mardi 30 septembre 2014

Extase maxima

Höchste Lust, extase suprême. Les derniers mots d’Isolde ont donné le nom à l’album que vient de consacrer Wilhem Latchoumia à Richard Wagner.

L’originalité de son programme réside dans le fait qu’il n’a pas choisi de jouer les 14 transcriptions bien connues de Liszt mais a concocté quelque chose de beaucoup plus original. Ce qui n’étonnera pas les admirateurs de ce pianiste qui ne fait décidément rien comme tout le monde.

Son récital propose la Phantasiestück sur des motifs de Rienzi, de Liszt, deux morceaux de Wagner méconnus (la Fantaisie en fa dièse mineur et l’Élégie en la bémol majeur) ainsi qu' une pièce du compositeur contemporain Gérard Pesson En haut du mât, sorte de fantaisie à partir de la chanson de marin du début de Tristan.

Enfin, deux autres raretés : d’Alfred Jaëll, une transcription extraite de Drei Stücke aus Richard Wagners et la paraphrase sur La Walkyrie d’Hugo Wolf.

Et puis, bien sûr, au milieu de l’album, comme une pierre enchâssée, la Liebestod.

Mild und leise : doux et serein, comme il sourit chante Isolde en contemplant le corps sans vie de son amant. Tristan est là, contre elle, déjà mort. Elle le regarde. Sur le point d’expirer, elle lui parle comme s'il était encore vivant et revit, dans une extase ultime, l’amour qu’il lui donna et lui fît.

Je me souviens d’un film, sorti en 1987 sans aucun succès, qui s’appellait Aria. C'est ce que l’on appelait dans les années 60 un "film à sketchs". 10 courts métrages, réalisés chacun par un metteur en scène différent, avec pour point commun d’utiliser tous une musique d'opéra. Un m‘avait bien plus marqué que les autres, celui de Franck Roddam, qui suivait les derniers instants d’un jeune couple, sur la route de Las Vegas jusqu’à leur chambre d'hôtel, dans laquelle, sur les dernières mesures de la Liebestod, ils s’ouvraient les veines après avoir fait l'amour. C’était sans doute un peu artificiel, esthétisant, voire kitsch, mais c’était Jessie Norman qui chantait :


Ce petit film touchait en fait quelque chose d’essentiel : la présence très forte de Tristan dans la mort d’Isolde -que souligne très justement le jeune pianiste dans le texte d’accompagnement du CD. Car que sont ces dernières minutes de Tristan, sinon la peinture musicale du dernier acte d’amour tel que le revit Isolde, délirante, extatique, mourante ?

La transcription de Liszt est d’une grande beauté. Au début, une sonorité très douce, avec de nombreuses nuances piano, pianissimo, dolce, dolcissimo, sehr weich (très doux). Des arpèges et accords arpégés, pédale maintenue, amènent une série de frottements et de chevauchements harmoniques d’une très grande finesse. Avant que les trémolos et rythmes syncopés de la fin, comme de puissantes vagues, viennent tout submerger et éteindre.

Il est peu de dire que le jeu aussi puissant que sensible de Wilhem Latchoumia fait merveille. Dans la Liebestod, bien sûr, où, parce qu’il a tout compris, il chante de façon bouleversante. Mais aussi dans les autres pièces, qu’il parvient à rendre de bout en bout passionnantes, ce qui était loin d’être gagné.

dimanche 28 septembre 2014

Paysage avec figure absente (escapade en Finlande 1/3)

Helsinki - Monument à Sibelius - photo Jefopera
C'est ainsi qu'Alex Ross a intitulé le chapitre sur Jean Sibelius de son histoire de la musique au XXème siècle (The rest is noise).

Paysage avec figure absente, un titre un peu mystérieux, qui fait penser au tableau de Caspar David Friedrich, représentant un paysage immense, contemplé par un petit personnage vu de dos.

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La figure de Sibelius est extrêmement présente dans le paysage finlandais, au point que ses habitants déclarent plaisamment que leur pays (Suomi) est celui des trois S : Sibelius, sauna et sisu (courage, ténacité) !

A Helsinki, dans un parc qui longe la mer, on tombe nez à nez avec une drôle de sculpture. Un assemblage impressionnant de tuyaux d’acier (il y en aurait 580), construit en 1967 pour commémorer les 10 ans de la disparition du musicien.

En assemblant cette grosse chose de 10 tonnes, le sculpteur Eila Hiltunen a déclaré avoir tenté de représenter l’essence musicale de Sibelius. Il parait que lorsque le vent s’y engouffre, la tuyauterie chante d’étranges mélodies dont la beauté diaphane évoquerait les compositions du maître... En tout cas, elle se prête facilement aux photos insolites.

Né en 1865, très vite en proie à la dépression et l'alcoolisme, Sibelius a composé jusqu’au milieu des années 30, puis plus rien jusqu'en 1957, où il s'éteint à l’âge de 91 ans. 

Ses deux premières symphonies ont souvent été comparées à celles de Tchaïkovski, ce qui étonnait beaucoup Sibelius : je ne peux comprendre pourquoi mes symphonies sont si souvent comparées avec celles de Tchaïkovski. Les siennes sont très humaines, mais elles représentent le côté faible de la nature humaine. Les miennes le côté dur !

La nature humaine semble en effet souvent absente de cette musique qui peint un monde primitif, sans vie, dans lequel s’affrontent les éléments. D'où cette expression de "paysage avec figure absente". Une musique de glace, de granit et de vent, mais que vient souvent illuminer un soleil puissant et bienfaiteur.

Une musique qui n'est pas non plus toujours dénuée de vie, ainsi que l'écrit Alex Ross : plusieurs fois dans l’œuvre de Sibelius, l'exaltation des beautés de la nature cède la place à des angoisses incompréhensibles, qui semblent moins liées à l'obscurcissement du paysage alentour qu'à celui de la forêt intérieure qu'est notre âme.

En 1955, un certain René Leibowitz écrivit un virulent pamphlet contre Sibelius, qualifiant le compositeur finlandais de plus mauvais compositeur du monde. Pire, il l’accusa de façon sournoise d’antisémitisme et de collusion avec les nazis. Quelques années plus tard, il tenta de minimiser sa charge en avouant avoir voulu "plaisanter" et, ce qui est peut-être pire que tout, ne pas connaître l'œuvre de Sibelius mis à part quelques bribes.

L'histoire a fait justice aux deux : Sibelius est l'un des symphonistes les plus joués et enregistrés et plus personne ne parle de ce sinistre Leibowitz.

Au cours de la même année 1955, Karajan commença à graver les symphonies, d’abord chez EMI, puis chez DG. Jusqu’à la fin de sa carrière, il continua de les jouer au concert et de les enregistrer, certaines 3 ou 4 fois. Il avait un faible pour la sixième, une partition étrange, cristalline, aux harmonies modales archaïsantes, que Sibelius qualifiait de « pure eau froide ».


mercredi 3 septembre 2014

Le tombeau de Bellini

Père Lachaise - monument à Bellini - photo Jefopera
Petite promenade au Père Lachaise, sur les tombes des musiciens. Je commence par la division 11, où l’on trouve Grétry, Boieldieu, Méhul et Cherubini. A côté, Pierné, Pleyel et Gossec. Les sépultures de Rossini et de Poulenc sont un peu plus loin, division 5 ; celles de Bizet et de Lalo à l’autre bout du cimetière.

La plupart sont mal entretenues et peu visitées. Ce qui n’est bien sûr pas le cas de celle de Chopin, toujours très entourée. La dalle est entièrement recouverte de plantes, de fleurs en pots et de petits vases contenant des bouquets. Je rejoins plusieurs jeunes Polonais dont le murmure ému couvre à peine le chant des oiseaux et le bruissement du vent dans les arbres. 

Un beau moment, malheureusement interrompu par l’arrivée tonitruante d’un groupe de mémères vulgaires, menées par un olibrius à grand chapeau vociférant des banalités. Je promets à Chopin de revenir le voir et me rapproche du monument voisin de Bellini.

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C’est en août 1833 que le jeune musicien sicilien arrive à Paris. Il a passé plusieurs mois à Londres où il a connu un grand succès avec Norma et La Somnambule. Sur l'initiative de Rossini, il se voit confier par le Théâtre-Italien la composition d’un nouvel opéra. Au mois de mai 1834, il s’installe à Puteaux, dans une villa proche de la Seine, et travaille sur Les Puritains. La première a lieu le 25 janvier 1835, c’est un triomphe. Dont le jeune homme ne profitera qu’à peine, emporté quelques mois plus tard par une tumeur intestinale. Il avait 33 ans.

Ses obsèques sont célébrées le 2 octobre 1835 dans l'église Saint-Louis des Invalides, en présence de membres de la famille royale et de très nombreuses personnalités. Rossini prend en charge le protocole d’une cérémonie solennelle et dirige les chœurs, orchestres et solistes de l'Opéra et du Théâtre-Italien. Précédé d'une formation de 120 musiciens et tambours, le cortège funèbre se dirige vers le cimetière du Père-Lachaise, où le jeune homme est inhumé. Le sculpteur Carlo Marochetti réalisera un peu après le mausolée que l’on peut encore voir.

Paris rendra une nouvelle fois hommage au compositeur sicilien, 30 ans plus tard, en donnant son nom à une rue du XVIème arrondissement.

En 1875, la dépouille de Bellini est exhumée, transportée à Catane et déposée dans la cathédrale. Sa médaille de la Légion d’Honneur est accrochée à la statue de Sainte-Agathe et le cercueil ayant servi à transporter sa dépouille installé dans la maison où il vécut -devenue le Musée Bellini de Catane.

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Bellini a vécu un peu moins que Mozart et un peu plus que Schubert. Comme eux deux, il avait le génie absolu de la mélodie.

Abandonnant progressivement les conventions de l'opéra du XVIIIe siècle, Bellini opère la synthèse de la tragédie lyrique (telle que Gluck et Cherubini en ont écrites) et du chant orné rossinien. En donnant vie et chair aux passions violentes, notamment de ses héroïnes, il donne naissance à l’opéra romantique italien, ouvrant toute grande la voie à Verdi.

L’écriture de Bellini se caractérise par de longues mélodies, d’une grande délicatesse. Dans ces phrases qui semblent ne vouloir jamais finir, l'ornement n’est plus seulement utilisé pour souligner les attaques ou marquer les cadences, comme au 18ème siècle, mais fait partie intégrante de la ligne mélodique : la mélodie ne peut plus se distinguer de l'ornement et l'ornement fait partie de la mélodie.

Par ailleurs, chez Bellini, le récitatif n’est plus une simple liaison mais un mode de traitement à part entière de l’action dramatique. Les formes closes traditionnelles deviennent poreuses et on sent percer la libération du chant. Dans ces longues mélodies qui lui tiraient des larmes, Wagner voyait le chant infini auquel il aspirait.

Il faut enfin tordre le coup à l’idée reçue sur la pauvreté de l’harmonie et de l’instrumentation de Bellini. Derrière une apparente simplicité, voulue et assumée afin de souligner et de servir la ligne mélodique, on remarque la présence de trouvailles harmoniques tout à fait inhabituelles pour l’époque. Les modulations qui enchaînent les diverses tonalités au cours d’une scène ou d’un acte revêtent une importance expressive qu’on ne mesure justement qu’en essayant de la modifier : ainsi Bizet, qui se mit un jour en tête de réorchestrer Norma, et s’arrêta au premier acte, s’apercevant qu’il détruisait l’œuvre.

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De nouveaux touristes s’approchent de la tombe de Chopin, des Américains cette fois. Mais personne ne tourne la tête pour jeter un regard à celle de son ami sicilien. Les deux musiciens se connaissaient en effet très bien, s’appréciaient mutuellement et se communiquaient souvent leurs compositions. Et ce n’est pas faire injure à Chopin que de souligner l’évidente parenté de ses longues mélodies avec celles de Bellini. Ce que Proust dit si bien du style de Chopin pouvant parfaitement s’appliquer à celui de Bellini :

les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu’atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément – d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier – vous frapper au cœur. (Du côté de chez Swann).