lundi 25 mai 2015

Guglielmo Ratcliff

Le répertoire lyrique est un puits sans fond, une source inépuisable de ravissements à laquelle la curiosité de l'amateur ne se peut jamais rassasier.
  
Il y a quelques semaines, France Musique diffusait d'assez larges extraits du Guglielmo Ratcliff de Mascagni, dont je n'avais jamais entendu parler.
  
Le compositeur le considérait pourtant comme son meilleur opéra.
  
Après le triomphe de Cavalleria, Mascagni composa L'amico Fritz en 1891, puis I Rantzau, en 1893, avant de remettre sur le métier le manuscrit de Guglielmo Ratcliff sur lequel il avait travaillé avant de composer Cavalleria. 

Guglielmo est créé en février 1895 à la Scala, avec un grand succès, puis repris sur de nombreuses scènes, en Italie et un peu partout dans le monde, notamment à Amsterdam et Buenos-Aires.
  
Guglielmo Ratcliff, comme les autres opéras de Mascagni à l'exception de Cavalleria, a quasiment déserté les théâtres lyriques. On compte en effet les reprises sur les doigts d'une main, quelques unes en Italie dans les années 90, une production assez confidentielle à New-York en 2003, et c'est à peu près tout. L'une des raisons de cette disparition semblant être que le rôle-titre, d'une extrême difficulté, ne trouve plus de ténor prêt à relever le défi.
  
C'est une histoire très sombre, sur un livret tiré d'une pièce de Heinrich Heine, elle-même étroitement inspirée de l'atmosphère des romans de Walter Scott. Tous les ingrédients sont au rendez-vous : château et brumes lugubres, fantômes, passion aussi violente qu'insatisfaite, crimes et suicide final.

En proie à des sentiments exacerbés et incontrôlables, le héros, Guglielmo, semble la figure emblématique des scapigliati (échevelés), les jeunes bohèmes italiens qui, dans les années 1860 1880, cherchent dans le romantisme allemand l'inspiration de leur propre révolte contre l'ordre établi (Piotr Kaminski, 1 001 opéras, Fayard).
  
Mi Macbeth mi Barbe-Bleue, Gugliemo Ratcliff est un nobliau écossais qui a la fâcheuse habitude d'assassiner tous ceux qui s'intéressent de trop près à une certaine Maria, dont il est fou amoureux mais qui le rejette désespérément. Jusqu'à ce que survienne un nouveau prétendant dénommé Douglas.

A l'acte 3, Ratcliff le provoque en duel et, comme les autres avant lui, le conduit à Black rock, un endroit absolument sinistre qui n'est pas sans rappeler la Gorge aux loups du Freïschutz. Le duel s'engage, Douglas appelle à son secours les fantômes des victimes des autres duels et prend le dessus sur Ratcliff, qui s'effondre. Mais au moment de lui porter le coup fatal, Douglas reconnait l'homme qui l'avait un jour sauvé d'une attaque de brigands....et lui laisse la vie sauve.

Seul sur scène, Ratcliff passe alors par tous les stades de la passion, colère, furie, découragement, délire, au cours d'un monologue d'une demi-heure, véritable scène de la folie masculine, d'une épouvantable difficulté vocale. Au milieu de laquelle, comme une pause sur image, Mascagni glisse un intermezzo orchestral dont il a le secret (que l'on joue parfois en bis à l'orchestre sous le titre Sogno di Ratcliffe).

C'est un moment suspendu d'une grande poésie, au cours duquel Ratcliff s'endort et voit en songe défiler des fantômes... pendant que l'auditeur attentif entend les premières notes de Somewhere over the rainbow...
 

vendredi 22 mai 2015

Deux figures musicales dijonnaises

Dijon, rue de la Chouette - Photo Jefopera
Une jolie promenade à Dijon me donne l'occasion d'évoquer deux enfants du pays qui ont marqué le paysage musical français du 18ème siècle.

Commençons par le grand Rameau. On ne racontera ni sa vie ni son œuvre, juste rappeler qu’il est né à Dijon, au 5 de l’actuelle rue Vaillant, le 25 septembre 1683. Il connaissait dit-on son solfège avant de savoir lire, et mènera des études assez courtes chez les Jésuites du collège des Godrans,

Puis, il succédera à son père à l’orgue de Notre-Dame avant de partir faire carrière à Lyon puis à Paris.

Claude Balbastre est beaucoup moins connu. Il naît le 9 décembre 1724, étudie avec Claude Rameau, frère de Jean-Philippe, et bénéficie de l'aide bienveillante de ce dernier lorsqu'il s'installe à Paris en 1750. Avec autant d'ambition que d’habileté, il parvient à se faire connaître de la haute société, accédant progressivement aux postes les plus prestigieux : organiste à Notre-Dame de Paris, claveciniste à la Cour de France où il enseigne à Marie-Antoinette, organiste du comte de Provence (futur Louis XVIII) et de la Chapelle royale. Sa virtuosité aux grandes orgues est telle qu'en 1762, l'archevêque de Paris lui fait interdiction de jouer pendant la messe de minuit à cause du tumulte que ses brillantes et fantaisistes improvisations causent dans l’assistance.

Malgré ses états de service, il parvient, en se ralliant - au moins en apparence - aux idées nouvelles, à traverser la Révolution et à conserver son poste à Notre-Dame (qui a été transformée en Temple de la Raison), où il exécute à l'orgue ses adaptations des hymnes révolutionnaires. Il meurt à Paris, 181 rue d'Argenteuil (dans la paroisse Saint-Roch) le 20 floréal de l'an 7 (le jeudi 9 mai 1799), oublié de tous.

Assez maigre, son œuvre comprend pour l’essentiel 14 concertos pour orgue, des cantiques de Noël et de la musique de chambre. Curieusement, aucun opéra. Il craignait peut-être la comparaison avec son illustre camarade dijonnais.

Comme Couperin et Rameau, Balbastre a aussi dressé quelques jolis portraits musicaux de dames de la Cour. Notamment celui de "La d'Héricourt", ici joué par Gustav Leonhardt :


mercredi 13 mai 2015

Trois Caravage à Paris

Caravage - Couronnement d'épines
Jolie visite, hier, au Musée Jacquemart-André, qui présente jusqu'en juillet prochain, une exposition autour du critique et collectionneur Roberto Longhi. 


Personnalité majeure de l'histoire de l'art italien, dont André Chastel disait : En histoire de l’art comme en musique, le grand interprète a toujours un style. Longhi me faisait souvent penser à un maestro énergique, un Toscanini, dont le tempo précis faisait briller l’œuvre de tout son éclat.

Longhi a renouvelé la critique d’art au XXe siècle, notamment en redécouvrant des artistes comme Giotto, Piero della Francesca et surtout le Caravage, dont 3 oeuvres sont exceptionnellement réunies à Paris : le célèbre Garçon mordu par un lézard de la Fondation Roberto Longhi (Florence), Le Couronnement d’épines de la Collezione Banca Popolare di Vicenza et L’Amour endormi de la Galleria Palatina (Florence).

Au cours de ses recherches, Roberto Longhi s’est également beaucoup intéressé aux primitifs, Giotto notamment, ainsi qu'aux artistes du XVe siècle à l’origine de la peinture moderne comme Masaccio, Masolino et Piero della Francesca.

Quelques uns de leurs chefs-d’oeuvre ont été prêtés pour cette exposition par la Galerie des Offices et la Galleria Palatina à Florence, les Musées du Vatican et l'Accademia de Venise. Une grande partie des peintures vient toutefois des collections rassemblées par Longhi et rassemblées dans sa Fondation de Florence.

samedi 2 mai 2015

Ambroise Thomas

Autre enfant du pays, Ambroise Thomas, que l’on ne connait plus guère que pour deux opéras, Mignon et surtout Hamlet, dont la scène de la folie est un sommet du genre.

Il y a une dizaine d’années, j’eus la chance (et c’est peu dire) d’être invité à une répétition générale au Châtelet au cours de laquelle Natalie Dessay chantait Ophélie, et c’était tellement beau que j’acquis la conviction qu’Ambroise Thomas était un génie.

Avec les années, tout cela s’est pas mal estompé, et je me suis plutôt rangé au mot célèbre d'Emmanuel Chabrier qui disait Il y a deux espèces de musique, la bonne et la mauvaise. Et puis il y a la musique d’Ambroise Thomas. Facile, plaisante, bien ficelée, pas vraiment imaginative mais agréable à écouter.

Alfred Bruneau (qui, soit dit en passant, a encore moins marqué l’histoire de la musique qu’Ambroise Thomas) qualifie son collègue de dernier représentant de la longue génération de producteurs rapides qui, pendant un demi-siècle, alimentèrent avec une fécondité infatigable et peut-être excessive nos théâtres lyriques. Jeté dans la vie militante au temps facile des Auber et des Adolphe Adam, le doux chantre de Mignon, qui n’était point un novateur, n’eut d’autre ambition que de suivre la route indiquée par la mode. Ce qui résume plutôt bien l’œuvre et le personnage.

Fils prodige d’un violoniste de Metz et d’une cantatrice, élève du Conservatoire de Paris, il remporte le Prix de Rome en 1832 avec la cantate Herman et Ketty. A la Villa Médicis, il compose surtout de la musique de chambre, puis quitte Rome pour partir visiter les grandes capitales musicales européennes, Vienne, Munich et Leipzig.

À son retour à Paris, en 1837, Thomas se lance dans la composition d’opéras, et connaît un rapide succès, notamment avec Le Caïd. En 1851, il est triomphalement élu à l’Académie des Beaux-arts, écrasant le pauvre Berlioz, qui n’obtient pas une seule voix. 

Suit une impressionnante série de succès, aux noms plus délicieux les uns que les autres : La Double Échelle, Le Perruquier de la Régence, Le Panier fleuri, Carline, Le Comte Carmagnola, Le Guerillero, Angélique et Médor, Mina ou le Ménage à trois, Le Caïd, Raymond ou le Secret de la Reine, La Tonelli, La Cour de Célimène, Psyché, Le Carnaval de Venise, Le Roman d’Elvire, Gille et Gillotin.

En 1866, deux ans avant Hamlet, Mignon, remporte un succès considérable. Directement tiré du Wilhelm Meister de Goethe, il sera représenté plus de 1 000 fois à la Salle Favart et applaudi sur toutes les scènes d’Europe.