jeudi 11 décembre 2014

Titus sauvé par les voix

Kate Lindsey, mezzo soprano
Hier soir, La Clémence de Titus de Mozart au Théâtre des Champs-Elysées. Production très attendue, autant par un plateau vocal prometteur (Julie Fuchs, Karina Gauvin et Kate Lindsey) que par la mise en scène de Denis Podalydès.

Un opéra que j'aime beaucoup, et que j'ai eu la chance de voir plusieurs fois, à Garnier et à Vienne au printemps dernier.
  
Le rideau s’ouvre sur le décor assez laid et la lumière blafarde du hall d’un grand hôtel, qui fait penser à ceux qui abritèrent le gouvernement et l’administration de Vichy. Nous sommes bien dans les années 40. Des femmes de chambre et des grooms traversent l’arrière-scène en poussant des chariots à bagages. On va, on vient, on se croise dans le hall. Les personnages de l’opéra semblent appartenir à un gouvernement ou une cour en exil, en proie à des complots et des luttes intestines. Titus en Pétain ? Sextus en Laval ? Où va tout cela ? 

Nulle part, je crains. Le changement de lieu et d’époque, inusable cache-misère des metteurs en scène en panne d'inspiration, se confirmant malheureusement comme l'unique idée d’une mise en scène paresseuse et peu inspirée, qui ne propose aucune vision de l’œuvre, et frôle même parfois le ridicule.

Le rôle de Servilia est tenu par l’opulente Karina Gauvin. Affublée d’une choucroute blonde, elle va, vient, vocifère, crie, tape du pied et terrorise un (ou plutôt une) Sextus frêle et gominé, en complet croisé trop grand. Les scènes entre les deux me font d'abord penser à une dispute crypto incestueuse opposant une mère possessive et son fils efféminé, jusqu'à ce que surgisse dans mon imagination une scène de ménage saphique avec Gertrude Stein envoyant la vaisselle à la figure d’Alice Toklas. Autour de moi, on se pousse du coude et on se pince les lèvres. Ouf, je ne suis pas le seul à avoir envie de rigoler -ce qui en dit long sur la qualité de la mise en scène.

Mais heureusement, la musique de Mozart et le grand talent des interprètes viennent haut la main sauver la soirée. 

Une Karina Gauvin bouleversante dès qu’elle se retrouve seule face à la scène, enroulant ses vocalises à celles de la clarinette, une Julie Fuchs (Servilia) au timbre superbe, une merveilleuse Kate Lindsey (que je n’avais encore jamais entendue), acclamée à juste titre par le public pour une incarnation de Sextus d’une grande beauté vocale et, dans le rôle de Titus, un Kurt Streit dont la présence scénique compense habilement les faiblesses vocales.

Si l’on ajoute un ensemble choral (Aedes) d’une qualité rare à l’opéra, un Cercle de l’Harmonie au sommet de sa forme et qui semble avoir atteint un point d’équilibre idéal entre vivacité et rondeur (l'excellent Jérémie Rhorer est à la baguette), la soirée restera une très belle soirée d’opéra. Et c’est bien là l’essentiel.



lundi 1 décembre 2014

Schubert, Cassard, 1828

Philippe Cassard est bien le seul pianiste que j'ai beaucoup plus entendu parler que jouer. Non que son travail d'interprète ne me plaise pas, bien au contraire, mais parce qu'il a animé, pendant plusieurs années sur France Musique, une émission que je n’aurais ratée pour rien au monde, Le matin des musiciens du mercredi. En découvrant les grilles de rentrée, j'ai d’ailleurs eu peur qu’elle ait été supprimée, avant de constater avec soulagement qu’elle avait juste changé de nom (elle s’appelle maintenant Notes du traducteur).

D'une exigence digne d'un cours du Collège de France tout en restant accessibles au profane, les émissions de Philippe Cassard ont, privilège rare, été gravées au disque par France Musique et reçu deux récompenses prestigieuses, le Prix SCAM de la meilleure œuvre sonore 2007 et le Grand prix de l'Académie Charles Cros 2011.

Assis au piano, Philippe Cassard présente la partition (souvent un concerto ou une sonate), la décortique et donne les clefs indispensables à sa compréhension, notamment par le biais de savantes mises en lumière d'une œuvre à l'autre, d'un compositeur à l'autre et, surtout, d'une interprétation à l'autre. Car il ne dit jamais "voilà comment il faut jouer" mais donne à écouter les grands maîtres, Kempff, Brendel, Horowitz, Pollini, Zacharias, Magalof pour n'en citer que quelques uns. A l’inverse de certains critiques qui savent toujours mieux les choses que les musiciens, il explique et propose mais ne tranche pas.

Comme je l'ai beaucoup écouté, j'ai aussi constaté qu'il avait des petites fixettes amusantes, comme le respect des tempos alla breve. Et puis cette belle phrase de Dinu Lipatti, qu'il appelle son bréviaire et aime à lire aux auditeurs :

Notre vraie et seule religion, notre seul point d’appui, infaillible, est le texte écrit. Nous ne devons jamais être pris en faute envers ce texte, comme si nous avions à répondre de nos actes sur ce chapitre chaque jour, devant des juges implacables.

Nous ne devons pas oublier que ce texte, pour vivre de sa propre vie, doit recevoir notre vie, à nous, et pareillement à une construction, il faudra, sur la carcasse en béton de notre scrupulosité envers le texte, ajouter tout ce dont une maison a besoin pour être finie, c’est-à-dire : l’élan de notre cœur, la spontanéité, la liberté, la diversité de sentiments.

La musique doit vivre sous nos doigts, sous nos yeux, dans nos cœurs et nos cerveaux, avec tout ce que nous, les vivants, pouvons lui apporter en offrande. La musique n’est pas faite seulement pour être jouée, elle doit être aimée
.

L'enregistrement qu’il vient de publier chez La Dolce Volta en est un bel exemple. C'est un récital consacré à la dernière année de Schubert, 1828. Un disque fort, implacable, qui emporte, bouleverse, et ne laisse pas indemne.

1828. Le compositeur viennois, affaibli par la maladie mais d'une créativité démultipliée sans doute par le pressentiment de sa fin prochaine, livre ses plus grands chefs d'œuvre : les deux trios, le quatuor à deux violoncelles, la grande symphonie en ut majeur, le messe en mi bémol majeur, une série de lieder bouleversants (notamment ceux regroupés dans Le Chant du Cygne) et, bien sûr, ses trois ultimes sonates pour piano.

Philippe Cassard a choisi l’avant-dernière, celle en la mineur D959. Utilisé par plusieurs cinéastes et devenu de ce fait très célèbre, le deuxième mouvement (andantino) commence par une mélodie mélancolique et soudain, alors qu’on attend un développement, se transforme en une immense improvisation dont les déchainements dynamiques et les hardiesses harmoniques font se demander (on trouvera peut-être la comparaison bizarre mais c’est ce que j’ai ressenti) si on écoute Schubert, Scriabine ou  Keith Jarret. Une sorte d’arc temporel tendu au-dessus du XIXème siècle, un bond du XVIIIème  au XXème siècle comme seul Beethoven semblait capable d'en faire.

Cassard aurait pu jouer les trois sonates (on ne s’en serait pas plaint) mais a préféré présenter trois œuvres un peu moins connues, des morceaux à quatre mains qu'il joue avec le pianiste suisse Cédric Peschia : la Fantaisie en fa mineur D940 et deux mouvements isolés, un rondo en la majeur D951 et ce superbe allegro en la mineur dit Lebenstürme (Orage de la vie) D947. Du très très beau piano.