samedi 31 mai 2014

Clarinette viennoise

Wiener Staatsoper - photo Jefopera
La Clémence de Titus était à l'affiche au Wiener Staatsoper.

Aller écouter une oeuvre dans la ville où elle a été créée est une expérience excitante, qui nourrit l'espoir, peut-être illusoire bien sûr, de pouvoir enfin découvrir la vérité de l'oeuvre, ou, à tout le moins, certaines de ses caractéristiques profondes et essentielles.
C'est avec cette idée que j'ai pris le chemin de l'Opéra de Vienne, de surcroît ravi d'écouter un opéra que j'aime beaucoup et sur lequel j'avais écrit un billet il y a quelques mois :


Bon, la vérité révélée ne fût pas du côté de la mise en scène, dont l'indigence a transformé la représentation en version de concert. Ce qui n'était d'ailleurs pas très grave, tant la musique était bien jouée et merveilleusement chantée. Il faut dire que Véronique Gens était sur scène (Servilia), accompagnée d'un plateau vocal solide et d'un Ivan Fisher en grande forme.

La révélation musicale de la soirée ne vint pourtant pas des voix, mais d'un instrument que j'aime beaucoup, la clarinette.

L'une des caractéristiques de La Clémence est en effet la présence de plusieurs airs où elle intervient en solo. Et quel régal que cette clarinette viennoise, veloutée, caressante, malicieuse, venant s'enrouler autour de la voix et jouer avec elle, comme un chat avec une pelote de laine. Il n'y avait plus ni soliste ni orchestre, juste deux virtuoses jouant l'un avec l'autre, dans une tendre et espiègle complicité.

Je n'ai pas trouvé d'extrait viennois de La Clémence de Titus mais on va quand même rester avec Mozart, les Wiener Philarmoniker et Karajan, et surtout l'un des plus grands clarinettistes viennois, Leopold Wlach. L'enregistrement date de 1949 mais on oublie vite son âge tellement c'est beau :

vendredi 23 mai 2014

Le Beau Danube bleu (Un tour du monde en musique : bis !)

Wiener Staatsoper
Quand j'ai fait le programme de ce voyage, j'ai bien pensé au Beau Danube bleu. Mais l'idée de départ était de se limiter aux poèmes symphoniques et, bien qu'elle eût constitué un joli pendant à La Moldau, j'ai écarté la plus connue des valses.

Loin d'imaginer que la fin du voyage allait coïncider avec une escapade impromptue à Vienne. Comme au concert du Nouvel an, Le Beau Danube bleu sera donc notre bis.

J'ai attendu 50 ans pour aller à Vienne. D'année en année, les faux prétextes se sont succédé : ce n'est pas la saison, je n'ai plus assez de congés, les vols sont trop chers, j'irai quand je serai vieux, etc, etc... Le fait que Jean-Laurent ne soit pas vraiment enthousiaste a sans doute, ces dernières années, encore décalé le départ. Mais je serais de mauvaise foi en lui faisant porter seul une responsabilité qui n'incombe en réalité qu'à moi.

Quand on sait ce que cette ville représente et continue d'être pour tous les amoureux de la musique, je ne parviens quand même pas à m'expliquer cette situation. J'ai eu la chance de découvrir plusieurs dizaines de pays, certains fort exotiques, suis parfois retourné cinq ou six fois dans la même ville, mais à Vienne, qui n'est qu'à deux heures d'avion, jamais. 

Il y a quelques années, au sein d'un groupe de travail européen, le représentant de l'Autriche, qui lui, connaissait parfaitement Paris, s'était étonné que je ne sois jamais allé à Vienne. Lorsqu'il m'en demandât la raison, je ne sus évidemment quoi répondre, parvenant juste à écarter les uns après les autres les arguments oiseux qui me venaient à l'esprit.

Le sentiment de tout connaître d'une ville et de ne plus rien avoir à y découvrir ? Bien sûr, j'ai souvent vu et admiré la capitale autrichienne, dans des livres, des films et des documentaires. Les biographies des musiciens et plusieurs romans m'ont fait parcourir ses rues, ses boulevards et visiter ses monuments. Avec le concert du Nouvel an et la série des Sissi, qui font toujours mon bonheur, je ne crains pas de dire que cette ville a toujours fait partie de ma vie, davantage sans doute que bien d'autres où j'ai séjourné, parfois longtemps, dans une relative indifférence. Mais de là à sombrer dans une posture blasée, certainement pas. L'envie de découvrir Vienne s'est au contraire constamment renforcée au fil des ans.

Dans les années 80, au Grand Palais, s'est tenue une exposition remarquable sur la Sécession viennoise. La seule, avec celle sur les jeunes années de Matisse, dont je me souviens encore aujourd'hui avec autant d'enthousiasme que de précision. Passionné par le sujet, j'avais acheté une brochure de présentation -mes moyens d'étudiant ne me permettaient pas le catalogue, l'avais lue et relue, et même préparé un voyage à Vienne en stop. Qui ne se fit jamais.

La peur d'être déçu, alors ? On rêve un lieu en l'imaginant d'une certaine façon, on l'idéalise et quand on y est, on n'en perçoit plus que les laideurs et les désagréments. Aurais-je redouté le "syndrome de Paris", qui frappe chaque année ces touristes japonais, profondément désemparés par leur découverte d'une ville bien différente de celle qu'ils avaient rêvée ? Confiant dans les beautés de la capitale autrichienne, je n'ai, me semble-t-il, jamais craint  la désillusion au point de préférer voyager dans ma tête qu'avec mes pieds.

Il a fallu que coïncident la présence à Vienne d'une collègue de travail et un séminaire professionnel obligeant Jean-Laurent à s'absenter plusieurs jours pour que je me décide à partir enfin à Vienne. Seul, anxieux au point d'en mal dormir et même d'en rêver, en réalité fébrile comme une bonne sœur qui part à Lourdes pour la première fois.
  
Deux jours ne permettent pas de découvrir une ville aussi riche, et mon premier contact avec Vienne a plutôt relevé du survol. La Hofburg, Schönbrunn, la maison de Mozart, quelques superbes églises baroques et, bien sûr, les fameux cafés, si chers au cœur de Schubert. 

Il a peut-être fallu un tour du monde pour en arriver là. Mais pourquoi diable ? 

Et notre Beau Danube bleu, il aurait quand même fallu en dire quelques mots ? Et bien ce sera pour le prochain séjour à Vienne.
  


mercredi 21 mai 2014

Les Planètes (Un tour du monde en musique 14 / 14)

C'est avec Les Planètes que s'achève notre voyage. D'autres étapes auraient pu être ajoutées, la Symphonie alpestre de Richard Strauss, par exemple. Mais, voila, comme les meilleures choses, les plus beaux voyages ont une fin. Et le pari de Phileas Fogg a été tenu : 75 jours depuis le départ sur La Moldau.

Quelques mots sur cette partition célèbre, qui bénéficie d'une discographie abondante et de qualité.

Il s'agit d'une suite symphonique, écrite par le compositeur britannique Gustav Holst entre 1914 et 1917. Elle fût créée avec un grand succès au Queens Hall, sous la baguette d'Adrian Boult, quelques semaines avant l'armistice.

L'oeuvre se compose de sept parties assez courtes, une pour chaque planète alors connue, à l’exception de la Terre. L’ordre n’est pas celui, habituel, de la distance au soleil (Mercure-Venus-Terre-Mars-Jupiter-Uranus-Neptune-Pluton) mais est lié à l’imaginaire que le compositeur associe à chaque planète : Mars le principe de la guerre, Venus la pacificatrice, Mercure le messager ailé, Jupiter le créateur de la joie, Saturne l’agent de la vieillesse, Uranus le magicien et Neptune le mystique.

Chaque planète suit une logique musicale propre et presque tous les styles de l’époque (impressionnisme, romantisme, expressionnisme, modernisme) sont représentés, ce qui fait de la pièce une synthèse remarquable des différents courants musicaux : on y trouve en effet des échos de Rimski-Korsakov, Sibelius, Debussy et Stravinsky.

Mars est une page violente, sombre, parcourue par des rythmes implacables martelés aux cuivres. Ecrite juste avant le début de la Première Guerre, elle campe un paysage sonore de fin du monde. D'une efficacité assez spectaculaire, c'est déjà une véritable musique de film, au point que lorsque je l'ai entendu pour la première fois, j'ai cru voir apparaître le vaisseau amiral de Dark Vador. Visiblement, John Williams connaissait aussi ses Planètes.

En complet contraste, apparaît Venus, avec son tempo lent, son atmosphère féerique et fantastique, souvent aux limites du silence. Une page assez incertaine, sans réelle mélodie, plus empreinte de mystère que de la sensualité habituellement associée à la déesse de l'amour.

Mercure joue un rôle de scherzo, avec des sonorités aériennes de flûte et de célesta.

Jupiter se déroule dans un climat dansant, populaire évoquant un personnage débonnaire et bon vivant, avec au centre une mélodie un peu solennelle, communément appelée l'Hymne de Jupiter ; c'est l'air le plus célèbre de Holst.

Saturne débute aux flûtes et harpes, sur un rythme de marche qui évoque celle du temps. Au terme d'un développement évoquant la jeunesse, son combat et sa défaite contre la vieillesse, le mouvement se termine tranquillement, comme une acceptation de ce qui est inéluctable.

Uranus fait entendre, après un motif de quatre notes, une mélodie déhanchée de bassons. On a là un second scherzo d'humeur assez mahlérienne, empreint d’un humour grinçant, presque violent. Le mouvement commence sur une sorte d'incantation de quatre notes qui annonce le magicien. Une danse va alors en s'intensifiant jusqu'à ce que la harpe rappelle doucement le thème du début. Tout finit sur une explosion orchestrale. Ce mouvement n'est pas sans rappeler L'Apprenti sorcier de Paul Dukas.

Neptune, le septième et dernier mouvement, est la pièce la plus impressionniste de Holst. Les instruments semblent errer dans le vide, sans qu'aucun thème défini ne prenne forme. Un chœur de femmes se fait entendre, a cappella, sortant de nulle part. Il s’agit en fait, selon les instructions de Holst, d’une chorale dissimulée dans une pièce cachée, dont seule la porte laissée ouverte laisse le son filtrer jusqu’au public. Le mouvement finit avec ce chœur, par une disparition en fondu -une première pour la musique classique, le son semblant se perdre dans l'infini. Vers l'infini et au-delà...

samedi 17 mai 2014

Le Louvre Abu Dhabi à Paris

Jeune émir à l'étude - Osman Hamdi Bey - Louvre Abu Dhabi
 
Jusqu'au 28 juillet prochain, le Louvre expose une sélection des premières acquisitions qu'il a faites pour nourrir le futur musée d'Abou Dhabi. Environ 160 œuvres, sur les 400 qui constitueront la collection permanente du musée émirien
  
La sélection a été faite de telle sorte que le visiteur comprenne un message simple : le futur musée sera aussi universel que possible, sans tabous concernant la période, les sujets représentés ou la religion. La nudité ne semble pas avoir été un problème, ni même un certain érotisme, comme en témoigne un superbe vase grec représentant des satyres munis de tous les attributs de la fonction. Au moins, les burkas qui se pencheront sur la sympathique anatomie de ces créatures ne laisseront rien apercevoir de leurs émois.
  
L'accrochage présente des œuvres signées par des peintres illustres (Bellini, Murillo, Giordano, Manet, Caillebotte, Picasso) et d’autres émanant d’artistes moins connus, comme l'Ottoman Osman Hamdy Bey, élève de Gérôme, dont le Jeune émir à l’étude a été reproduit un peu partout à l’occasion de l’exposition.
  
Deux ensembles apparaissent incongrus : une succession assez ennuyeuse de miniatures mogholes et persanes (le Louvre a acheté la collection de James Ivory, on se demande bien pourquoi) et 9 vilains barbouillis bleu et blanc d'un certain Cy Twombly, présenté comme post pollockien.
  
Il y a quelques semaines, dans Libération, le journaliste Vincent Noce épinglait méchamment la collection présentée : Sans thématique, cet assemblage hétéroclite tient d’un inventaire à la Prévert, mâtiné de «politiquement correct» : un Christ bavarois, un Coran, une Vierge de Bellini, un brin de nudité, un poil de tragédie biblique, un gitan de Manet et une scène médiévale d’Ingres, un ivoire allemand, un tabouret 1920, une agrafe carolingienne. 
  
Un zapping de l’histoire de l’humanité, pour donner l’illusion d’une collection «universelle» : un objectif en fait hors d’atteinte, alors que les chefs-d’œuvre de la Renaissance ou de l’impressionnisme sont détenus par les musées. Et qui privilégie un regard européocentriste.
  
Jugement auquel répondit, dans Le Figaro Magazine, le conservateur Vincent Pomarède : cette approche comparatiste consiste au contraire « à décloisonner les arts et les techniques, les cultures et les aires géographiques, pour mettre en valeur les échanges et les spécificités propres à chaque création. Cette démarche est en accord avec le rôle millénaire de l'Arabie lorsque la région était un trait d'union entre l'Europe et l'océan Indien, ouvrant la voie aux liaisons avec l'Asie et l'Afrique.
  
Comme au Louvre Lens, les voisinages inhabituels m'ont semblé générer d'intéressants effets de contraste. Les œuvres présentées, pour la plupart d'un grand intérêt artistique, dialoguent, se répondent sans cesse, et, au final, apparaissent beaucoup plus en valeur que si elles étaient entourées de dizaines de pièces similaires.
 
Un signe qui ne trompe pas : plusieurs jours après la visite, j'avais, et pense toujours avoir en tête la plupart des peintures, sculptures et objets exposés. Ce qui était loin d'être le cas lorsqu'il y a quelques années, je suis sorti du musée d'Athènes sur les genoux, au bord de l'overdose après mon soixantième vase grec rouge sur noir -à moins que cela soit noir sur rouge, mais je ne m'en souviens plus.
  
A la fois pédagogique et ludique, jouant sur les contrastes pour mieux mettre en valeur chacune des œuvres, mais aussi pour montrer comment les cultures et les civilisations ont pu s'influencer mutuellement, cette nouvelle approche de la muséographie complète la présentation traditionnelle par écoles et par époques, adoptée par la plupart des grands musées occidentaux. Il ne m'est pas apparu qu'elle ait vocation à s'y substituer.
  
A Abu Dhabi, plus de 5 000 ouvriers travaillent actuellement à l'édification d'un bâtiment somptueux, conçu par Jean Nouvel. Un dôme blanc de 180 mètres de diamètre, soutenu par quatre piliers colossaux. Le Louvre Abu Dhabi, qui proposera 6 000 mètres carrés de galeries permanentes et 2 000 pour les expositions temporaires, devrait ouvrir en 2016.
  

samedi 10 mai 2014

Amazonas (Un tour du monde en musique 13 / 14)

Du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos (1887 - 1959), je n'ai longtemps connu, sans doute comme beaucoup de gens, que la 5ème des Bachianas brasileiras, celle avec voix de soprano.

Mais il y a quelques mois, j'ai écouté avec beaucoup de plaisir plusieurs de ses pièces pour piano, grâce au bel enregistrement de Wilhem Latchoumia :


J'en étais à peu près resté là, jusqu'à ce que je découvre Amazonas, en préparant ce tour du monde en musique. 

Composé à Rio de Janeiro en 1917, le poème symphonique Amazonas a été créé 12 ans plus tard à Paris, sous la direction de Gaston Poulet. Et fit forte impression sur le public, ce que l'on peut comprendre.

Des accords sauvages échappés du Sacre du Printemps, des envolées stridentes et de brusques variations rythmiques créent un climat oppressant, voire anxiogène, qui restitue avec une remarquable efficacité la force sauvage des forêts tropicales. Le musicologue Mario De Andrade parle d'un orchestre qui avance en se traînant péniblement, cassant des branches et mettant à bas des arbres, des tonalités et des traités de composition.

Je l'ai écouté les yeux clos, laissant courir mon imagination, percevant peu à peu le glissement des serpents sur le sol moussu, les cris de grands oiseaux multicolores, le bruissement des feuilles de la canopée et le souffle d'Indiens menaçants munis de sarbacanes. Avec quelques réminiscences d'expéditions récentes dans la jungle de Bornéo (cf. illustration), guère plus hospitalière que celle d'Amazonie, l'effet a été complet.

L'originalité de la pièce tient aussi au fait qu'une grande partie des thèmes proviennent de motifs musicaux que Villa-Lobos a recueillis auprès des Indiens d'Amazonie. Bon, pas de quoi fredonner en sortant du concert, juste quelques éléments, savamment assemblés dans une masse orchestrale riche et foisonnante, émaillée de sonorités rares obtenues d'instruments bizarres, tels les sarrusophones (instruments à anche double, comme le hautbois, le basson ou le cor anglais, mais avec un corps en cuivre), les violinophones (sorte de cor relié à un violon) et une panoplie pittoresque de percussions primitives.

Là encore, mais cela finit par devenir une antienne depuis le début de ce voyage, je me demande pourquoi cette pièce aux couleurs fascinantes n'est jamais enregistrée ni inscrite au programme des concerts.

mardi 6 mai 2014

Central Park in the dark (Un tour du monde en musique 12 / 14)

Welcome to New York ! En compagnie d'un compositeur singulier, Charles Ives. 

Un autodidacte plus que doué, qui a développé dans sa jeunesse le goût de l’expérimentation musicale, notamment grâce à son père : chef de chorale dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre, celui-ci avait en effet coutume, les jours de parade, d'installer son fils au milieu d’un square, afin, disait-il, qu'il se forge l'oreille à l'écoute des fanfares et des bruits de foule. La leçon ne sera pas oubliée.

Une fois ses études achevées, le jeune Charles, qui garde les pieds sur terre, se lance dans la carrière des assurances. Et y fait rapidement fortune - nous sommes en Amérique.

Mais le dimanche, il étudie la musique, et compose d'étranges partitions en utilisant des techniques d'avant-garde, comme le collage, les musiques simultanées, la polytonalité, la polyrythmie et les micro-intervalles.

Le succès est pourtant loin d'être au rendez-vous. Effrayé par ces innovations, le public siffle à chacun de ses concerts, lesquels deviennent de ce fait de plus en plus rares. Et heureusement que les polices d'assurances sont là pour faire bouillir la marmite.

A partir de 1940, les choses commencent à changer. Plusieurs musiciens en vue, comme Elliott Carter, Lou Harrison, Bernard Hermann (le compositeur d’Alfred Hitchcock) et Leonard Bernstein s'intéressent aux partitions de Charles Ives et se démènent pour les faire connaître. Sa musique est alors de plus en plus programmée. En 1947, sept ans avant sa mort, le compositeur reçoit même le prix Pulitzer pour sa troisième symphonie.

Son oeuvre la plus célèbre, qui fait l'objet de notre étape d'aujourd'hui, est une courte pièce orchestrale intitulée Central Park in the dark.

Composée en 1906, mais créée seulement en 1954, elle fait partie d’un ensemble nommé Three Outdoor Scenes, dont elle est le dernier volet. Ives la décrit comme l'évocation d'une chaude nuit d'été, dans la perspective d'un banc, dans Central Park, dans les anciens jours, avant que le moteur à combustion et la radio aient monopolisé la terre et l'air.

C'est un ensemble de souvenirs et d'impressions sonores échappés d'une époque disparue, collés ensemble dans une superposition quasi cinématographique, et d'une stupéfiante modernité.

Central Park in the dark s’ouvre sur des sonorités atonales jouées par les cordes. Des sonorités sinueuses, mystérieuses, presque primitives, que viennent heurter une série de sons urbains. D'un casino qui n'est pas loin, on perçoit des bribes de ragtime (piano bastringue). Puis, passe un camion de pompiers et un cheval effrayé. On arrive progressivement à un paroxysme orchestral qui vient saturer l'espace sonore, un climat hurlant, selon Ives, qui s'éteint aussi bizarrement qu'il est venu. La nuit commence à être fraîche, et le temps semble venu de rentrer à la maison.

jeudi 1 mai 2014

Le Désert (Un tour du monde en musique 11 / 14)

Avant de traverser l'Atlantique, une pose spirituelle dans le désert, en compagnie d'un musicien encore une fois bien oublié, mais qui fût en son temps aussi célèbre que Berlioz et Bizet : Félicien David.

Né en 1810 à Saint-Germain-en Laye, orphelin de père, le jeune Félicien s'initie à la musique dans les chorales paroissiales. Mais, pour gagner sa vie, il est obligé de travailler comme clerc d'avoué. Triste prison pour un jeune homme au tempérament idéaliste et fougueux. 

N'en pouvant plus des paperasses et des prétoires, il envoie tout balader l'année de ses 20 ans pour rejoindre le mouvement des Saint-Simoniens, et en devient assez vite une sorte de compositeur officiel.

Deux ans plus tard, la secte est dissoute et son gourou, le père Enfantin, jeté en prison. Contraint à l'exil, Félicien prend le premier bateau pour Le Caire, avec l'idée de faire connaître aux Égyptiens les joies du saint-simonisme. Mais, comme bien d'autres, avant et après lui, il voit s'évanouir ses ambitions et ses ardeurs missionnaires dans les ondulations des danseuses du ventre, les vapeurs de narguilé et les mélopées envoûtantes de la musique égyptienne.

David restera trois ans au Caire et en profitera pour visiter la Syrie et la Palestine, avant de rentrer en France, chassé par une épidémie. 

Profondément marqué par ce voyage, il deviendra l'initiateur de l'orientalisme musical, influençant la plupart de ses collègues musiciens, Berlioz bien sûr, mais aussi Delibes (Lakmé), Bizet (Les Pêcheurs de perles), Saint-Saëns (dernier concerto pour piano dit l'égyptien, Samson et Dalila) et Massenet (Le Roi de Lahore, Hérodiade, Thaïs, etc.).

Il est lui-même l'auteur de quatre opéras, dont le nom délicieux rend encore plus cruelle la disparition du répertoire : La Perle du Brésil, Herculanum, Lalla-Roukh et Le Saphir. Ils connurent tous le succès, certains même un vrai triomphe. A quand leur résurrection à la Salle Favart ?

Félicien David inventa aussi un genre, qui nous occupe aujourd'hui avec Le Désert mais qui n'a pas connu une grande postérité : l'ode symphonie. C'est un mélange d'oratorio et de mélodrame avec intervention d’un récitant. Le principe en avait déjà été expérimenté par Benda, à la fin du XVIIIe siècle, puis repris dans l’opéra pré-romantique dès Ariodante de Méhul et Fidelio de Beethoven. Mais David lui confère un pouvoir dramatique différent, en offrant à voir avec les oreilles l’immensité d’un désert aride.

Dès sa création, en 1844, Le Désert connaît un immense succès. La presse s'enflamme, Berlioz crie au génie. Théophile Gautier, dans son Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, écrit :

Jamais peut-être il n'y eut d'exemple d'un succès pareil ! Chacun était venu presque à regret, en s'arrachant avec peine du coin du feu en se disant: « Encore un concert! » Jugez de la surprise! D'abord, on ne voulut pas y croire; mais bientôt les spectateurs, subjugués, entraînés, transportés, des applaudissements et des bravos ont passé aux cris, aux acclamations forcenées; les pieds, les mains, les cannes, tout se mettait de la partie; on voulait faire répéter chaque morceau, chaque note, la symphonie toute entière.

C’était de la rage, du délire. L’enthousiasme, à son comble, avait gagné les exécutants, qui abandonnaient leurs instruments pour applaudir. Chose honorable à dire pour cette pauvre espèce humaine tant calomniée, devant un tel succès, devant une telle oeuvre, toute rivalité, toute jalousie avaient disparu. Les compositeurs avaient les yeux pleins de ces nobles larmes de l'âme que le beau seul fait jaillir; les plus émus, les plus enivrés étaient ceux qui perdaient le plus à l'avènement du jeune symphoniste.

Le Désert, qui dure une petite heure, se compose de trois parties, chacune divisée en séquences au contenu descriptif précis.

1 - Entrée au désert, chant du désert et glorification d'Allah, apparition de la caravane, marche de la caravane, tempête, le calme renaît et la caravane reprend sa marche ;

2 - Etoile de Vénus, hymne à la nuit, fantaisie arabe, danse des almées, liberté au désert et rêverie du soir ;

3 - Lever du soleil, chant du muezzin, la caravane reprend sa marche, elle disparaît au loin, chant du désert et glorification d'Allah.

A Venise, le Palazetto Bru-Zane, dont on ne saluera jamais assez la qualité des initiatives, rend en ce moment hommage à Félicien David, à travers un Festival qui lui est entièrement consacré. Il a commencé en avril et se déroule jusqu'au 17 mai :