dimanche 19 octobre 2014

Dumka

C'est à l'occasion d'un concert au Goethe institut, il y a un peu plus de deux ans, que j'ai découvert le pianiste Kotaro Fukuma, qui donnait un récital de musique espagnole. Un jeune artiste extrêmement doué, subtil et attachant, dont le parcours, déjà d'une grande richesse, est marqué par plusieurs enregistrements remarqués (notamment Schumann, Takemitsu, Liszt, Albéniz, Debussy) :



Après l'Espagne, il nous emmène cette fois en Russie, avec un superbe récital, à la fois virtuose et plein de poésie, intitulé Dumka (rêverie en russe).

Avec cet album, j'ai voulu rassembler des chefs-d'oeuvre (les Tableaux d'une exposition de Moussorgsky, Islamey de Balakirev, l'Oiseau de feu de Stravinsky) et des œuvres moins connues, comme l'Alouette (Glinka) ou Dumka (Tchaïkovsky) qui représentent bien les différents aspects de la musique russe et de l'âme russe explique-t-il dans le texte de présentation du disque.

Le programme s'ouvre sur les célèbres Tableaux d'une exposition, que j'ai évoqués dans un article précédent à propos de la Grande porte de Kiev :


Puis deux œuvres de Balakirev beaucoup moins connues : la transcription qu'il fît d'une mélodie de Glinka (L'Alouette) et Islamey, une danse orientale virtuose et bien rythmée, suivie de variations et d'un andantino plein de volupté.

La Dumka de Tchaïkovsky, qui a donné son nom à l'album, précède le second morceau de choix : la transcription que fit en 1928 le pianiste Guido Agosti des trois derniers numéros de la suite de L'Oiseau de feu : la danse infernale de Katstchei, la berceuse et le finale.

Laissons Kotaro expliquer lui-même son projet artistique :


lundi 13 octobre 2014

Les Borgia à Paris

Les Borgia ont laissé une empreinte tellement forte que la fascination qu'ils inspirent est toujours aussi vive aujourd'hui. A un point tel que deux séries TV, relatant chacune leur histoire, ont été produites et diffusées quasiment en même temps.

Dans l'imaginaire collectif, la sulfureuse dynastie représente le vice, la débauche, l'ambition exacerbée, l'appât du gain et le crime. Mais en fait, les choses sont beaucoup plus complexes.

L'exposition du Musée Maillol, très pédagogique, propose de pénétrer au cœur de cette famille qui a fortement marqué la seconde moitié du XVème siècle, en Italie bien sûr mais également dans toute l'Europe.

Elle restitue habilement leur environnement (Venise, Florence, la Réforme, la menace ottomane) et les événements importants, notamment la découverte du Nouveau Monde en 1492, l'année où Rodrigo Borgia monte sur le trône de Saint Pierre et se fait couronner sous le nom d'Alexandre VI.

On découvre plusieurs tableaux de grande qualité, notamment de Mantegna et Raphaël, certains prêtés par les Offices de Florence. Et une superbe maquette en terre cuite, récemment identifiée, de la Pieta de Michel Ange, sans doute celle que l'artiste a présentée au pape avant de réaliser la célèbre statue de la basilique Saint-Pierre.

En princes de la renaissance, les Borgia ont été de fervents protecteurs des arts, notamment Lucrèce, qui eût l'Arioste pour ami et le poète Pietro Bembo pour amant. On rappelle au passage que c'est César Borgia qui inspira Le Prince de Machiavel et que c'est en grande partie grâce à eux que l'art pictural de la Renaissance a été introduit en Espagne, plus précisément à Valence, la ville dont la famille est originaire. L'exposition montre aussi comment le pape Alexandre VI, une fois son pouvoir temporel stabilisé, a engagé des travaux d'urbanisme considérable pour moderniser et embellir Rome et la sortir du Moyen-Age. 

L'exposition se termine sur une rapide évocation de la postérité des Borgia, dans la littérature, le cinéma et les séries TV ; plusieurs costumes de celle produite par Canal + sont ainsi présentés.

Il ne manque que l'opéra que composa Donizetti pour la Scala en 1833, d'après la pièce de Victor Hugo :

jeudi 9 octobre 2014

Concerto pour oiseaux et orchestre (escapade en Finlande 3/3)

Restons encore un peu dans ce grand Nord, si fertile en talents musicaux.

Fasciné comme Messiaen par le chant des oiseaux, le compositeur finlandais Einojuhani Rautavaara commença à les enregistrer dans les années 70, notamment sur le cercle arctique, puis utilisa les bandes dans ce qui est sans doute le premier et l'unique "concerto pour oiseaux et orchestre" de l'histoire de la musique.

Certes, Respighi, dans Les Pins du Janicule, et Ketelbey, Dans les jardins du monastère, l’avaient déjà fait, mais de façon plus anecdotique et purement décorative.

Dans le dernier mouvement de son Cantus arcticus opus 61, intitulé la migration des cygnes sauvages, Rautavaara explique avoir construit un grand crescendo sur la bande en multipliant avec des enregistrements superposés les voix des cygnes sauvages, ce qui donne l’impression que le nombre des cygnes augmente sans cesse jusqu’à ce qu’ils disparaissent au loin. La partie orchestrale, simple en elle-même, a été conçue comme contrepoint pour les enregistrements, de telle façon que l’orchestre symphonique et les oiseaux sont dans une interaction continue entre eux.

Apprécié du public, le Cantus arcticus s'est rapidement imposé au programme des concerts, en Finlande bien sûr, mais aussi, peu à peu, dans le reste du monde.

Agé de 85 ans, Rautavaara vit toujours à Helsinki, sa ville natale. Au cours de sa longue carrière, il a pratiqué tous les styles, du néoclassique au dodécaphonisme.


vendredi 3 octobre 2014

Arvo Pärt, la musique calme de Tallinn (escapade en Finlande 2/3)

Tallinn - photo Jefopera
Il est 8 heures du matin et le soleil est déjà haut sur le port d’Helsinki. Sur la jetée, un petit marché de primeurs est en train de s’installer. Un peu plus loin, les ferrys géants qui desservent les ports baltiques commencent à embarquer des centaines de passagers, de camions et de voitures.

Le bateau que je vais prendre est bien plus petit et surtout plus rapide que ces mastodontes effrayants. Une heure de mer et je serai à Tallin, en Estonie. Une journée d’été fraîche et lumineuse, à la découverte de cette charmante petite ville colorée, qui s’efforce année après année d’effacer les traces de 50 ans d’occupation et de terreur soviétiques.

Une visite qui m’offre l’occasion de dire quelques mots de l’un des plus grands compositeurs actuels, Arvo Pärt, un enfant du pays né en 1935.

L’année de ses 27 ans, il obtient un premier prix de composition à Moscou, prélude à une alternance d’honneurs officiels et de vexations de la part de la censure, qui voit d’un mauvais œil son utilisation du sérialisme (formalisme quand tu nous tiens….) et, pire, le caractère sacré de plusieurs de ses compositions. A partir de 1968, il se consacre à l’étude de la musique chorale médiévale, avant de formaliser et de développer son propre style, qu’il baptise d’un nom rigolo : tintinnabuli.

Ici, déclare-t-il, je suis seul avec le silence. J’ai découvert qu'une seule note suffit quand elle est bien jouée. Cette note, ou un moment de silence me réconforte. Je travaille avec très peu d’éléments et construis avec les matériaux les plus primitifs -l’accord parfait, dans une tonalité spécifique, accord dont les trois notes résonnent comme des cloches. Et c’est pourquoi j’appelle cela tintinnabulation.

Je pourrais comparer ma musique à une lumière blanche dans laquelle sont contenues toutes les lumières. Seul un prisme peut dissocier ces couleurs et les rendre visibles : ce prisme pourrait être l'esprit de l'auditeur.

La première œuvre écrite dans ce style est une pièce pour piano intitulée Fûr Alina. Elle est suivie de plusieurs autres compositions, notamment Fratres, Cantus in Memoriam Benjamin Britten, Festina lente, Summa et surtout Tabula rasa, qui font la renommée définitive du compositeur.

N’en pouvant plus de la censure, Pärt part s’installer à Vienne en 1980 avant de se fixer quelques années plus tard à Berlin-Ouest, où il compose surtout des œuvres religieuses vocales.

La musique de Pärt est très actuelle dans la mesure où elle parvient à relier plusieurs époques et plusieurs cultures, de la musique modale médiévale au sérialisme et au minimalisme, en passant par la musique arabe (Orient et Occident). Les choses étant d’ailleurs plus complexes que cela. L’école minimaliste, à laquelle on a voulu le rattacher, a en réalité été elle même assez fortement influencée par certaines traditions orientales, à commencer par celle des gamelans indonésiens, dont la musique est construite sur une suite de modulations à peine perceptibles d’un même motif.

En phase, donc, avec l’accélération de la mondialisation qui caractérise les premières années de notre 21ème siècle, la musique de Pärt est également populaire (elle se vend bien !) parce qu’elle offre un refuge à l’auditeur, un havre de paix et de méditation hors du temps. Bref, elle fait du bien.