mercredi 25 juin 2014

Elias au Festival de Saint-Denis

Deux concerts vont faire découvrir au public du Festival de Saint-Denis une oeuvre magnifique et assez peu connue de Mendelssohn, Élias. C'est un superbe oratorio, qui est souvent considéré comme le chaînon manquant entre La passion selon Saint Matthieu de Bach et le Requiem allemand de Brahms.

L'Orchestre National de France sera dirigé par son directeur musical, Daniele Gatti, et les Chœurs de Radio France par Matthias Breuer. Quatre solistes : Lucy Crowe, soprano, Christianne Stotijn, alto, Rainer Trost, ténor et Michael Nagy, baryton-basse. 
   
Élias sera joué les jeudi 26 et vendredi 27 juin à 20.30, à la Basilique.

Quelques mots sur cette oeuvre dont Berlioz louait la somptuosité harmonique indescriptible.

Le livret concocté par le pasteur Schubring s'appuie sur le portrait que fait la Bible du prophète Élie (Élias), un personnage haut en couleur, dont la fougue et le zèle religieux sont quand même assez effrayants.

Mendelssohn compose Élias à Leipzig entre 1845 et 1846. La création aura toutefois lieu dans une version anglaise (Elijah), au Festival de Birmingham, le 16 août 1846. Le triomphe est total. Quatre chœurs et quatre airs sont donnés en bis, le public anglais acclame Mendelssohn et le proclame "nouvel Haendel". Depuis lors, Elijah continue d'être chanté tous les ans à Birmingham.

La première en allemand attendra un an et sera donnée à Hambourg, la ville natale du compositeur, avec également un très grand succès. Duquel ne profitera malheureusement pas le pauvre Felix. Déjà fortement éprouvé par la mort de sa sœur Fanny, en mai 1847, sa santé décline de plus en plus vite. Le 28 octobre, il est pris de maux de tête très violents et doit s’aliter. Quelques jours plus tard, une nouvelle attaque le terrasse. Il avait 38 ans.

Voici l'argument de la 1ère partie :

Élias annonce la sécheresse comme châtiment de l'impiété du peuple d'Israël. Le chef de la Maison du roi Achab demande alors au peuple d'abandonner les idoles et de retourner à Yaweh.

Un ange apparaît et ordonne à Élias de se retirer près du torrent de Kerith, puis à Sarepta, où une veuve prendra soin de lui. Lorsque le fils de cette femme meurt, Élias implore Yaweh et l'enfant ressuscite. Ce qui fait un tel effet sur la veuve qu'elle lui tombe dans les bras.

Revigoré par cette expérience, Élias demande au roi Achab de rassembler le peuple sur le mont Carmel. Un taureau est choisi pour le sacrifice mais le peuple se divise sur le dieu à implorer : Baal ou Yaweh ?

Les prêtres de Baal ouvrent le ban et demandent à leur dieu de déclencher un feu pour le barbecue. Mais rien ne se passe. C'est au tour d'Élias d'invoquer son dieu, et là, ça marche : le taureau s'enflamme. Élias est tellement content qu'il ordonne à son dieu d'égorger les prophètes de Baal. Galvanisé, le peuple rend grâce à Yaweh de ses bienfaits.

Dans la seconde partie, apparaît la reine Jézabel, qui veut mettre Élias à mort parce qu'il a menacé Achab du châtiment de Dieu. Découragé, Élias s'endort sous un genévrier, protégé par les anges. L'un d'eux l'éveille et lui ordonne de se rendre au mont Horeb. Élias y attend avec confiance l'apparition de son dieu. Au moment où celui-ci passe, un vent violent brise les rochers, la mer se soulève, la terre tremble. Élias est alors enlevé au ciel par un char de feu mais il est heureux car il va retrouver Yaweh.
  


samedi 21 juin 2014

Soprano dramatique

J'ai vu l'autre soir aux actualités télévisées qu'un habitant de Montrouge, excédé par la présence de dealers dans la cour de son immeuble, leur avait envoyé Les Noces de Figaro à fond les décibels. Ce qui les avait mis rapidement en fuite. Mais c'était à Montrouge, cité tranquille et résidentielle des Hauts-de-Seine. 

Pour ceux de Saint-Denis, fort coriaces, je viens de trouver sur le Net un remède bien plus fort, en provenance directe de Lisbonne.

Bien avant The Voice, La Nouvelle Star, Cindy Sander et la Fête de la musique (c'est ce soir....), une modeste femme de ménage portugaise se rêvait cantatrice. Mais comme elle n'avait pas la fortune de la Foster Jenkins, elle dût économiser sou après sou, pratiquement toute sa vie, pour se payer son rêve : enregistrer un disque d'opéra. 

Et devenir ainsi une espèce de star du web, qui fait aujourd'hui se bidonner des milliers d'internautes :


Ses plus grands rôles -si l'on peut dire- étaient Thaïs et Gilda.

En marge de l'une des videos sur Youtube, on peut lire qu'il s'agit de : The most horrible voice in opera history. Ce n'est pas en dessous de la réalité.


Et pour ceux qui préfèrent la techno :

samedi 14 juin 2014

Platée, Ali Baba et la mise en scène

Opéra Comique
Emporté par mon tour du monde en musique, je n'ai pas trouvé le temps de faire les petits billets d'impressions que je rédige en général à l'issue des opéras et des concerts auxquels j'assiste.

Laisser passer quelques mois peut néanmoins s'avérer utile. Le constat à chaud peut ainsi laisser place à une réflexion plus objective, davantage aboutie, et parfois plus originale lorsque les angles d'analyse habituels se déplacent, à la faveur des semaines ou des mois écoulés.

Ces considérations liminaires pour évoquer deux représentations données récemment à la Salle Favart : Platée de Jean-Philippe Rameau et Ali Baba de Charles Lecoq.

Platée, "ballet bouffon" créé le 31 mars 1745 à Versailles, à l'occasion du mariage du fils de Louis XV avec l'Infante Maria-Teresia, est l'un des opéras les plus souvent donnés de Rameau. Oeuvre impertinente, dans laquelle il a dû être difficile de ne pas percevoir, dans le personnage de la vilaine nymphe batracienne, une allusion directe à la laideur de la pauvre Maria-Teresia.

Ali Baba, opéra comique de Charles Lecocq, créé le 11 novembre 1887 au Théâtre Alhambra de Bruxelles, reprend quant à lui assez fidèlement l'intrigue du célèbre conte des mille et une nuits.

Deux représentations d'une excellente qualité musicale, tant sur scène que dans la fosse, mais illustrant chacune une conception différente de la mise en scène. Rappelons juste qu'à l'opéra, contrairement au cinéma, l'idée de mise en scène implique tout ce qui n'est pas musical, à savoir le jeu d'acteurs, les décors, les costumes et les lumières. Parler de "production scénique" serait, pour ces raisons, plus juste. Mais bon, restons sur cette expression de "mise en scène".

Robert Carsen a déplacé Platée dans le milieu de la mode. Sur scène, les gloires sont toutes au rendez-vous, et le public, d'emblée conquis, s'amuse à les reconnaître : regarde, c'est Jean-Paul Gaultier ! Tiens voilà Vivienne Westwood, et Saint-Laurent ! Mais c'est John Galliano !

L'apparition de Karl Lagerfeld en Jupiter -plus exactement de Jupiter en Karl Lagerfeld- fût un moment aussi inoubliable que l'entrée en scène de la Folie sous les traits de Lady Gaga. Et au milieu de tout cela, cette pauvre Platée, travesti replet aux grands pieds, livré aux cruautés d'un milieu dont le ridicule et la vanité n'ont d'égale que la cruauté.

On s'amuse beaucoup, tout fonctionne à merveille et les trois heures de spectacle passent comme un coup de vent. 




Pour Ali Baba, Arnaud Meunier a également utilisé la transposition, déplaçant le souk des mille et une nuits dans un supermarché un peu tartignolle, équipé d'escalators et de panneaux criards. Décor pas très réussi dans lequel évolue le héros, déguisé en balayeur immigré. 

Contrairement à Platée, la mayonnaise ne prend pas.

Peut-être, déjà, parce que le livret abonde d'expressions orientales, notamment de nombreuses références à Allah et au Prophète, qui sonnent faux dans la bouche de personnages banals, au milieu de décors qui n'ont pas grand chose à voir avec le cadre imaginaire des Mille et une nuits. C'est là tout le problème de ces transpositions temporelles ou géographiques, dans l'esprit du Regietheater, qui obligent le spectateur à intégrer un niveau supplémentaire de représentation ou de lecture. Et la plupart du temps à s'ennuyer ferme, ce qui est quand même un comble à l'Opéra comique.

Ce qui permet de penser que, lorsqu'il s'agit de mythologie ou de légendes, on peut, et sans doute même on doit, se permettre beaucoup de fantaisie mais qu'à l'inverse, on ne peut faire n'importe quoi quand le livret place l'action dans un contexte historique ou géographique précis.

Une oeuvre aussi légère et pétillante qu'Ali Baba aurait pu, me semble-t-il, être installée dans un Orient de fantaisie, coloré et amusant. Il aurait sans doute fallu assumer une approche "total kitsch" finalement beaucoup plus courageuse que la vision en eau tiède proposée. Approche toutefois rejetée par le metteur en scène, qui a déclaré à la presse que dans cet opéra, il ne fallait surtout pas verser dans le kitsch. Sans d'ailleurs en donner les raisons. Pour la bonne raison qu'il n'y a pas de raisons.

Si l'on ajoute à cela un jeu d'acteurs souvent mollasson et peinant à mettre en valeur les effets comiques, les trois heures de spectacle m'ont paru un peu longues. Dommage.


mercredi 11 juin 2014

La symphonie des cuistres

Week-end de Pentecôte marqué par deux très beaux concerts à Saint-Denis mais aussi par un temps exécrable. Orages, tempête, chaleur moite et rhume des foins m’ont quasiment cloîtré à la maison. Désœuvré, j'ai passé une bonne partie de la journée sur internet, à visiter des sites et des forums de musique classique. Vous me direz que plus de 5 ans après avoir créé ce blog, il était temps de se lancer dans une telle exploration.
  
Venant d’entendre sur Radio Classique une publicité pour un énième coffret de best-of, j’ai entré machinalement  le terme « top 10 symphonies » sur Google, sans d'ailleurs beaucoup d’espoir, pensant être redirigé sur la dernière compil Karajan ou Abbado, avec la 5ème de Beethoven, la Fantastique et la Symphonie du Nouveau monde.

Et bien pas du tout.

Les sites anglo-saxons donnent des résultats intéressants et assez homogènes : on retrouve bien sûr les piliers du répertoire (Mozart, Haydn, Beethoven, Brahms, Mahler), mais aussi quelques symphonies nationales, comme celles d’Elgar, de Vaughan-Williams, de Walton ou de Barber, toujours populaires, souvent enregistrées et inscrites régulièrement au programme des concerts aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. Mais aussi peu connues en France que l’étaient celles de Sibelius avant que Karajan ne les impose définitivement dans les années 60.

L’exploration des sites français donne des résultats assez différents et permet de constater deux tendances extrêmes : 

Le grand public, auprès duquel je me range bien volontiers, ovationne assez largement les compositeurs allemands précités, en les agrémentant de touches nationales : Bizet, Berlioz, Franck et Saint-Saëns reviennent ainsi le plus souvent.
    
Et puis il y a le monde merveilleux des précieux, ceux qui vous sortent à l’entracte d’un concert, le bec en cul-de-poule : Beethoven est tellement rabâché, écoutez-plutôt la quatrième de Martinu, une merveille, absolument ex-tra-or-dinaire !
    
Et là, je suis allé de surprises en surprises. A côté de la 4ème de Schubert, apparaît la 2ème de Lutoslawski, la 2ème de Szymanowski et la 6ème de Popov (j’ai vérifié, ça existe !). Je me suis dit qu’il devait subsister quelques nostalgiques de la vie culturelle riante des anciens Pays de l’Est.
    
Mais non, il y en a pour tout le monde : un peu plus loin, je découvre la 1ère de Corigliano, la 5ème de Raff, la 6ème de Petterson, la 4ème de Schulhoff, la 3ème de Langgaard, la 1ère de Taktakishvili, la 2ème de Melartin et la 1ère de Rufinatscha -pitié, n'en jetez plus !- voisiner joyeusement avec la Jupiter et l’Héroïque -de je ne sais plus qui.
    
Enfin, plutôt que voisiner, je devrais dire monter sur le podium à 10 places. Car ces découvertes témoignent d’une hiérarchie des valeurs musicales surprenante, à laquelle je ne vois que deux explications :
   
Soit ces classements relèvent d’un enthousiasme visionnaire, et alors le monde musical dans son ensemble (musiciens, organisateurs de concerts, maisons de disques, producteurs de radio et de télévision) se fourvoie depuis des décennies dans la routine et le manque d'imagination.
   
Soit tout cela relève de la cuistrerie, et n’a alors pour unique objet que d’essayer de plonger le malheureux visiteur dans une perplexité coupable, lui faisant prendre conscience de l’épaisseur crasse de son goût musical et de la gravité de son inculture.
   
Il est bien sûr toujours intéressant de partir à la découverte des répertoires oubliés, et je suis le premier à saluer les initiatives en la matière, comme par exemple celles du Palazetto Bru-Zane pour la musique française. Mais de là à mettre Theodore Gouvy, Erki Melartin, Rued Langgaard et Gavrii Popov au même niveau que Beethoven, il y a une différence, et même un fossé.
   
Comme la plupart de ces symphonies ne sont d'ailleurs jamais données en concert et guère plus enregistrées, je me demande comment nos Trissotin des partitions obscures ont pu faire pour en devenir si familiers. Mais c'est vrai que maintenant on trouve presque tout sur Youtube. Ce qui permettra à chacun de se faire une idée sur les mérites comparés de Popov et de Beethoven :


dimanche 8 juin 2014

Les orphelines vénitiennes à la Légion d'honneur

Saint-Denis - Ecole de la Légion d'honneur
Un parfum de lagune souffle aujourd'hui à l'Ecole de la Légion d'honneur. 
  
Geoffroy Jourdain, à la tête de son ensemble baroque Les Cris de Paris, vient en effet à Saint-Denis, dans le cadre du Festival, diriger plusieurs œuvres sacrées de Vivaldi : le Kyrie en sol mineur, le Gloria en ré majeur, le Credo en mi mineur et le Magnificat en sol mineur.

Le copieux programme proposé permettra d'entendre également le célèbre adagio pour hautbois de Marcello et une oeuvre beaucoup plus rare, le Miserere de Hasse.
  
Le jeune chef rappelle que les pièces sacrées de Vivaldi ont été écrites pour les jeunes filles de La Pieta "pensionnaires d’orphelinats qui fondaient leur éducation autour de la musique avec un souci d’excellence. À cette époque, il faut savoir qu’au regard de l’Église, les femmes devaient se taire, donc ne devaient pas chanter. Mais, en opposition, la République de Venise soutenait ces établissements. Ces pièces sacrées étaient écrites pour une église et n’étaient pas destinées à être publiées.

Les moyens non négligeables des ospedali leur permirent de s'offrir les services des musiciens et compositeurs les plus prestigieux, en qualité de maître de chœur, organiste, professeur d'instruments, maître de chant. Ils mirent leur art au service de l'enseignement de ces jeunes filles recluses qui pouvaient effectuer jusqu'à trois ou quatre services religieux publics par semaine. de nombreux témoignages d'époque font état d'une activité foisonnante, qui impressionne particulièrement les visiteurs étrangers.

Ainsi le Président de Brosses, dans son Voyage en Italie (1739) :

La musique transcendante ici est celle des Ospedaletti. Il y en a quatre (Pieta, Mendicanti, Derelitti, Incurabili) tous composés de filles bâtardes ou orphelines, et de celles que leurs parents ne sont pas en état d'élever. Elles sont élevées aux dépens de l'Etat, et on les exerce uniquement à exceller dans la musique. Aussi chantent-elles comme des anges, et jouent du violon, de la flûte, de l'orgue, du hautbois, du violoncelle, du basson ; bref, il n'y a si gros instrument qui puisse leur faire peur. Elles sont cloîtrées en façon de religieuses. ce sont elles seules qui exécutent, et chaque concert est composé d'une quarantaine de filles. 

Je vous jure qu'il n'y a rien de si plaisant que de voir une jeune et jolie religieuse, en habit blanc, avec un bouquet de grenades sur l'oreille, conduire l'orchestre et battre la mesure avec toute la grâce et la précision imaginables. Leurs voix sont adorables pour la tournure et la légèreté.



Un court extrait du Gloria de Vivaldi, avec Trevor Pinnock et The English Concert :


jeudi 5 juin 2014

Résurrection à la Basilique de Saint-Denis



La deuxième symphonie de Gustav Mahler, dite Résurrection, sera jouée demain soir à la basilique de Saint-Denis, dans le cadre du Festival.

A la tête du Chœur de Radio France et de l’Orchestre National de France, un jeune chef américain plein de promesses, James Gaffigan, et deux excellentes chanteuses, la soprano Genia Kühmeier et la contralto Nathalie Stutzmann, qui chantera cette oeuvre pour la deuxième fois à la basilique.
   
Résurrection a lancé le début du cycle Mahler, il y a déjà plus de 30 ans. Tournée vers la foi chrétienne, la plus mystique des 9 symphonies achevées par le compositeur viennois prend en effet naturellement sa place, à la basilique, aux côtés des messes, requiems et oratorios.

Mahler a toujours eu une affection particulière pour sa "deuxième", qu'il a souvent dirigée et même choisie pour son concert d'adieu à Vienne. C'est aussi avec elle qu'il prit la baguette pour la première fois à New York, en 1908, puis à Paris, en 1910.

Commencée en 1888 à Leipzig, dans la foulée de sa première symphonie, l'oeuvre prend d'abord la forme d'un poème symphonique, Totenfeier (fête des morts). Puis, plus rien pendant cinq ans. Accaparé par ses nouvelles fonctions de directeur de l'Opéra de Budapest, à la fin de l'année 1888, Mahler n’a, en effet, plus beaucoup le temps de composer. Et la sentence du chef Hans von Bülow, à qui il montre sa partition ne l'encourage pas à persévérer :

Dans une lettre à son ami l'archéologue Fritz Löhr (décembre 1891), Mahler raconte : Le jour où je lui ai joué ma Totenfeier, il s'est mis dans un état d'excitation nerveuse, disant, tout en gesticulant comme un dément, qu'en comparaison Tristan était une symphonie de Haydn. Tu vois, j'en suis presque réduit à croire qu'ou bien mes choses valent moins que rien, ou… Complète et choisis toi-même ! J'en ai pour ma part plus qu'assez !

Le projet de symphonie dormira encore un an et demi, jusqu'à l’été 1893. Moins sollicité par ses responsabilités à l'Opéra, Mahler se remet au travail et termine les deuxième et troisième mouvements, plus courts. Toutefois, en panne d'idées pour le final, il range de nouveau le manuscrit au tiroir.

En 1894, Hans von Bülow décède. Lors de ses obsèques, Mahler entend l’ode de Klopstock Aufersteh’n (Résurrection), qui lui laisse une impression telle qu’il décide de conclure sa symphonie par un long mouvement choral basé sur ce poème. Une conclusion pleine d'espérance, en réponse aux angoisses du mouvement initial, mais aussi un bel hommage dénué de rancune au chef d'orchestre exceptionnel que fût Hans von Bülow.

Mahler a rédigé un programme à l’intention de son cercle d’amis. Il ne voulait pas le publier, mais il y eût bien sûr des fuites :

Le premier mouvement (Allegro maestoso Totenfeier), particulièrement impressionnant, représente des funérailles. S'agit-il de celles du Titan de la première symphonie ? Il exprime en tout cas l’interrogation existentielle de la résurrection : la vie et la mort ont-elles un sens ? Y a-t-il une vie après la mort ? 

Le second mouvement (Andante moderato) est une gracieuse mélodie, comme un rappel des moments heureux de la vie du défunt. 

Le troisième, noté en un mouvement tranquille et coulant, est un scherzo grinçant, extrait du cycle du Knaben Wunderhorn, dans lequel le compositeur mêle grotesque et tragédie pour mieux souligner la vacuité des choses terrestres, et la perte de la foi qui accompagne l'intérêt excessif qu'on leur accorde.

Le quatrième mouvement, Urlicht (Lumière originelle), une pure merveille, est un chant pour contralto, issu lui aussi du recueil du Knaben Wunderhorn. Il illustre la renaissance de la foi naïve et pure.

Enfin, le cinquième mouvement évoque le jugement dernier, la réalisation de l’amour de Dieu et la proclamation de la résurrection et de la vie éternelle.

Grâce à l’entregent de Richard Strauss, les trois premiers mouvements sont créés à Berlin, le 4 mars 1895, par l'Orchestre Philharmonique de Berlin, dirigé par Mahler lui-même. La salle est à moitié vide, on entend des sifflets et, le lendemain, la critique musicale fustige un pathos bruyant et pompeux rempli d'atroces dissonances.

L’aide de deux mécènes hambourgeois permet tout de même au compositeur et à l’orchestre d’organiser une exécution des cinq mouvements, le 13 décembre de la même année. Le réaction du public fut cette fois enthousiaste et l’œuvre fut saluée par les deux plus grands chefs de l'époque, Arthur Nikisch et Felix Weingartner. 

Très populaire, la deuxième symphonie est aujourd'hui souvent inscrite au programme des concerts. Elle compterait même plus de 130 versions discographiques.

lundi 2 juin 2014

Leipzig à Paris

Leipzig - Maison de Felix Mendelssohn - photo Jefopera
25 ans après la chute du Mur, Leipzig se présente toujours comme le symbole de la Révolution pacifique, mais aussi comme l’un des hauts lieux de la culture et de la création artistique en Allemagne. 

Quelles sont les raisons de cette dynamique ?

Plusieurs manifestations organisées par le Goethe Institut de Paris tentent de répondre à cette question.

Dans les arts plastiques, le succès inattendu sur le marché, de plusieurs artistes se rattachant à ce qu'il est convenu d'appeler la "Nouvelle école de Leipzig". Sigrun Hellmich, critique d’art et journaliste à Leipzig, donne quelques éléments explicatifs :

C’est ainsi qu’une petite bande de peintres de Leipzig fut célébrée il y a exactement dix ans, du New York Times aux magazines culturels artistiques et télévisuels en passant par les magazines féminins et la presse à scandale. Le nom « Nouvelle école de Leipzig » est aujourd’hui contesté et rejeté par les personnes concernées. Et pourtant, il s’est façonné rapidement en tant que marque à tel point que la qualité des œuvres ne jouait presque plus aucun rôle. 

On pensait alors à Neo Rauch, Tilo Baumgärtel, Tim Eitel, Martin Kobe, Christoph Ruckhäberle, David Schnell, Matthias Weischer, à l’époque jeunes trentenaires, plus ou moins tous occupés à peindre du figuratif. Et mis à part Neo Rauch et Tilo Baumgärtel, personne n’était originaire de Leipzig. Ils étaient venus à Leipzig car ils souhaitaient apprendre la peinture à la Hochschule für Grafik und Buchkunst (HGB – école supérieure de graphisme et de livre d’art), ce qui, dans le cadre de l’activité artistique, semblait alors plutôt dépassé. Avec Liga, leur galerie créatrice provisoire, ils se promurent tout d’abord eux-mêmes, plus tard, c’est le galeriste qui s’en chargea. Selon les traditions régionales, le sens ne leur parvint jamais. Mais « Young Painters from Leipzig » devint un label pour les acheteurs et les collectionneurs.



Une exposition de photographies intitulée Leipzig ville de héros permet de découvrir le travail de plusieurs artistes de Leipzig, autour d'une question : Qu’est-ce qui caractérise les héros et en avons-nous encore besoin ? 

L'accrochage gravite autour d’une définition moderne de ce personnage mythique, en partant de l'idée que, depuis 1989, on note une dévalorisation de modèles héroïques forts. Qui les remplace aujourd'hui ? Une société moderne peut-elle se passer de héros ? Les stars sont-elles en passe de devenir des héros de substitution ?

Des œuvres, notamment de Wolfgang Mattheuer, Evelyn Richter, Matej Kosir et Magret Hoppe, apportent quelques éléments de réponse, illustrant également l’individualisation de la culture est-allemande après 1989.

Mais comment célébrer Leipzig sans musique ?

Dans le cadre de la "Nuit du Piano", Classiques en suite accueille mardi 10 juin prochain trois pianistes qui ont chacun un lien étroit avec la métropole saxonne. On sait que l’histoire de la musique s’inscrit en lettres d’or dans cette ville unique, qui a abrité durant plusieurs siècles les plus grands compositeurs. Wagner y est né, Bach, Mendelssohn, Schumann y ont longtemps vécu. Mahler, Tchaïkovsky, Grieg, Strauss et bien d'autres y sont venus souvent diriger leurs œuvres. 

En juin dernier, un séjour à Leipzig m'a permis de constater que la vie musicale restait là-bas d'une intensité exceptionnelle, notamment autour de l'orchestre du Gewandhaus. Au sein d'une famille, il n'est pas rare que tout le monde joue d'un instrument. Et, dans les appartements anciens de la ville, comme ceux de Mendelssohn et de Schumann que l'on peut visiter, la pièce centrale autour de laquelle tout s'ordonne n'est ni un portego, comme à Venise, ni une salle à manger (quel vilain terme...), ni même un grand salon, mais un salon de musique. Une pièce suffisamment spacieuse pour qu'un ensemble de musique de chambre et une assistance garnie puissent y prendre place. Leipzig, la ville qui était un orchestre....

Les artistes interpréteront des œuvres de trois grands compositeurs originaires de cette ville. David Bismuth avec son disque autour de Bach (B.A.C.H.ianas et Transcriptions), Alexandra Oehler des morceaux de Schumann et David Timm, directeur musical de l’Université de Leipzig, des pièces de Mendelssohn.