vendredi 20 novembre 2015

Concertos pour trucs zarbi

En ces temps difficiles, rigoler un peu ne saurait faire de mal. La musique classique n'est pas a priori un sujet de gaudriole, mais quand on cherche un peu dans les coins, on trouve quelques partitions pas piquées des hannetons.

C'est sans doute un moine bénédictin, le père Edmund Angerer, qui lança la mode des concertos insolites. Dans la célèbre Symphonie des jouets, longtemps attribuée à Leopold Mozart, le père de Wolfgang, il utilise en effet une série de jouets musicaux, tels qu'un appeau-coucou, un appeau-caille, un sifflet à eau-rossignol, une trompette-jouet à une note, une crécelle-hochet ou un tambour d'enfant.
  

On trouverait sans doute aisément des exemples de concertos bizarres dans l'abondante production baroque, qui faisait appel à des instruments aujourd'hui plus ou moins tombés en désuétude, comme la théorbe, le hautbois d'amour, la viole ou le chalumeau.

Plus près de nous, Vaughan-Williams composa un Concerto pour tuba assez pittoresque, Jean Wiéner un pour accordéon et Henri Sauguet un pour harmonica. André Jolivet et Jacques Bondon sont tous les deux l'auteur d'un concerto pour ondes Martenot, un instrument tartignolle qui me fait toujours rire et penser aux nanars de science-fiction des années 70.


Avec l'usage de plus en plus fréquent des bandes enregistrées dans les compositions contemporaines, on a pu découvrir, en Finlande, un concerto pour cygnes sauvages (ou Cantus arcticus) de Rautavaara.


Et, de l'autre côté de l'Atlantique, à l'aide du même procédé, un concerto pour cétacés, intitulé And God created big whales, écrit en 1970 par Alan Hovhaness, un compositeur génial et méconnu en France sur lequel je suis en train de préparer quelque chose.

 
Dans le registre burlesque, comment oublier la Grande, grande ouverture, op. 57, pour 3 aspirateurs, 1 machine à cirer, 4 fusils et orchestre de Malcolm Arnold et le concerto pour tuyau d'arrosage de Gerard Hoffnung.


Je n'ai pas trouvé de trace sonore du Concerto pour porte-jarretelles de Frédéric Dard, mais ai déniché un concerto pour ping pong.


Et un autre pour débris d'automobiles :



Mais mon préféré, c'est le délicieusement années 50 Concerto pour machine à écrire de Leroy Anderson :

jeudi 5 novembre 2015

Moïse et Aaron

Moïse et Aaron, l’opéra inachevé de Schönberg, ouvrait la première saison de Stéphane Lissner à la tête de l’Opéra de Paris. Il n’avait pas été mis à l’affiche depuis plus de 40 ans.
 
J'attendais ce moment avec une curiosité teintée d’un peu d’appréhension ; l’œuvre n'a pas la réputation d'être l'une des plus faciles du répertoire, et je ne la connaissais pas du tout.

J'ai donc commencé par consulter Jacques Bourgeois (L’Opéra, des origines à demain, Julliard, 1983) qui explique très bien la nature et les enjeux de cette partition hors du commun :
  
De 1930 à 1932, Schönberg compose l’essentiel de son opéra biblique, Moïse et Aaron, qui, bien qu’inachevé, est son œuvre majeure. Il en a écrit lui-même le livret, et c’est en fait comme une sorte de synthèse de sa vie de compositeur. Peut-être, comme Moïse lui-même, considérait-il le triomphe ultime de son œuvre comme une défaite, tant sa réalisation se soldait à ses yeux par un compromis entre les mains des fabricants de musique.
  
Dans son opéra, Moïse s’entretient directement avec Dieu qui lui dicte ses lois. Mais au niveau du peuple, à la suite du malentendu causé par Aaron, ces lois aboutiront à leur totale antithèse : l’orgie du Veau d’or. C’est que l’inexprimable est trahi si l’on s’efforce de l’exprimer.
  
Parce qu’il manque à Moïse ce pouvoir d’exprimer, Schönberg en fait un personnage qui parle en musique (sprechgesang) mais sans chanter. Aaron, en revanche, possède, lui, le pouvoir de l’expression. Aussi chante-t-il ; et dans la manière conventionnelle de l’opéra. Mais ce pouvoir ne saurait-il traduire l’essence de la révélation divine. Ainsi son chant est-il aussi artificiel que possible : mélodie ornementée au maximum dans une tessiture tendue à l’extrême.
  
Du point de vue de l’écriture, l’œuvre repose tout entière sur la base d’une seule série de douze sons et sur les nombreuses altérations de celle-ci. Ce qui traduit le symbolisme fondamental de l’œuvre où le Dieu unique est dégradé à travers la multiplicité de ses manifestations. Lesquelles pourtant trouvent en lui sa source. Dans l’immense contrepoint à trois voix qui se déroule d’un bout à l’autre de la partition entre Moïse, Aaron et le peuple, Schönberg recourt à la plus étonnante variété sonore. Rythmes et timbres fluctuent de la façon la plus complexe tout en obéissant aux lois les plus strictes. Et le texte tantôt chanté, tantôt parlé, tantôt lyriquement déclamé, tantôt chuchoté ou crié, par voix unique ou multiples, assume une constante différenciation.
  
Moïse et Aaron constitue le modèle accompli d’un ouvrage lyrique que son traitement particulier justifie et impose en-dehors de tout critère intellectuel ou esthétique. A cet égard on peut dire que Schönberg a enrichi l’histoire de l’opéra d’un chef-d’œuvre exceptionnel au sens propre du mot.

Très belle soirée, donc, à Bastille, avec un Orchestre de l'Opéra de Paris au sommet. Avec les musiciens de l'orchestre, mon projet a été avant tout d'atteindre à la netteté des accords dodécaphoniques. Une limpidité précise, transparente comme du cristal. Et dans le même temps trouver une sensualité, un phrasé, un son viennois, pour éviter tout académisme ou sécheresse, écrit Philippe Jordan dans le programme. Et la réussite est patente.
  
Il faut également noter le travail exceptionnel des chœurs et de leur chef, José Luis Basso, ainsi que l'excellente incarnation du baryton-basse allemand Thomas Johannes Mayer, qui a livré un Moïse d’une grande force expressive. On ne peut malheureusement en dire autant du ténor britannique John Graham-Hal, Aaron faiblard et peu convaincant, mais ce n'est pas très grave tant le spectacle s'impose comme une grande réussite.
  
Notamment par la mise en scène de Romeo Catellucci, à la fois puissante et d'une grande beauté plastique. Une mise en scène qui fonctionne à merveille parce qu'elle accompagne, éclaire mais ne surcharge jamais, parce qu'elle laisse des questions en suspens et pousse le spectateur à développer une réflexion personnelle.