mercredi 29 avril 2015

Gabriel Pierné

Continuons notre découverte des figures musicales messines avec Gabriel Pierné.

Un compositeur que je connais depuis longtemps grâce à l’enregistrement célèbre du concerto pour flûte et harpe de Mozart, avec Lily Laskine, enregistrement qui comportait également deux morceaux bien moins connus, le concerto de Boieldieu et le Konzertstück de Pierné, une petite merveille.

Gabriel Pierné naît à Metz le 16 août 1863 dans une famille de musiciens. Son père enseigne le chant et sa mère le piano. Le traité de Francfort de 1871, qui consacre la défaite française et donne Metz à l'Empire allemand, amène la famille à opter pour la France et à s'installer à Paris. 

Le petit Gabriel entre alors au Conservatoire de Paris et suit les leçons d’Albert Lavignac, de César Franck et de Jules Massenet. Il a pour camarade un certain Claude Debussy, avec lequel il restera toujours très lié. À la mort de Franck, en 1890, il remplace son maître à la tribune de l’orgue de l'église Sainte-Clotilde pendant huit ans. 

La véritable carrière musicale de Pierné s'effectue cependant à la direction d’orchestre. Il devient en 1903 adjoint d'Édouard Colonne à la tête des Concerts Colonne pour en assurer ensuite seul la direction, de 1910 à 1934. Il y jouera un rôle de premier plan dans la promotion de la musique de son époque, en faisant découvrir au public parisien les compositions de Debussy, Ravel, Roussel, Milhaud, Stravinsky et bien d’autres.

Pierné est aussi un compositeur prolixe, qui aborde tous les genres avec succès, à commencer par la musique symphonique, où l’on remarque un métier d'une grande sûreté, notamment dans le travail d’orchestration, toujours très limpide, souple et délicat ; l’œuvre la plus connue est le Konzertstück que j’évoquais plus haut, une pièce superbe, très sensuelle, pleine de vibrants élans romantiques. Mais ce n’est pas la seule : il y a quelques mois, sur France Musique, j’ai découvert son concerto pour piano et la musique de scène qu’il a composée pour Ramuntcho, de Pierre Loti. De très belles compositions, trop peu jouées et rarement enregistrées.

On compte aussi de nombreuses pièces pour orgue, pour piano, de la musique de chambre (entre autres, une sonate pour piano et violon et un quintette pour piano et cordes dont le style rappelle celui de César Franck) ainsi que de nombreuses mélodies dont certaines portent des noms délicieux : Le petit rentier, Les petits lapins (croc croc croc), Les trois petits oiseaux (cui cui cui).

Il était, dit-on, un peu bigot, ce qui se retrouve dans plusieurs de ses œuvres, comme les Paysages franciscains pour orchestre (j’aurais pu en dire un mot quand j’ai fait l’an dernier mon tour du monde en 15 poèmes symphoniques) et une série d’oratorios : La Nuit de Noël 1870, L'An Mil, La Croisade des Enfants, Les Enfants de Bethléem et Saint-François d'Assise.

Ce qui ne l’empêche pas d’écrire pour la scène deux "comédies lyriques", La Fille de Tabarin et On ne badine pas avec l’amour ainsi qu’une "comédie musicale", Fragonard. On compte aussi plusieurs partitions chorégraphiques aux intitulés évocateurs : Impressions de music-hall, Le Collier de saphirs, Bouton d'Or, Cydalise et le Chèvre-pied… 

Tout cela est tombé dans un oubli sans doute assez injuste. Le critique René Dumesnil disait que tous ceux qui se tourneront vers les partitions de Gabriel Pierné sont sûrs d'y trouver grand profit en même temps que grand plaisir. On ne saurait en douter.

mercredi 22 avril 2015

Tiana Lemnitz

Tiana Lemnitz voit le jour le 26 octobre 1897, à Metz, en Lorraine annexée. La ville, qui compte à cette époque une trentaine de sociétés musicales et de nombreux cafés-concerts, connaît alors une vie musicale intense. Il faut au moins reconnaître cette vertu à l’occupation allemande.

La chanteuse part étudier à Francfort et débute sur scène à Heilbronn en 1921, dans le rôle-titre de Undine de Lortzing. De 1922 à 1928, elle se produit à Aix-la-Chapelle, puis à Hanovre et Dresde au début des années 30.

Tiana Lemnitz débute à l'Opéra d'État de Berlin en 1934 et y connaîtra ses plus grands succès. Elle y chantera jusqu'en 1957, s'illustrant particulièrement dans les grands rôles du répertoire allemand, notamment Agathe (Le Freïschutz), Elsa (Les Maîtres Chanteurs), Elisabeth (Lohengrin), Sieglinde (La Walkyrie) et la Maréchale (Le Chevalier à la rose). 

Le répertoire verdien n’est pas en reste, avec, notamment, Desdemona (Otello) et Aïda. Elle développe également une affection particulière pour les héroïnes slaves et tchèques, notamment Marenka dans La fiancée vendue et Milada dans Dalibor (Smetana), le rôle-titre dans Jenufa de Janacek, ou Natasha dans L'Enchanteresse, opéra oublié de Tchaïkovsky.

Tiana Lemnitz s'est éteinte paisiblement à Berlin, en 1994, à l’âge confortable de 97 ans.
  

vendredi 17 avril 2015

Centre Pompidou Metz

Centre Pompidou Metz - Photo Jefopera
Profitant d'un court déplacement à Metz, je vais d'étonnement en étonnement : tantôt aux allures d'Italie, tantôt de prospère cité allemande, voilà une ville superbe, pleine de verdure et de magnolias en fleurs, où il fait certainement très bon vivre.

Et puis, au hasard d'une petite promenade dans les vieilles rues du centre-ville, je découvre deux plaques rappelant la naissance d'enfants du pays : Ambroise Thomas et Gabriel Pierné. Ce qui me donne l'idée d'ouvrir une série lorraine en cinq étapes, en commençant par une bien intéressante visite au Centre Pompidou Metz.

Il est installé est au cœur du quartier de l'amphithéâtre, une ancienne friche, derrière la gare, suffisamment vaste pour se prêter à toutes sortes d'expérimentations architecturales.

Centre Pompidou Metz - Photo Jefopera
Le bâtiment est superbe.
 
J'ai lu quelque part que Shigeru Ban, l'un des deux architectes -avec Jean de Gastines- se serait inspiré d’un chapeau chinois traditionnel acheté à la Maison de la Chine, à Saint-Germain-des-Prés.
 
Dans les années 80, alors que j'étais étudiant dans le quartier, j'y avais acheté un grand bol et un joli vase bleu ; l'un s'est cassé, l'autre est toujours à la maison, mais malheureusement aucun des deux n'a inspiré un célèbre architecte pour la construction d'un musée...

Pour ma part, j'y ai plutôt vu une vague lumineuse posée sur des cubes. Plus terre à terre, les Messins l'appellent la maison des schtroumpfs.

Le Centre, qui ne présente pas d’exposition permanente, a besoin de se renouveler au rythme de quatre à six expositions temporaires chaque année. C’est ce qui fait son originalité mais aussi sa fragilité : alors que son exposition inaugurale avait attiré, en 2010, plus de 8000 000 personnes, il a terminé l'année 2014 avec un bilan de 335 000 visiteurs. Une chute libre. Il est vrai qu'hier, je me suis promené paisiblement dans les vastes espaces, à peine dérangé par quelques groupes de jeunes, d'ailleurs plutôt bien élevés et visiblement intéressés par les commentaires de leurs accompagnateurs.

Trois accrochages très différents : 

Au rez-de-chaussée, Phares. De Pablo Picasso à Anish Kapoor, en passant par Fernand Léger, Joan Miró, Pierre Soulages et Joan Mitchell, très belle exposition présentant des œuvres rarement montrées au public en raison de leur format. Parmi les moments forts de l’exposition, les reliefs de Robert Delaunay pour le Hall des réseaux du pavillon des Chemins de fer, exécutés pour l’Exposition internationale de Paris en 1937 et une série de sept portraits de Yan Pei-Ming :

Yan Pei-Ming - Photo Jefopera

Au deuxième étage, je déambule seul, mi amusé mi affligé, dans une enfilade de salles sans intérêt autour d'une certaine Tania Mouraud, présentée dans le brochure du Centre comme une artiste refusant tout rattachement à un courant ou à un dogme, interrogatrice des rapports entre l’art et les liens sociaux, ayant pour projet artistique de rajouter dans les habitations standardisées une chambre de méditation, d'afficher dans l’espace public son désaccord avec une société glorifiant l’avoir au dépend de l’humain et de se pencher avec l’aide de l’écriture sur les limites de la perception en créant des "mots de forme". A peine deux jours après cette déambulation conceptuelle et cérébro-masturbatoire, je suis totalement incapable de décrire ce que j'ai vu, et me dis que ce n'est pas avec ce genre d'exposition que la courbe des ventes va se redresser.

Fort heureusement, au troisième étage, je découvre un parcours passionnant, riche et parfaitement orchestré sur Michel Leiris (1901-1990). Une personnalité attachante et inclassable, engagée dès les premières heures dans la lutte anticoloniale et antiraciste, à la fois poète, écrivain, ethnographe et ami intime des plus grands artistes et écrivains de son temps. A travers près de 350 œuvres des artistes qui lui furent proches (Joan Miró, André Masson, Alberto Giacometti, Pablo Picasso, Wifredo Lam, Francis Bacon…), des objets et œuvres d'art africains et antillais (superbes pièces Dogon, Bambara et Congolaises prêtées par le Musée du Quai Branly) ainsi qu’un riche corpus d’archives et de documents originaux.

Influencé dès l’enfance par Raymond Roussel et se situant en marge du surréalisme, Leiris s’éloigne du mouvement pour rejoindre la revue dissidente Documents autour de Georges Bataille. La quête de sa propre identité s’associant à une soif de dépaysements et d’altérité, il s’initie aux méthodes de la recherche ethnographique, en participant, en tant qu’archiviste, à la première mission ethnographique française en Afrique conduite par Marcel Griaule : la « mission Dakar-Djibouti » (1931-1933), au cours de laquelle il écrit L’Afrique fantôme, hybride de journal de terrain et de récit autobiographique.

J'apprends que Michel Leiris était aussi passionné de corrida, de jazz et d’opéra, spectacles qui sont pour lui des terrains de vérité. Dans une petite salle, j'entends même la Callas chanter Casta Diva :



mardi 14 avril 2015

Jean-Bernard Pommier joue Beethoven à Gaveau

Il est sans doute l'un des pianistes français les plus connus à l'étranger, peut-être même plus qu'en France.

Né à Béziers, fils d'un organiste, puis élève d’Yves Nat au Conservatoire de Paris, Jean-Bernard Pommier fût le plus jeune finaliste au Concours Tchaïkovski de 1962 : le jury, présidé par Emile Guilels, lui décerna alors le Premier Diplôme d’Honneur avec ses félicitations.

Cet exploit lança une superbe carrière de soliste, au cours de laquelle Pommier joua avec les plus grands chefs, notamment -la liste est longue- Karajan, Boulez, Haitink, Muti et Barenboïm.

Jean-Bernard Pommier compte à son actif une abondante discographie, consacrée à Chopin, Debussy, Poulenc, Mozart et bien sûr à Beethoven dont il a gravé trois intégrales des sonates. Très remarquée, celle publiée chez Erato reçut en son temps un Diapason d'or. On y remarque une grande clarté d'expression, au service d'un jeu viril, volontaire, sans affect, toujours limpide, équilibré et profondément respectueux de la partition.

Après Londres et à Bruxelles, le pianiste donne depuis mars l'intégrale des sonates à Paris, en huit concerts à la Salle Gaveau, jusqu'à juin 2015.

Jean-Bernard Pommier a élaboré chaque concert autour de trois grands axes : une oeuvre de jeunesse, une de maturité et une de la dernière période. Une approche en arc, fidèle à Beethoven, dont l'oeuvre exceptionnelle, on le sait, survole l'histoire de la musique, du 18ème siècle auquel appartiennent les premières sonates, jusqu'au 20ème qu'annoncent les dernières.

Un copieux programme hier soir : en première partie, les sonates n° 5 en ut mineur, n° 11 en si bémol majeur, puis, après l'entracte, les courtes et peu connues n° 19 et n° 20, œuvres de jeunesse publiées tardivement, ne comprenant chacune que deux mouvements.

Un final en apothéose, avec une 23ème sonate époustouflante : dès les premières mesures, le pianiste imposa une tension extrêmement forte, attrapant le public par les deux bras pour ne le laisser souffler qu'après l'accord final. Et il était difficile d'imaginer mieux incarné le bel adjectif appasionata.