mercredi 26 novembre 2014

Festival de Saint-Denis 2015

Le Festival de Saint-Denis 2015 se déroulera du mardi 2 au vendredi 26 juin 2015. Le public pourra en profiter pour admirer la façade de la basilique, superbement restaurée après plusieurs années de travaux.

Le programme n'a pas encore été diffusé mais, en consultant le site de Radio France, j'ai vu que l'Orchestre National était annoncé pour 5 concerts :

Le 4 juin, une œuvre de Schumann peu connue, Le Paradis et la Péri, une vaste fresque chorale écrite en 1842 sur un livret tiré du roman Lalla Rookh de Thomas Moore. Une belle histoire autour du thème de la rédemption, qui a également inspiré le pape de l'orientalisme musical français, Félicien David, dans son opéra du même nom.
 
L’œuvre met en scène une Péri (génie de la cosmogonie iranienne) qui a été chassée du paradis. Elle pourra se racheter, lui dit l’ange qui en garde les portes, en rapportant «le présent le plus cher au Ciel». La Péri s’envole dès lors vers les Indes où, sur un champ de bataille, elle recueille une goutte du sang d’un vaillant guerrier agonisant. Mais ce premier présent est refusé. Elle rejoint alors l’Égypte dévastée par la peste, où elle saisit les derniers soupirs d’une jeune fille qui se sacrifie pour son bien-aimé. L’ange refuse également ce deuxième présent. Ce sera au Liban, dans la vallée de Baalbeck, qu’elle rencontrera la scène qui lui rouvrira les portes du paradis : un brigand meurtrier s’agenouille et verse des larmes de repentir devant un enfant.

Les 23 et 24 juin, un grand classique du Festival, le Requiem de Verdi, puis, les 2 et 3 juillet, le Requiem allemand de Brahms.

samedi 15 novembre 2014

Rameau au parfum

Pour terminer en beauté l'année Rameau, je ne peux résister au plaisir d'évoquer une production extraordinaire : celle que le metteur en scène et directeur de théâtre Maurice Lehmann présenta des Indes galantes, à l'Opéra de Paris, en juin 1952.

S'inspirant des opérettes et comédies musicales qu'il avait programmées avec un immense succès au Théâtre du Châtelet, du temps où il en était administrateur, Maurice Lehmann avait eu l'idée de déployer le même faste de décors et de costumes dans les Indes galantes, avec pour but avoué d'attirer un public populaire. Et bien sûr, ce fût un immense succès : 286 reprises en 13 ans.

Il faut dire que l’œuvre de Rameau, écrite en 1733, s'y prêtait bien. Cet opéra-ballet sur un livret de Louis Fuzelier se compose en réalité de quatre petits opéras indépendants, lesquels brodent sur une même thématique présentée dans le prologue : les Européens étant trop occupés par la guerre, Amour montre qu'il règne dans toutes les autres régions du monde, soit en Turquie, au Pérou, en Perse et en Amérique du Nord. Il y a du chant, de la danse et surtout une intrigue exotique propice aux effets de scène et à une débauche de décors.

Pour l'occasion, le livret de Fuzelier est remanié par René Fauchois. Dans la fosse, Louis Fourestier utilise une révision d'Henri Busser de la révision de Paul Dukas.... Orchestre de l'Opéra de Paris au grand complet, chœurs pléthoriques, effets de trompettes dignes du Requiem de Berlioz. Les courts extraits que j'ai écouté il y a quelques semaines sur France Musique sont à faire tomber en syncope les baroqueux.

Maurice Lehmann et son équipe ne lésinent pas sur les moyens. Sept peintres-scénographes, parmi lesquels George Wakhevitch, Jacques Dupont et Chapelain-Midi, créent des décors d'un faste incroyable. Trois chorégraphes sont sollicités, dont Serge Lifar. La distribution est nombreuse, les costumes luxueux et pléthoriques. Quant au public, il fait un triomphe à ce spectacle qui connaîtra une incroyable longévité jusqu'en janvier 1965, date de sa dernière reprise.

On ne regrette que plus fort de ne pouvoir en trouver d'extraits sur Youtube.

Mais le plus extraordinaire n'est pas là. 

Voici, in extenso, un article d'un certain M. Mugnier, publié dans la revue Constellation (numéro 53 de septembre 1952). C'est un peu long, mais ça vaut son pesant.... de roses.


Les Indes Galantes, 52 000 roses tombaient dans l'Opéra

Le Théâtre National de l'Opéra de Paris vient d'inaugurer un spectacle à trois jeux. Lors de la présentation de la féérie de Rameau, les Indes Galantes, l'Opéra a associé aux couleurs et à la musique, une troisième composante : l'orchestration des parfums.

Elle est due à Robert Bellanger qui, avant d'être député, sénateur et ministre, fut un grand constructeur d'automobiles et d'avions.

Or, voilà sept ans, il prit des brevets pour donner à la mise en scène un accompagnement de parfums.

Maurice Lehmann lui confia la réalisation d'une « partition olfactive » pour les Indes Galantes. Jusqu'ici elle se borne à deux notes : rose et jasmin, mais d'autres sont prêtes.

C'est ainsi que les milliers de pétales de rose et de jasmin condensés en brouillard descendirent des cintres pour ajouter un enchantement aux feux d'artifice et aux mille tours de force scéniques des Indes galantes.

Parmi les 1456 spécialistes employés par l'Opéra, un nouveau technicien de théâtre venait de prendre rang : le machiniste parfumeur, Yuri Gutsatz.

- La Bardin est sortie du trou ! Vas-y Gustave.

C'est en ces termes que Yuri Gutsatz, le "machiniste parfumeur", inaugura ses fonctions à la générale des Indes Galantes.

Le déclenchement de la première vague d'odeur avait été réglé sur l'entrée en scène de Mlle Bardin, la danseuse-étoile, surgissant d'une trappe dans la robe fantastique qui faisait d'elle la Rose du Jardin persan.

A la hauteur du grand lustre, un homme surveillait son apparition. 43 secondes plus tard, le parfum se mettait en route, le temps qu'un assistant grimpât sous la coupole, à l'entrée des puissants extracteurs et propulseurs d'air qui conditionnent l'atmosphère de l'Opéra, système de climatisation modèle réalisé en 1936 par l'ingénieur Le Lionec, et dont joue, comme un orgue, le mécanicien Buha qui contribua à sa construction.

Des aérosols et des pulvérisateurs à ultra-sons démarrèrent alors pour vaporiser les senteurs d'une roseraie dans les conduites qui lancent l'air du plafond à l'orchestre où il est ensuite aspiré par de multiples petites bouches placées sous les loges et au balcon.

Puis, abandonnant la blouse de laboratoire qui couvrait son smoking, le parfumeur-chimiste dégringola les étages. Lors des répétitions, le parcours du parfum avait été minutieusement chronométré. Mais la respiration de 2.300 spectateurs, des centaines d'épaules nues et d'habits de soirée, pouvaient tout changer. L'odeur de rose mit une minute trente-quatre secondes pour atteindre le premier rang de l'orchestre. Dix secondes de plus que dans une salle vide ...

La nouvelle technique entraina de subtiles mises au point. Des observateurs, répartis dans le public, notaient que certains nez ne devenaient sensibles que 10 et 20 secondes après certains autres. Les créateurs du « parfum-spectacle » craignaient des critiques de certaines spectatrices. Des femmes raffinées qui choisissent leur parfum selon la réaction des essences sur leur corps – un parfum n'est jamais le même d'une femme à l'autre – pouvaient réagir fâcheusement au parfum diffusé en masse.

On avait calculé que sur 2.300 spectateurs, 900 femmes portaient les 18 parfums les plus en vogue à l'heure actuelle. Les parfums créés pour Les Indes galantes devaient donc se combiner non pour contrarier les parfums personnels, mais au contraire pour les exalter.

En outre, pour permettre un rudiment d'orchestration olfactive, une première vague de parfum devait rapidement disparaître afin de laisser la place à un nouvel élan d'odeurs.

Les problèmes résolus par Robert Bellanger et l'ingénieur chimiste Gutsatz étaient aussi neufs qu'embarrassants. Les seuls parfums floraux connus du grand public sont des parfums inutilisables dans une féérie somptueuse. Le lilas, la violette, l'œillet, le muguet, même lorsqu'ils sont composés d'essences aussi onéreuse que la Violetta Victoria à 25.000 francs (anciens) donnent une impression de friction capillaire.

Seule la rose et le jasmin pouvaient être honorablement offerts aux narines du Président de la République, des ambassadrices, des princesses et des diplomates réunis pour cette soirée.

L'essence de rose, en effet, ne sent pas la fleur de rose. Vacher, le créateur de Sortilèges, de Le Gallion, s'est amusé à recréer le parfum de la rose rouge, celui qu'on sent à Bagatelle, au mois de juin, celui qui enchante les jardins de banlieue. Il a mis quatre ans pour y arriver. On cueille 50.000 fleurs à 24 ou 36 pétales pour faire une tonne de roses. Cette tonne de fleurs fournit environ un kilo d'extrait qui est de l'essence absolue de rose, mais dont l'odeur diffère de celle de la roseraie. C'est là un des mystères de la parfumerie. Pour reconstituer la senteur de la fleur, il faut recourir à une composition.

Le parfum à créer pour le spectacle était celui des roses d'un jardin persan imaginé par un musicien du siècle de Louis XV et révisé par le maître du Châtelet appelé à l'Opéra en 1952.

Le compositeur en parfumerie, Yuri Gutsatz, mit quatre mois à réaliser, pour M. Bellanger, le mélange "Opéra 1". Il chercha l'inspiration dans la musique de Rameau.

Ne pouvant diffuser une simple essence de rose, il dut tenir compte de chaque note odorante, car, dans un parfum personnel, on distingue trois phases d'évaporation : les notes de tête, qui se dégagent les premières en donnant le "coup de poing"; les notes de cœur, qui modifient l'impression première et charment; les notes de fond, celles qui tiennent. Pour un même parfum, une femme donne un premier bouquet quand elle vient de se parfumer; un deuxième quand on lui parle deux heures après; elle en laisse un troisième dans son sillage.

Cette orchestration conserve son unité quand elle s'étale dans deux mètres cubes d'air. Mais à l'Opéra, les "parfums-spectacles" avaient à saturer 19.000 mètres cubes d'atmosphère en se propageant dans un air qui passait sans cesse des hauteurs de la coupole aux fauteuils, du "huitième dessus" aux profondeurs du "quatrième dessous", à raison de 1.500 mètres cubes à la minute, sans toutefois passer par la scène pour ne pas gêner les chanteurs.

Un parfum très homogène, immédiatement perceptible dans la totalité de ses ressources, devait être créé. Des essais délicats aboutirent a un mélange d'essence de rose bulgare et d'essence de rose de mai appuyé par des principes extraits de la citronnelle, du lemon-grass, du clou de girofle.

On expérimenta longtemps encore la diffusion mécanique afin de maintenir le parfum en présence le temps du ballet, soit durant six minutes. L'expérience montra qu'il fallait diffuser pendant huit minutes une solution à 15 %.

Dans la salle, la sensation exquise soulevée par les vagues odorantes s'accompagnait de commentaires :

- Robert Bellanger, disait-on, doit dépenser une fortune dans cette folie ! A 335.000 francs (anciens) le kilo de rose absolue, chaque tableau d'odeurs lui coûte plus cher que d'offrir un énorme flacon à chaque demoiselle du corps de ballet.

En réalité, l'émission de chaque parfum revient à 900 francs (anciens), soit à 40 centimes par spectateur, moins cher que le papier imprimé du billet d'entrée. C'est que pour parfumer l'atmosphère de milliers de mètres cubes, c'est non pas la quantité de parfum qui compte, mais sa diffusion en particules infinitésimales. Et c'est en les pulvérisant par les appareils dont certains produisent un million de vibrations à la seconde, que la masse d'air en est entièrement imprégnée.

Les efforts avaient été considérables, mais la démonstration était faite. L'Opéra a été le premier dans le monde à révéler ce nouvel élément de théâtre qui sera peut-être un jour ce que le décor fut après Shakespeare, ce que le cinéma parlant est au muet, ce que le film en couleurs est au noir.

Son prix de revient est modique, même si l'on emploie les ressources les plus raffinées de la parfumerie. Sept grammes et demi de concentré avaient suffi pour apporter à l'Opéra l'odeur des roseraies d'Ispahan.

Malgré ces doses infinitésimales, le "parfum-spectacle" est capable de produire des effet inattendus : il peut enivrer les spectateurs pour peu que l'on force la dose. Les chimistes de parfumerie sont toujours soumis à une légère griserie. Un directeur adroit dont le spectacle manque d'ambiance pourra se servir de ce pouvoir comme un tonique pour plonger les assistants dans une suave et joyeuse ivresse qui exalte les bravos.

Et pour juger avec mesure, les critiques d'art devront posséder une parfaite maitrise olfactive résistant aux évocations qui déforment la réalité d'un spectacle.

vendredi 7 novembre 2014

Moi, Mes attentes et l'opéra


Hier, dans le TGV, je surprends la conversation de deux messieurs barbus, visiblement aussi sûrs de leur science que de leur importance. L’un raconte à l’autre une récente représentation du Barbier de Séville à l’Opéra de Paris.

Après avoir tout critiqué, il conclut définitivement le sujet en assénant que le spectacle n’a de toute manière en aucune façon répondu à mes attentes. Certes.
 
Dans la torpeur propre à ce genre de voyage, je me suis mis à réfléchir aux raisons qui m’avaient rendu ce propos aussi bête que déplaisant.
 
Mais que peut-on "attendre" d'un spectacle ?
 
J'imagine qu'on "attend" de Brünnhilde qu'elle porte cuirasse, lance, casque et bouclier, que Radamès apparaisse en jupette sur son char, que Mimi et Violetta crachent du sang bien rouge et que Papageno soit emplumé des pieds à la tête.
 
On doit aussi "attendre" que le ténor gueule au bon moment, que la soprano lance ses vocalises exactement comme on les a entendues chanter dans le disque de la Callas et que les instruments sonnent comme ci ou comme ça selon la mode : dans les années 50, on "attendait" de Bach qu'il sonne comme du Brahms et aujourd'hui, on ne supporte plus d'écouter un opéra baroque si les instruments ne sont pas anciens, l'orchestre anorexique et le chef "historiquement informé".
 
En fait, ce que ce public qualifie "d’attentes" n’est souvent que le souvenir de ce qui a déjà été vu et revu, dans un passé plus ou moins lointain. Et quand cela n’a jamais été vu, ce qui est souvent le cas, de quoi peut-il s’agir sinon des lieux communs qui pèsent sur l’œuvre ?
 
Mais diable, que peut-on "attendre" d’un spectacle sinon qu’il vienne surprendre, émouvoir et bouleverser ?
 
Dans un bon restaurant, rien ne me ravit plus que l’absence de carte. Faites ce que vous voulez, chef, mais surprenez-moi. Ce qui n'empêchera pas certains de préférer aux tables de créateurs les restaurants de chaine et les fast-foods, là où le produit fourni est conforme aux clauses du cahier des charges et aux "attentes" du consommateur.
 
Lorsqu’un critique qualifie un spectacle "d’attendu" ou de conforme aux "attentes" du public, ce n’est pas vraiment un compliment, mais une façon polie et mesurée de dire qu’il était sans originalité et empreint de conformisme.
 
Aller au spectacle avec des "attentes" est un peu comme voyager avec de bonnes œillères ; certes, elles rassurent et font garder le cap, mais empêchent de voir sur les côtés et de s’aventurer sur les chemins de traverse.
 
Quand je lis les commentaires de mes amis blogueurs, je découvre des enthousiasmes, des colères, des émotions et des coups de cœur. Le jour où ils évoqueront des « réponses aux attentes », je ne prendrai plus la peine de les lire car ils seront devenus comme ces professeurs bornés qui "attendent" d’une copie qu’elle recrache in extenso le contenu du cours dispensé la veille.
 
Le drame du spectateur "à attentes" est qu'il a davantage de convictions que d'aptitude à l’émotion. Il a des idées bien arrêtées sur de nombreux sujets et pense que la vérité des choses ne peut être que la sienne mais il ne laisse jamais ouverte la fenêtre de son âme à l'imprévu, à l'inédit, à la surprise, bref, à la vie.

mardi 4 novembre 2014

Dans les bas-fonds de Rome

Jeune homme au chat - Giovanni Lanfranco (1620)
Bienvenue à Rome et dans ses bas-fonds !
 
L'Académie de France à Rome (Villa Médicis) présente jusqu'au 18 janvier 2015 une exposition assez peu académique mais particulièrement réussie, dont le titre dit tout : Les bas-fonds du baroque. La Rome du vice et de la misère.

On découvre plus de cinquante œuvres, pour la plupart d'inspiration caravagesque, créées à Rome dans la première moitié du XVIIe siècle par des artistes venus de toute l’Europe, parmi lesquels Claude Lorrain, Simon Vouet, Valentin de Boulogne, Jan Miel, Sébastien Bourdon, Leonaert Bramer, Bartolomeo Manfredi, Jusepe de Ribera, ou Pieter van Laer.
 
La plupart d'entre eux étaient installés aux alentours de la Villa Médicis, dans les quartiers populaires de Santa Maria del Popolo, Sant’Andrea delle Fratte et San Lorenzo in Lucina. Beaucoup se retrouvaient sous le vocable des Bentvueghels (les "Oiseaux de la bande"), l’association des peintres du Nord de l’Europe.
 
L'exposition nous emmène à la découverte de scènes et à la rencontre de personnages aussi crapoteux qu'intemporels, ivrognes et escrocs, travestis, filles de joie et prostitués, bohémiennes faisant les poches ou vendant leur progéniture, brigands, mendiants, et même un brave gars qui pisse dans les vestiges.
 
On remarque pourtant qu'une fois la fête finie, l'ivresse passée et le sexe consommé, les regards des buveurs, des jouisseurs et des prostituées semblent mélancoliques, inquiets et tourmentés. Et si ces tableaux, comme les vanités de la même époque, voulaient nous dire quelque chose de plus profond ?
 
L'exposition étant conçue et organisée dans le cadre d’une collaboration entre l’Académie de France à Rome – Villa Médicis et le Petit Palais, elle sera présentée à Paris du 24 février au 24 mai 2015.