem Latchoumia dans le livret d'accompagnement de son nouvel enregistrement, consacré à la musique pour piano de Manuel de Falla, et publié sous l'excellent label La Dolce Volta.


Il y a plusieurs années que je suis avec intérêt la carrière de ce jeune pianiste, dont le talent s'accompagne en effet d'une curiosité musicale inhabituelle, qui l'a fait consacrer ses premiers enregistrements à John Cage, Villa-Lobos et Ginastera, et enfin Richard Wagner.
  


Une originalité qui nourrit en moi un double sentiment. Tout d'abord, bien sûr, le plaisir de découvrir grâce à lui des œuvres peu connues, mais aussi l'envie, qui n'est pas encore un regret, de l'écouter un jour dans le répertoire romantique avec lequel je suis plus familier, me disant qu'un artiste de cette trempe donnerait sans nul doute à Beethoven, Schubert ou Schumann autant de vie et de fraîcheur que ce que certains baroqueux ont pu, en leur temps, apporter à Bach et à Rameau.
  
Mais revenons à Manuel de Falla

Au programme de cet album qui est presque une intégrale, les transcriptions de ses deux célèbres ballets, El Sombrero de tres picos (Le Tricorne) et El Amor brujo (L'Amour sorcier), les Cuatros piezas espanolas -l'une de ses premières compositions, deux "tombeaux" écrits dans l'esprit du 17ème siècle, l'un en hommage à Claude Debussy, l'autre à Paul Dukas et, enfin, la célèbre Fantasia baetica.
  
Dédiées à Albeniz, encore marquées par son influence mais également par celle de la musique française de l'époque (Ravel, Debussy et Dukas), les quatre Piezas furent achevées en France, en 1908. Prenant la forme de danses traditionnelles espagnoles, Aragonesa, Montanesa, Andaluza, elles sont écrites d'une main déjà très sûre, avec une grande finesse de goût. Exemptes de sentimentalisme ou d'effets romantiques, ce sont de très belles partitions qui, comme le souligne l'interprète dans le texte d'accompagnement, annoncent tout ce qui va venir, et notamment cette incroyable Fantasia baetica.
  
Cette pièce d'une grande modernité, que je ne me lasse pas de réécouter, fût composée en 1919 à la demande d'Artur Rubinstein, qui l'aurait dit-on créée à New York, en 1920. 
  
Elle se présente comme une stylisation à la fois des données du folklore et des modes de la musique espagnole traditionnelle : s'il retient les rythmes du flamenco et exploite des thèmes du cante jondo (le chant profond, aux racines du Flamenco), Falla les soumet avec intransigeance à une technique instrumentale amplement inspirée du jeu de la guitare. L'oeuvre refuse donc toute complaisance et toute séduction immédiate : de rudes dissonances, des glissandos à l'arraché, une écriture puissante et sèche ne ménagent en rien une oreille seulement habituée à de fades espagnolades (F.R. Tranchefort). 
  
On est en effet ici bien plus proche de Bartok ou de Stravinsky que d'Albeniz.
  
On retrouvera dans ce très beau disque, servi par une excellente prise de son, les qualités d'interprétation que j'avais soulignées en évoquant les précédents enregistrements de Wilhem Latchoumia : un jeu ample, expressif, à la fois souple et profond, puissant et sensible, reflet d'une grande intelligence du texte, ainsi qu'un talent très maîtrisé pour varier les climats, les couleurs et les sonorités. Bref, un disque à écouter les yeux fermés, en rêvant aux jardins magiques et parfumés de l'Alhambra.

mardi 1 novembre 2016

Edme Bouchardon, sculpteur et musicien


Sculpteur du Roi, dessinateur de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Edme Bouchardon (1698 – 1762) est à l’honneur dans une exposition présentée au Louvre jusqu’au 5 décembre.

On commence la visite en découvrant une belle série de sanguines que l'artiste réalisa au cours de son séjour à Rome, d'après des monuments et des sculptures antiques.

Un peu plus loin, deux chefs d’œuvre absolus, particulièrement bien mis en valeur par l'installation : Le faune endormi, copie du Faune Barberini conservé à la Glyptothèque de Munich, et L’Amour se faisant un arc de la massue d’Hercule (illustration, Musée du Louvre), composition d’une grande force expressive qui illustre le triomphe de l’amour sur la force (illustration).
   
Entre un cabinet de médailles et une série de gravures, je découvre le portrait, peint par Bouchardon, de son ami, le violoniste et compositeur italien Francesco Geminiani, et j'apprends que Bouchardon, excellent violoncelliste, consacrait chaque jour une partie importante de son temps à la musique.
 
Ami de Haendel, avec qui il fît de la musique à la Cour de Londres en 1715, Geminiani est l’auteur d’une quarantaine de concertos grosso, de 26 concertos pour violon et de six sonates pour violoncelle et basse continue. L’une de ses partitions la plus connue reste toutefois le concerto grosso en ré mineur d’après La Follia de Corelli :
  

vendredi 28 octobre 2016

Eblouissante Pretty Yende

Elle triomphe en ce moment à l’Opéra de Paris dans Lucia di Lammermoor. Et les comptes rendus que je lis me font regretter chaque jour davantage d’avoir manqué l’événement.
  
Pretty Yende semble en effet avoir mis à ses pieds un public parisien qui n’est pas spécialement connu pour son indulgence. Car chaque soir, à Bastille, la célèbre scène de la folie se termine en interminable standing ovation, avec force bravos et tonnerres d’applaudissements.
  
Le triomphe est d’autant plus grand que dans cette production mise en scène par Andrei Serban, se sont succédé rien moins que June Anderson, Patrizia Ciofi, Sonia Yoncheva, Sumi Jo et Natalie Dessay.
  
Née en Afrique du sud dans un township, Pretty Yende découvrit par hasard l’opéra, à l’âge de seize ans, en regardant à la télévision une publicité illustrée par le duo de Lakmé. Lauréate des concours de chant les plus prestigieux, parmi lesquels le concours Belvédère à Vienne, elle voit sa carrière décoller début 2013 lorsqu’elle remplace, au pied levé et avec un immense succès, Nino Machaidze dans Le Comte Ory au Metropolitan Opera.
  
Le succès est tel que le Met lui propose aussitôt de chanter Pamina en 2014 ainsi que Rosine et Juliette en 2015. Entre-temps, Pretty débute à la Scala, dans Le Comte Ory, puis à Los Angeles, Berlin et Barcelone. L’an dernier, son interprétation de Rosine avait déjà enchanté Bastille.
  
Un début de carrière aussi foudroyant ne pouvait laisser indifférentes les maisons de disques. Dès 2015, Sony Classical propose à la jeune soprano un contrat d’exclusivité et fait graver ce premier récital qui, sous le titre A journey, retrace son parcours lyrique. C'est, comme on dit, un récital "carte de visite", qui raconte un peu son histoire et expose les différentes facettes de son talent. Et celui-ci est déjà immense.
 
Dès le premier air, le célèbre Una voce poco fa du Barbier de Séville, j'ai été ébloui par le timbre cristallin de Pretty, qui semble se jouer de toutes les difficultés techniques avec une facilité, une agilité et une inventivité dans les vocalises et les ornements absolument déconcertantes.
 
Le récital se poursuit avec deux airs du répertoire français, le duo de Lakmé, avec Kate Aldrich, puis un air de Roméo et Juliette de Gounod, dont elle donne une interprétation qui force l’admiration, apportant la preuve, s'il en était encore besoin, d'une sensibilité musicale hors pair et d'une formidable intelligence du texte. Bon, il reste encore quelques progrès à accomplir dans la prononciation du français, mais comment en tenir rigueur à la jeune chanteuse quand on est à un tel niveau d'excellence.
 
Le sommet du disque est toutefois la grande scène de Beatrice di Tenda, opéra de jeunesse méconnu de Bellini. Un air qui lui a porté chance puisque c'est avec lui que Pretty a gagné son premier grand concours international.
   

mercredi 19 octobre 2016

Musique sacrée à Notre-Dame

Notre-Dame de Paris - photo Jefopera
Hier soir, pour la première fois, j’assistai à un concert à Notre-Dame. 
  
Arrivé un peu en avance, je découvre avec stupeur, le long de la cathédrale, une très longue file de touristes déjà munis, comme moi, d’une réservation ou d’une invitation. J'y prends ma place, un peu inquiet quand même de l'affluence, et espérant surtout ne pas être assis trop loin des musiciens. 
  
Les choses sont heureusement bien organisées et en quelques minutes, des centaines de personnes s'installent calmement dans la nef.
  
Très heureux d'être au quatrième rang, je m’assieds, consulte rapidement le programme et vois un ecclésiastique en soutane et ceinture de soie violette s’approcher du micro pour présenter avec humour et bonhomie les œuvres au programme. 
  
C'est Monseigneur Chauvet, le recteur-archiprêtre de Notre-Dame, dont la prestation me rappelle, avec un amusement empreint de nostalgie, les inoubliables Causeries de l’abbé Dujardin (on y parlait des anges, de Haendel et de l'art des vitraux...) auxquelles ma grand-mère me traînait par la main contre la promesse d’un chausson aux pommes à la pâte sablée de chez Mme Beauchamps.

La Maîtrise Notre-Dame de Paris et l’Orchestre de Chambre de Paris étaient placés sous la direction d’une Ariane Matiakh rayonnante, pour un programme à la fois original et intelligemment composé.
  
Il commençait par une œuvre de Mozart moins célèbre que le Requiem ou la Messe du Couronnement mais néanmoins superbe : les Vêpres solennelles d’un confesseur.
  
Au début de 1779, Mozart rentre à Salzbourg après un périple de presque deux ans à travers l’Europe. Brisé par le décès de sa mère, à Paris, et déçu par le dénouement de ce voyage qui ne lui a pas permis de trouver d’emploi, il se plie à la volonté de son père et se place au service du despotique archevêque Colloredo. Souhaitant se faire bien voir, Mozart lui dédie ses Vêpres et les fait jouer le jour de la Saint-Jérôme, patron du prélat. Saint Jérôme était "confesseur", et non martyr comme la plupart des saints du calendrier, d'où le nom de la partition.
  
L'écriture soignée des Vêpres mêle avec bonheur ferveur religieuse et liberté créatrice, l'instrumentation généreuse (chœur mixte, quatre solistes, cordes, trompettes, timbales et trombones) témoignant de la solennité voulue de la partition.
  
L’œuvre est construite selon le modèle classique, cinq psaumes de l’ancien testament puis le Magnificat. Mozart eût toutefois la bonne idée de remplacer l'hymne pascal prévu dans la liturgie par un superbe Laudate Dominum.
  

En seconde partie, le Cantus in memoriam Benjamin Britten d’Arvo Pärt, écrit en 1977 juste après la mort du compositeur anglais et exécuté pour la première fois à Londres en 1979. 

C'est une belle pièce pour cordes et cloches, qui exprime de façon très perceptible le regret, et sans doute la souffrance ressentie par Arvo Pärt à la mort d'un artiste dont il avait tardivement commencé à aimer la musique. 
  
Des sentiments inexplicables de culpabilité et de remords montèrent en moi, raconte le compositeur estonien. Je venais seulement de découvrir Britten pour moi-même. Juste avant sa mort, je commençais à apprécier la pureté inhabituelle de sa musique — j’avais l’impression d’un type de pureté comparable à celle des ballades de Guillaume de Machaut. Et, ajouté à cela, depuis longtemps j’avais voulu rencontrer Britten en personne — et maintenant cela n’adviendrait pas.

Débutant par la cloche seule, qui joue inlassablement le même motif, le Cantus est construit comme un canon à cinq entrées, chacune voyant ses valeurs doubler et étant jouée une octave en-dessous de la précédente. Comme souvent, Pärt utilise des modes rythmiques archaïsants, qui viennent ponctuer les longues notes tenues des cordes, donnant à la partition un aspect envoûtant.
  
  
En dernière partie de concert, cinq des dix Chants bibliques composés par Dvorak au cours de son long séjour à New York. Écrites sur des textes empruntés au Livre des Psaumes, ces mélodies d'une grande noblesse étaient hier soir chantées, incarnées devrais-je dire, par Nora Gubisch, merveilleuse mezzo-soprano que j'ai retrouvée sur scène avec un grand plaisir.
  

dimanche 16 octobre 2016

Ludwig van à la Philarmonie

Terry Adkins : The black Beethoven
De son vivant, Beethoven révolutionna le langage musical et fascina l'Europe des princes comme celle des amateurs. Depuis sa mort, en 1827, le souvenir de sa physionomie fougueuse continue de hanter les artistes jusqu'à façonner un mythe artistique et littéraire.
  
Comment accède-t-on au mythe ? Comment comprendre le véritable culte que l'on voue aux demeures où il vécut, entre Bonn et Vienne, et aux objets qu'il toucha ? Par quels incroyables détours le destin individuel d'un musicien s'est-il mué en récit politique universel au point d'accompagner les deux guerres mondiales, l'investiture de François Mitterrand, la chute du mur de Berlin et les récents hommages aux victimes des attentats de Paris ?
  
Ludwig van, qui a ouvert ses portes avant-hier à la Philarmonie de Paris, tente de répondre à ses questions, à l'aide de 250 œuvres visuelles et sonores, de Gustav Klimt à Marcel Proust, en passant par Jean-Michel Basquiat, Richard Wagner, les Beatles et Jean-Luc Godard.
  
Cette exposition s'accompagne d'une série de concerts, dont on trouve le programme détaillé sur le site de la Philarmonie.

Plusieurs temps forts à venir, notamment l'intégrale des sonates pour piano sur instruments anciens -certains appartenant à la collection de la Cité de la Musique, et de nombreuses œuvres de musique de chambre.

Et aussi quelques concertos et symphonies. Comme ce soir, où nous avons eu le plaisir de voir et d'écouter Christian Zacharias, dirigeant du piano l'Orchestre de Paris dans le premier concerto. Un Christian Zacharias dont le jeu limpide, vif et si mélodieux était aussi enchantant dans Beethoven que dans les concertos de Mozart.
 
  
En seconde partie, toujours sous sa baguette, l'Orchestre de Paris a donné une lumineuse interprétation de la Pastorale, enlevée, pleine de joie et de poésie. Un grand moment de bonheur.

vendredi 14 octobre 2016

Bela Bartok à Biskra

Henri Matisse - Ruelle de Biskra - Musée de Copenhague
Henri Matisse, André Gide, Béla Bartók, tous sont venus chercher l’inspiration à Biskra, une cité-oasis algérienne aujourd’hui méconnue tant le pays est désespérément fermé au tourisme, mais qui fût, jusqu’à la seconde guerre mondiale, une station d’hivernage très courue.
  
A l’apogée des villégiatures hivernales de luxe, vers 1910, cette belle oasis de l’Algérie française, avec son casino et sa station thermale, fait en effet figure de Monte-Carlo du désert. Les promenades à dos de chameau, les excursions dans le désert, les courses hippiques et les fantasias séduisent les touristes européens qui viennent de plus en plus nombreux. Plusieurs hôtels de luxe sont construits, on y tourne même des films hollywoodiens.
  
L’exposition que présente en ce moment l’Institut du Monde Arabe permet de découvrir la Biskra traditionnelle et touristique, son architecture, sa culture, sa société mélangée, cultivateurs, ouvriers et négociants pied-noir, dignitaires algériens et militaires français, marchands mozabites et artisans juifs, danseuses Ouled-Naïl aux mœurs légères, travailleurs et musiciens noirs, Bédouins et caravaniers.
  
Venu soigner sa tuberculose en 1893, André Gide tombe amoureux de Biskra et de ses habitants. Il y retournera dix fois et célébrera les lieux dans deux de ses livres les plus célèbres, L’Immoraliste et Si le grain ne meurt -dans lequel il relate, avec une honnêteté frappante pour l’époque, ses premières expériences sexuelles avec de jeunes musiciens.
  
Comme lui, Camille Saint-Saëns et Karol Szymanowski ont séjourné à Biskra, et sans nul doute connu les mêmes enchantements charnels.
  

  
Bela Bartok se rendit aussi à Biskra, en 1913, et y étudia de très près la musique arabe rurale traditionnelle, l'enregistrant sur son phonographe Edison.
  
De retour en Hongrie, le compositeur utilisa les mélodies et les rythmes de Biskra dans plusieurs de ses œuvres : le second mouvement allegro molto capriccioso du deuxième quatuor à cordes (1917), la suite pour piano (1923) et un duo pour deux violons, le 12ème, intitulé comme il se doit danse arabe (1931).
  
Un petit kiosque permet de s’asseoir quelques instants pour écouter les enregistrements réalisés par Bartok ainsi que des extraits de ces trois œuvres.
  
Il y a une dizaine d'années, une autre ville était l'objet d'une exposition à l'IMA. Une ville aujourd'hui quasiment détruite par la guerre et dont la plupart des habitants ont été tués ou jetés sur les routes. C'est à la suite de cette exposition sur Alep que j'avais décidé de partir en Syrie, à une époque, si proche mais qui paraît si lointaine, où l'on partait en Syrie non pour y faire je ne sais quelle absurde et criminelle guerre de religion, mais pour rencontrer un peuple d'une grande gentillesse et découvrir les villes et les sites archéologiques les plus beaux du Moyen-Orient. Il était difficile de ne pas y penser.
    

mardi 11 octobre 2016

A la villa Cavrois

Villa Cavrois - photo Jefopera
Profitant d’un déplacement à Lille, je prends le tramway jusqu’à Croix et pars visiter l’une des réalisations majeures de Robert Mallet-Stevens, la villa Cavrois.

Une visite aussi passionnante que celle de la villa Savoye de Le Corbusier, construite exactement à la même époque, au début des années 30.


Fort heureusement, pas d’animation culturelle hermétique à la villa Cavrois, juste deux groupes particulièrement sonores de mémés du coin, entre lesquels je dois slalomer habilement pour apprécier pleinement la sérénité qui se dégage des lieux.

En 1922, Paul Cavrois, riche industriel du Nord, fait l'acquisition d'un terrain à Croix, en périphérie de Roubaix. Il projette d'y construire une villa où loger sa nombreuse famille -il a sept enfants. Dans un premier temps, Paul Cavrois fait appel à Jacques Gréber, un architecte prisé de l'élite locale, qui lui propose une demeure dans le goût néo-régionaliste, alors en vogue. Ce premier projet, que l'on connait par sept dessins, n'aboutit pas.

Et c'est tant mieux car, en 1929, Paul Cavrois confie la construction de sa villa à un architecte beaucoup plus novateur, Robert Mallet-Stevens.

Les deux hommes se sont probablement rencontrés à Paris lors de l'exposition des Arts Décoratifs de 1925, où le pavillon des productions textiles de Roubaix et Tourcoing jouxte les réalisations de Mallet-Stevens : le pavillon du tourisme et un square, dont les arbres cubistes, signés de l'architecte et des frères Martel, créent le scandale.
  
Villa Cavrois - Photo Jefopera









Mallet-Stevens imagine la villa Cavrois comme un véritable château moderne.

Par ses proportions imposantes (une façade de 60 m de long, 2800 m² de plancher) et par sa distribution en deux ailes symétriques, la villa apparaît en effet comme la directe héritière de la tradition des résidences aristocratiques du XVIIIe siècle. Une résidence toutefois extrêmement moderne, par le dépouillement des lignes et des volumes, l'absence d'ornement dans le décor, les toits-terrasses, l'équipement de pointe (chauffage central, téléphonie, heure électrique, ascenseur…) et le recours aux matériaux et techniques de construction les plus modernes (verre, métal, acier).

Lorsqu'il conçoit la villa, Mallet-Stevens ne se limite pas au tracé des volumes architecturaux mais dessine aussi tout le décor intérieur, jusqu'au moindre élément mobilier. S’inspirant de l'architecte viennois Joseph Hoffmann au Palais Stoclet, il accomplit une "oeuvre totale".

Dans les espaces d'apparat, Mallet-Stevens opte pour des matériaux luxueux, mis en œuvre avec soin, raffinement et simplicité. Marbres et bois précieux sont ainsi utilisés dans les pièces de réception. Dans les espaces de service, comme la cuisine, Mallet-Stevens privilégie l'hygiène et la fonctionnalité, l'architecture s'effaçant devant les équipements ménagers (placards intégrés, monte-plat qui dessert les terrasses, etc.). Dans la plupart des pièces, de larges baies vitrées font rentrer la lumière et ouvrent les perspectives sur le jardin.
  
Le 5 juillet 1932, à l’occasion du mariage de leur fille Geneviève, le couple Cavrois ouvre sa maison. 1932, l’année où Ravel écrit ses deux concertos pour piano :
 
  
Après cet intermède musical, revenons à l'histoire de la villa.
  
Durant la Seconde Guerre mondiale, elle est occupée par l'armée allemande et transformée en caserne. A la Libération, les Cavrois font réparer les dommages subis et en profitent pour modifier la distribution intérieure afin d'aménager deux appartements pour les fils de la famille.

Après le décès de Madame Cavrois, en 1985, la propriété est vendue à un promoteur immobilier, qui souhaite lotir le parc... et démolir la villa. Abandonnée, en proie au vandalisme, la maison se dégrade rapidement, malgré son classement au titre des monuments historiques en 1990.

En 2001, l'État achète la villa et la partie centrale du parc. D'importants travaux sont immédiatement engagés par la Direction régionale des Affaires culturelles du Nord-Pas-de-Calais pour restaurer le clos et le couvert. Le Centre des monuments nationaux poursuit avec la restauration du parc, entre janvier 2012 et avril 2013, et des intérieurs de la villa, de juillet 2012 à mai 2015. L'ensemble de ces travaux est évalué à 23 M€, ce qui représente pratiquement la somme qui a été dépensée pour la construire. Mais rien n'est à regretter car le résultat est exceptionnel.


La villa fait partie depuis 2012 d’un programme mondial de préservation des maisons emblématiques du XXème siècle.

samedi 1 octobre 2016

Arnold Schönberg, peintre de l'âme

Arnold Schönberg - Autoportrait bleu
Compositeur, théoricien et enseignant, poète, peintre, chef de file de la Seconde École de Vienne et inventeur du dodécaphonisme, Arnold Schönberg (1874-1951) est l'objet d'une exposition passionnante, présentée jusqu'au 29 janvier 2017 par le Musée d'art et d'histoire du judaïsme, rue du Temple.
  
Conçue en étroite collaboration avec le Centre Arnold Schönberg de Vienne, c'est la première manifestation parisienne consacrée à Schönberg, musicien bien sûr mais aussi peintre, depuis celle du musée d’Art moderne de la ville de Paris en 1995. 
  
Bénéficiant de prêts exceptionnels, elle met en lumière, à travers 300 œuvres et documents, la qualité singulière de cette production, en la situant dans son contexte artistique viennois. Des peintures et dessins de Richard Gerstl, Egon Schiele, Oskar Kokoschka, Max Oppenheimer et Kandinsky, contemporains et amis du musicien, sont également présentés.
  
J'ai découvert qu'à partir de décembre 1908 et pendant quelques années, Schönberg a peint une série de tableaux d'une qualité et d'une force exceptionnelles, dans laquelle les autoportraits et les portraits de ses proches voisinent avec des caricatures, des scènes de nature ou des études de décor pour ses opéras.
  
Autodidacte, Schönberg entre dans le monde de l'avant-garde musicale viennoise par l’intermédiaire de Gustav Mahler et surtout du compositeur et chef d’orchestre Alexander von Zemlinsky, dont il épouse la fille -le mariage se terminera d'ailleurs tragiquement, par l'adultère et le suicide de l'épouse de Schönberg.
  
Cette exposition aborde également la relation tourmentée que Schönberg entretint avec sa judéité. Converti au protestantisme en 1898, il revint en effet au judaïsme à Paris en 1933, avant son exil aux États-Unis.
  
Plusieurs découvertes surprenantes dans la production protéiforme du musicien viennois, notamment un curieux jeu d'échec à quatre joueurs inspiré par la guerre de 14 et des cartes à jouer aux figures grotesques et inquiétantes.
  
Dans chaque salle, on peut s'asseoir pour écouter les œuvres du compositeur, revoir en partie le Moïse et Aaron produit l'an dernier à l'Opéra de Paris et écouter Léonard Bernstein expliquer la musique dodécaphonique, avec le talent et l'humour qu'on lui connaît.
 




vendredi 23 septembre 2016

Bruits d'animaux à la Fondation Cartier

La musique, comme presque tout ce qui relève du répertoire humain, était peut-être déjà dans l’air lorsque nous sommes apparus, sa manifestation déjà audible et visible partout. Quand les humains ont articulé leurs premiers mots, les oiseaux, les batraciens et les insectes sifflaient, dansaient, tambourinaient, trillaient depuis longtemps (Paul Shepard).

C’est un peu autour de cette idée que tourne l’exposition présentée en ce moment et jusqu’au 8 janvier 2017 à la Fondation Cartier.

Le Grand orchestre des animaux, c’est son nom, trouve son inspiration dans l’œuvre du musicien et bio-acousticien américain Bernie Krause qui, depuis près de 50 ans, se passionne pour le monde sauvage, du moins ce qu’il en reste.

Deux parties dans cette exposition très originale, à défaut d’être vraiment passionnante :
  
Au rez-de-chaussée, accrochage de toiles et de photos. Je retiens notamment une série de superbes photographies d’ours et d’oiseaux du Japonais Manabu Miyazaki et plusieurs peintures d’artistes africains (fantastiques Bruits de la nature du Congolais JP Mika).
  
Pour la seconde partie de l’exposition, descente au sous-sol pour découvrir, selon la brochure remise à l’entrée de la Fondation,  une esthétique insoupçonnée du monde vivant qui se trouve révélée à travers le prisme des technologies sonores et visuelles, dispositif immersif de traduction visuelle des paysage de sons enregistrés par Bernie Krause, expérience intense des vocalisations animales, véritable musique non-humaine. 

Comme j'aurais un peu de mal à parler de cette installation, qui ne m'a pas retenu bien longtemps, je préfère laisser la parole au concepteur :
  

mercredi 21 septembre 2016

Julien Chauvin et Sandrine Piau font revivre les riches heures musicales des Tuileries

A l’occasion de la sortie de leur premier disque autour de l’intégrale des Symphonies Parisiennes de Haydn, le Concert de la Loge et la soprano Sandrine Piau seront en concert les 6 et 7 octobre, à Puteaux et Paris.
  
Tout au long du XVIIIe siècle, le Palais des Tuileries vibre au son des concerts du Concert Spirituel ou du Concert de la Loge Olympique, deux associations qui ont révolutionné la pratique du concert. 
  
Entre un grand motet et un air d’opéra à la mode, la musique symphonique et concertante y est à l’honneur, et notamment celle de Haydn, qui compose pour le Concert de la Loge Olympique ses symphonies dite "Parisiennes", dont sa 83ème, en sol mineur, dite "La Poule" à cause de l'impression de caquètement que donne le second thème du premier mouvement.
  
Héritiers de cette histoire, Julien Chauvin et son orchestre nous font revivre, en compagnie de Sandrine Piau, ces riches heures musicales du Louvre.

Jeudi 6 octobre – 20h45 – Salle Gramont – Puteaux http://www.culture.puteaux.fr/accueil/actualites/

Vendredi 7 octobre – 20h00 – Auditorium du Louvre http://www.louvre.fr/un-soir-au-concert-spirituel

Joseph Haydn – Symphonie n° 83 en sol mineur Hob.I.83 “La Poule”
Jean-Chrétien Bach – Semplicetto, ancor non sai extrait d’Endimione
Marie-Alexandre Guénin – Symphonie en ré mineur opus 4 n°3
Airs italiens de Giuseppe Sarti et Giovanni Paisiello

Écoutons-les un instant dans une autre symphonie de Haydn, la 85ème, en si bémol majeur, surnommée "La Reine" car elle était dit-on la préférée de Marie-Antoinette.

vendredi 16 septembre 2016

Racha Arodaky joue les préludes de Scriabine


C’est au cours d’un concert Bach, au Goethe Institut, que j’ai connu Racha Arodaky, merveilleuse pianiste d’origine syrienne. Ce récital annonçait la publication d’un disque consacré aux partitas 1, 2 et 3.
 
http://jefopera.blogspot.fr/2011/11/classiques-en-suite-accueille-la.html

Impressionné par la poésie et le velouté de son jeu, j’ai voulu aller un peu plus loin, remonter le temps en écoutant ses enregistrements antérieurs consacrés à Mendelssohn, Schumann et Scriabine.

Scriabine, dont Racha joue les préludes, des pièces que je ne connaissais pas, à l’exception peut-être d’une ou deux qu’Horowitz aimait à donner en bis.

Le premier cycle, celui de l’opus 11, a été conçu entre 1888 et 1896. Il s’inscrit dans la voie tracée par Chopin : 24 préludes, étagés sur un plan tonal allant dans le sens des dièses.

Scriabine composera par la suite d’autres préludes mais il est difficile de parler de cycles car on ne compte que quelques morceaux dans les opus 13, 15, 17, 22 et 27.

Du début à la fin, ce disque est un pur ravissement. Les préludes sont de superbes petits bijoux, d'une grâce infinie, dont l’art subtil m'a fait penser à celui des haïkus.

La structure de ces courtes pièces est assez constante : exposition, transposition le plus souvent à l’octave puis conclusion, en douceur ou avec brio. De prélude en prélude, le compositeur oscille entre écriture en lignes mélodiques et composition en motifs rythmiques, chaque pièce pouvant assez aisément se rattacher à l’une des deux catégories.

Au-delà de la technique, les préludes témoignent d'une grande inventivité musicale, revêtant ainsi l'aspect de courtes improvisations. Ce n’est donc pas un hasard si plusieurs d'entre eux ont été repris comme standards par des musiciens de jazz.

Ici Chick Corea avec le prélude op. 11 n° 2 :
  


Mais revenons à l’interprétation de Racha Arodaky, délicate, nuancée, d’un très beau lyrisme, qui convient tout particulièrement à ces miniatures d'une grande délicatesse.

L’enregistrement est de surcroît servi par une prise de son d’une très grande qualité, qui rend parfaitement hommage à la sonorité profonde et sensuelle du piano Steingraeber sur lequel joue la pianiste. Le disque s’est de ce fait rapidement imposé comme une référence.

Racha joue ici le prélude op. 17 n° 3 :




dimanche 21 août 2016

Avec Liszt à la Villa d'Este (Un été à Rome, 10)

Villa d'Este - photo Jefopera
A quelques kilomètres de la villa d'Hadrien se trouve la Villa d'Este.
  
De 1550 à sa mort, en 1572, le cardinal Hippolyte d'Este, nommé gouverneur de Tivoli par le pape Jules III, fit construire une résidence somptueuse, entourée de fabuleux jardins en terrasses, dans le plus pur style maniériste.
  
Pirro Ligorio, son architecte, s'inspira de la villa d'Hadrien toute proche, pillant au passage les marbres, les mosaïques et les éléments d'ornementation qui s'y trouvaient encore. Il reprit aussi les techniques d'approvisionnement en eau des anciens Romains pour alimenter les multiples fontaines des jardins.

Le soleil est revenu sur Tivoli et la visite des jardins se révèle délicieuse, quoique un peu rapide à mon goût. Parce qu'elle n'a pas envie de rentrer trop tard chez elle, notre guide sonne un vigoureux rappel, invoquant, sans trop y croire elle-même, des embouteillages à l'entrée de Rome. Mais épuisés par cette journée à l'assaut des ruines et des jardins, c'est finalement soulagés que nous regagnons le confortable autocar.
  
La poésie, la peinture et la musique ont célébré la Villa d'Este. Liszt, qui y fut l'invité du cardinal Gustav Hohenlohe, la prit pour thème de l'une des pièces les plus célèbres, et peut-être la plus belle de ses Années de pélerinage, Les jeux d'eaux à la Villa d'Este.
  
Je vais laisser France Clidat, très grande dame du piano français, disparue il y a 4 ans, présenter cette œuvre magnifique avec laquelle s'achève notre été romain.
 
Dans cette pièce, il faut donc que le jeu pianistique imite l’eau le plus possible : les trilles, les trémolos, les traits rapides dans l’aigu, les arpèges et gammes aquatiques, les tierces jaillissantes, tout doit faire couler le clavier, tout doit suggérer cette eau frémissante, cristalline et irisée, dans une sonorité claire et légère : faire oublier les marteaux.
  
Puis à un moment donné, le climat change, par un ralentissement du tempo, Un poco piu moderato, et une enharmonie qui met en exergue une citation de l’Evangile selon Saint-Jean, inscrite à cet endroit du manuscrit :
 
« Celui qui boira de cette eau ne sera jamais plus altéré, car l’eau que je lui donne ainsi sera pour lui source de vie éternelle. » (Jean, 4, 14)
 
Cette parole se situe au moment où Jésus révèle sa nature divine à la Samaritaine, à laquelle il vient de demander à boire au cours d’une halte au bord d’un puits, dans la ville de Sychar.
 
La présence de ce verset à cet endroit-là change l’atmosphère du tout au tout, et il faut le transmettre à l’auditeur, à travers cette mélodie passionnée, sur une pédale de ré majeur, accompagnée par des arpèges de doubles croches. Liszt est vraiment un grand mystique. Il cherche à transmettre, par le biais du piano, la métamorphose de l’eau bucolique, poétique, de nature humaine, en eau lustrale, baptismale, de nature divine.
    

mercredi 17 août 2016

A la Villa Hadriana avec Pergolese (Un été à Rome, 9)

Tivoli, Villa Hadriana - photo Jean-Laurent Juliéno
Comme le site est compliqué à atteindre par les transports en commun, nous avons opté pour une excursion organisée d’une journée à Tivoli, avec, l’après-midi, la visite de la Villa d’Este -qui refermera notre album musical romain.
 
Il a plu toute la nuit, l’air est frais et le ciel encore nuageux lorsque nous pénétrons sur ce site gigantesque.
  
Villa Hadriana. Ce nom trop modeste désigne mal ce qui fût, avec celui de Néron, le plus vaste palais impérial de l’antiquité, et reste un des plus beaux et riches sites archéologiques du monde.
  
On continue à s’interroger sur les idées qu’il avait en tête lorsqu’il s’est décidé pour cette pluralité d’édifices disparates.  Il avait choisi cette grasse campagne près de Tivoli à cause de l’abondance des eaux, élément essentiel de son système d’architecture. L’imbrication de la nature et de la pierre, la conception du palais comme un vaste jardin irrigué de canaux et parsemé de fontaines, de bassins, de nymphées, sont en effet un des principes les plus neufs d’Hadrien. Plus d’organisme compact comme sur le Palatin, mais un éclatement, un éparpillement, une fusion dans le paysage, ce qui était révolutionnaire pour l’époque (Dominique Fernandez, Le Piéton de Rome, Philippe Rey, 2015).
 
L’historien romain Spartianus, dans L’Histoire auguste, raconte qu’Hadrien orna d'édifices admirables sa villa de Tibur : on y voyait les noms des provinces et des lieux les plus célèbres, tels que le Lycée, l'Académie, le Prytanée, Canope, le Pécile, Tempé. Ne voulant rien omettre, il y fit même représenter le séjour des ombres.
 
La villa évoque en effet les sites et les monuments qu'Hadrien a visités et aimés lors de ses nombreux voyages dans l’Empire romain. La visite se présente de ce fait comme celle d’un vaste parc, frais et escarpé, planté de pins, de cyprès et d’oliviers, et tout entier parsemé de ruines impressionnantes, certaines faisant penser aux fabriques du XVIIIème siècle -lesquelles, en réalité, tirent sans doute leur origine de la Villa elle-même. Les restes du palais d'habitation, des thermes et des bâtiments annexes sont grandioses et, même s'il fût abondamment pillé, notamment lors de la construction de la Villa d'Este, le site reste aussi somptueux qu'émouvant.
  
On se reportera bien évidemment au chef d'oeuvre de Marguerite Yourcenar pour mieux connaître cet empereur à la figure très attachante, humaniste, esthète et grand voyageur. 

Hadrien est aussi le héros de plusieurs opéras.

Tout récemment, le chanteur et compositeur canadien Rufus Wainwright s’est emparé du personnage. On ne sait pas grand-chose de cette oeuvre encore en gestation, juste qu’il y aura tous les éléments du grand opéra traditionnel : histoire d’amour, intrigue politique, chœurs, grands airs et beaucoup de personnages. 
  
Wainwright  explique : C’est aussi un roman tragique: la raison pour laquelle l’amour d’Hadrien pour Antinoüs -et son immense chagrin quand le jeune homme pérît noyé- n’a pas été célébré réside dans la peur de l’amour homosexuel, qui n’a que peu évolué depuis. Plus je me plonge dans l’univers d’Hadrien et de son temps, plus j’observe de parallèles avec notre vie aujourd’hui
  
La première devrait avoir lieu en 2018 à l’Opéra de Toronto.
  
Le plus célèbre Hadrien de l’histoire de l’opéra reste néanmoins celui du livret de Metastase Adriano in Siria. Il met en scène Hadrien dans sa guerre contre les Parthes, présentant l'empereur sous les traits d'un tyran magnanime, dans l'esprit des despotes éclairés en faveur au siècle des Lumières. Ce livret connût un succès considérable, puisqu'il fût mis en musique par plus de cinquante compositeurs différents. Assez tarabiscotée, l'intrigue tourne autour d'une passion amoureuse totalement fantaisiste entre l'empereur et une certaine Emirena. On aurait bien sûr préféré voir Antinoüs sur scène, mais bon...

Hadrien (Adriano dans l’opéra) a vaincu le roi des Parthes Osroa, en fuite. Il doit épouser Sabina mais tombe amoureux d'Emirena, qu'il retient prisonnière, ce qui fait les affaires d'Aquilio, le confident de l'empereur, lui-même amoureux en secret de Sabina. Emirena, de son côté, aime et est aimée de Farnaspe, un prince parthe ami d'Osroa. Avez-vous bien suivi ? Alors continuons.

Osroa organise plusieurs tentatives d'assassinat d'Adriano, qui échouent toutes, mais dont Farnaspe se retrouve accusé ; ces injustes soupçons conduisent Emirena à révéler le nom du vrai coupable, sans qu'elle se rende compte qu'elle accuse ainsi son père. Adriano fait alors enfermer ensemble les trois Parthes.

La fin de l'opéra rappelle celle de La Clémence de Titus : Adriano, ému par la grandeur d'âme de Sabina, qui accepte de se retirer pour le laisser épouser Emirena, rend celle-ci à Farnaspe, son véritable amour, et pardonne à ses ennemis.
  
La première mise en musique fût celle de Caldara, à Vienne en 1732, mais on connait mieux celle de Pergolese, composée deux années après. C'est un opéra très réussi, d'une chaleureuse élégance, où la talent mélodique de Pergolese fait merveille, au point que certains y ont vu comme un avant-goût de Bellini.
   

mardi 9 août 2016

Place du Panthéon, toujours avec Mascagni (Un été à Rome, 8)

Rome, Panthéon
Un peu comme la Via del Corso, la place du Panthéon est un endroit où l’on finit toujours par se retrouver, à un moment ou à un autre de la journée. Et on ne peut se lasser d'admirer le monument extraordinaire qui lui donne son nom.

André Suarès (Rome) en parle fort bien :
  
Le Panthéon est de bien loin la plus belle architecture de Rome. Au-dedans tombe du ciel une lumière incomparable. Celui qui passe du portique dans ce temple, ayant soin de laisser peser sur sa tête la masse des puissantes colonnes, leur hauteur géante et le noir regard de l’énorme porte de bronze reçoit dans sa pensée une impression unique.

Rien de plus beau que ce jour qui vient d’en haut, et du ciel lui-même, par l’orbite de pierre ; si le ciel est pur, cette clarté bleue pénètre l’âme de joie. Si des nuages passent, la sérénité prend une voix assurée et presque terrible.
  
Et Stendhal résume encore mieux l’affaire :
  
Le Panthéon a ce grand avantage : deux instants suffisent pour être pénétré de sa beauté. On s’arrête devant le portique, on fait quelques pas, on voit l’église, et tout est fini. Ce que je viens de dire suffit à l’étranger ; il n’a pas besoin d’autre explication, il sera ravi en proportion de la sensibilité que le ciel lui a donnée pour les beaux-arts. Je crois n’avoir jamais rencontré d’être absolument sans émotion à la vue du Panthéon. N’est-ce pas là le sublime ? (Promenades dans Rome).
  
Bâti sur l'ordre d'Agrippa au Ier siècle avant J.-C., endommagé par plusieurs incendies, et entièrement reconstruit sous Hadrien, le Panthéon était un temple dédié à toutes les divinités de la religion antique. Il fut converti en église chrétienne au VIIe siècle, et c'est sans doute grâce à cela qu'il est toujours debout. C’est d'ailleurs le plus grand monument romain antique qui nous soit parvenu en état pratiquement intact. Avec 43,30 m de diamètre à l'intérieur, sa coupole est la plus grande de toute l’Antiquité.
  
Face au Panthéon, une plaque apposée sur la façade de l’ancienne Albergo del Sole nous informe de la présence de Pietro Mascagni en 1890. Ce qui m’a donné envie de faire connaître une partition orchestrale superbe et très peu connue du compositeur de Cavalleria Rusticana, la musique de scène pour une pièce de Thomas Henry Hall Caine, The Eternal City. Une pièce qui se passe en partie à Rome, comme son nom permet de le deviner.
  
Romancier et dramaturge anglais, Hall Caine (1853 1931) eût beaucoup de succès à Londres et aux Etats-Unis, où plusieurs de ses pièces furent utilisées dans des scénarios de films.
  
Publiée en 1901, The Eternal City commence un peu comme un roman de Dickens.
  
Exilé en Angleterre où il vit discrètement sous le faux nom de Roselli, le prince Volonna ramasse un soir d'hiver dans la rue un gamin quasi mort de froid. Comme il n'a pas de fils, il s'attache à lui, décide de l'adopter et le prénomme Davide. Ce garçon grandit paisiblement dans la maison du bon docteur, en compagnie de son épouse anglaise et de leur petite fille, qui s’appelle Roma, en mémoire de la lointaine patrie du prince.
  
20 années passent jusqu'à ce que les ennemis du prince, qui ont la rancune tenace, parviennent à le retrouver, le capturent avec son fils et les emprisonnent sur l'île d'Elbe. Davide parvient à s’échapper mais son père meurt dans sa cellule. Recueillie à Rome par le baron Bonelli, Roma éblouit la bonne société par sa beauté et son esprit, et retrouve Davide. Les deux jeunes gens réalisent alors qu'ils s'aiment profondément et, au terme de diverses péripéties, tombent dans les bras l'un de l'autre.
  
Sur cette histoire riche en rebondissements et en grands sentiments, Mascagni a composé une très belle musique, marquée par une harmonie raffinée, une orchestration à la fois suave et délicate et des élans lyriques toujours contenus dans des lignes mélodiques très pures.
 
Mascagni a volontairement réduit son propos musical à l’histoire d’amour entre Davide et Roma, s'identifiant sans doute au jeune homme dans son amour pour Roma, allégorie de la Ville Eternelle.
 
Il existe de cette partition un très bel enregistrement, publié chez Chandos, avec l’Orchestre du Teatro Regio di Torino dirigé par Gianandrea Noseda. Mais je n'ai trouvé sur Youtube que ce court extrait.