vendredi 21 août 2015

Huguette Tourangeau

Une très grande chanteuse, assez mal connue, notamment en France, en raison d'une discographie peu abondante et, surtout, d'une carrière qui s'est beaucoup déroulée dans l'ombre écrasante de la Sutherland.

Née en 1940, Huguette Tourangeau vit et enseigne le chant à Montréal au terme d'une carrière discrète mais très bien remplie.

Entrée à 18 ans au Conservatoire de musique de Montréal, Huguette Tourangeau débute sur scène comme soliste, dans les Vêpres de la Vierge de Monteverdi. 
  
Au début de 1964, elle tient le rôle de Mercedes dans Carmen, sous la direction de Zubin Mehta. L'été de la même année, elle chante Cherubino au Festival de Stratford, puis, en 1965 et 1966, le rôle titre de Carmen dans 56 villes d'Amérique du Nord.

Huguette Tourangeau va par la suite chanter et enregistrer plusieurs rôles aux côtés de Joan Sutherland, sous la baguette de Richard Bonynge, notamment Elisabetta de Maria Stuarda et Adalgisa de Norma. Des gravures qui restent toutes de référence.

Le 28 novembre 1973, elle fait ses débuts au Met dans Nicklaus (Les Contes d'Hoffmann) et triomphe un an plus tard, aux côtés de la Sutherland, lors de la saison inaugurale de l'Opéra de Sydney.

Puissante et flexible, la voix de Tourangeau s'adapte à la totalité du répertoire pour mezzo-soprano, des vocalises rossiniennes au mezzo lyrique des héroïnes de l'opéra allemand et français. 

Écoutons-là ici, dans le finale d'un opéra peu connu de Massenet, Thérèse :

vendredi 14 août 2015

Espana

Madrid, Plaza Mayor - Photo Jefopera
Les pays du Maghreb étant de moins en moins fréquentables, la Grèce, et surtout l'Espagne, redeviennent les destinations favorites des vacanciers européens. Comme un retour aux années 60, 70, époque où l'on descendait "faire l'Espagne", ou rêvait de le faire.

Longtemps prisonnier de contraintes d'autant plus lourdes que je me les étais souvent imposées moi-même, je voyais parfois plusieurs années s’écouler sans perspective de voyage. Ce qui provoquait de longs moments de tristesse résignée que je combattais, peu efficacement certes mais je n’avais guère que ce remède, par des visites régulières chez les agents de voyage. Privilégiant une heure creuse, je m’installai chez eux pour les bombarder de questions sur les destinations les plus variées, faisant espérer des achats de prestations -qui n’auraient bien sûr jamais lieu- avant de faire main basse sur leur stock de catalogues touristiques.

Aussi vite et sans doute bien mieux que par le truchement de certaines substances, je m’envolai alors sur les ailes de ces brochures pour quelques heures de rêve. Il y avait surtout de celles de la FRAM, qui concernaient pour la plupart des séjours en Espagne. Je regardai d’abord les programmes de circuits et les excursions à la journée, dont les intitulés ouvraient des perspectives d’aventures extrêmement excitantes. Je me souviens notamment d'une « croisière pirate avec repas sur l’île préparé par les pêcheurs » qui me semblait aussi fabuleuse qu’un tour du monde en ballon ou un voyage dans la lune.

Après avoir épuisé les charmes des excursions et autres croisières pirates, je me mettais alors à la recherche d’une auberge. Le catalogue en proposait des dizaines, du modeste au luxueux. A chaque page son hôtel, et à chaque hôtel son petit pavé « vérité », un avis en quelques mots qui se voulait un conseil objectif et désintéressé, comme ceux que l’on peut lire dans le Guide du Routard. 

Le rédacteur du catalogue avait un peu de mal à se renouveler, et au fil des pages, s’égrenait un chapelet de mentions plates telles que « situation idéale, à deux pas de la plage, pour cet hôtel récemment refait et confortable ». Celles que je préférais concernaient le personnel, notamment une, qui, je ne sais pourquoi, est restée gravée dans ma mémoire aussi solidement que la croisière pirate.

L’avis vérité évoquait un hôtel assez banal, mais animé par un certain M. Gonzalez, dont la « direction bienveillante et attentive donnait à chaque client l’impression d’être un hôte privilégié ». Alors, peut-être parce que je venais de voir Mort à Venise au cinéma, j’imaginais un vieux palace en bord de mer, dirigé par un monsieur moustachu un peu replet, tiré à quatre épingles, appelant ses clients par leurs noms et venant chaque matin les saluer dans la salle de petit déjeuner. 

Un jour, le rêve se réalisa, et ma mère m’emmena sur la Costa Brava, dans une station improbable, Lloret de Mar. Il n’y eût pas plus de croisière pirate que de directeur moustachu mais une vision fugitive échappée de Visconti, qui me poursuivit des années durant, et me fit presque regretter les soirées au lit avec les catalogues. Enfin, là n'est pas le sujet.

Bien des années plus tard, sonna enfin l’Heure espagnole : je vendis à peu près tout ce que je possédais, vieux meubles, livres, gravures poussiéreuses, et même une vilaine collection de cravates, me mît en poche une bonne liasse de billets, dont le premier usage fût d’acheter un blouson de cuir noir, un jean neuf et un aller-retour en train pour Madrid. Encore une expérience improbable, cette nuit dans le Talgo, à picoler, rire et danser avec des américaines en vadrouille et le jeune ingénieur espagnol qui partageait mon compartiment couchette.

Difficile aussi d’oublier cet après-midi de juin à lézarder autour de la piscine, au sommet d’un Novotel des faubourgs de la ville, avant de goûter ce qu’il restait de movida dans les vieilles rues de Chueca.

Le lendemain, comme le Prado était fermé, je fis jusqu’à l’épuisement une longue et belle promenade dans les rues Madrid, au Retiro puis au Jardin botanique, attrapant de justesse le Talgo qui me ramena à Paris, satisfait, comblé, mais sans doute pas rassasié d’Espagne.


samedi 1 août 2015

Jon Vickers

Il y a quelques semaines, nous apprenions le décès de Jon Vickers. Il était âgé de 88 ans.

Avec Jon Vickers s’est éteint l’un des chanteurs les plus charismatiques du XXe siècle. Enée magistral, magnifique Tristan, Otello légendaire, Peter Grimes inégalé, le Canadien a dominé de sa haute stature la scène lyrique pendant plus de trente ans. 

Sa voix, immédiatement reconnaissable (on lui reprochera sur le tard son timbre un peu nasal) possède une densité impressionnante sur toute la tessiture et une couleur naturellement dramatique. Doté d’une puissance hors du commun mais capable de nuances extrêmement raffinées, véritable bête de scène, Vickers aimait à pousser ses rôles jusque dans leurs retranchements psychologiques (Marie-Aude Roux, Le Monde du 13 juillet 2015).

Né en 1926 au Canada, à Prince Albert, dans le Saskatchewan, Jon Vickers fit ses débuts comme enfant de chœur, avant d’obtenir, à 23 ans, une bourse d’étude au Conservatoire royal de musique de Toronto. Repéré par David Webster, directeur du Royal Opera House de Londres, il est engagé et débute en 1957 dans le rôle de Don José, avant de triompher quelques mois plus tard dans Les Troyens.

Dès 1958, il chante Siegmund dans La Walkyrie, sous la direction de Knappertsbusch. En novembre de la même année il se retrouve auprès de Maria Callas, à Dallas, pour deux représentations électrisantes de la Medea de Cherubini.

Suit une liste impressionnante de triomphes, pendant 30 ans, dans d’inoubliables incarnations de Florestan, Otello, Radames, Samson, Peter Grimes et bien d’autres.

Karajan appréciait beaucoup Jon Vickers. Il l’invita pour la première fois au festival de Salzbourg en 1966, puis fit avec lui plusieurs enregistrements et films d’opéras, Carmen et Otello notamment.

Réfractaire aux interviews, toujours soucieux de préserver son intimité familiale, Jon Vickers était aussi très croyant. On dit qu'il refusa de chanter Tannhäuser et Siegfried car il jugeait les rôles titres "trop païens". Une histoire sans doute unique dans les annales de l'art lyrique.

Avec Otto Klemperer, le Philarmonia et Christa Ludwig, il a gravé en 1962 un sublime Fidelio, que The Telegraph n’a pas hésité à proclamer « plus bel enregistrement lyrique de l’histoire du disque ».

Je ne sais pas si on peut aller jusque là, mais c'est effectivement superbe :