samedi 26 avril 2014

Nuits dans les jardins d'Espagne (Un tour du monde en musique 10 / 14)

Créées en avril 1916 au Teatro Real de Madrid, les Nuits dans les jardins d'Espagne sont certainement l'une des plus belles compositions de Manuel de Falla. Imaginées au départ comme des nocturnes pour piano seul, les Nuits furent réécrites en pièces pour piano et orchestre, sur la suggestion du grand pianiste Ricardo Vines, à qui Falla les a dédicacées.

Le compositeur a qualifié sa partition d'impressions symphoniques, ce qui l'inscrit dans la postérité immédiate d’Iberia de Debussy et de la Rhapsodie espagnole de Ravel. Mais avec une finesse et une subtilité supérieures dans le mélange du matériau folklorique andalou (flamenco) avec les sonorités orchestrales.

Brillante mais rarement dominante, l'écriture pianistique s’inspire beaucoup de celle de la guitare, avec une abondance d'arpèges et de trilles. Les Nuits ne sont pourtant pas un concerto stricto sensu, car le piano ne s’oppose jamais à l’orchestre et même, ne dialogue presque pas avec lui. Tel le promeneur nocturne, le piano reçoit et exprime les impressions et sensations reçues du jardin orchestre.

La première nuit se passe au Generalife, la résidence d’été des rois maures, à Grenade, dans son superbe jardin en terrasses. Le climat nocturne est instauré par le premier thème, d’abord proposé par l’orchestre, parcouru du frémissement des cordes, puis repris par le piano en de rapides et brillantes figures mélodico-rythmiques sur toute l’étendue du clavier.

Il ne faut pas chercher un programme précis, comme dans La Moldau. La musique n’essaie pas d’imiter le bruit des fontaines ou du vent dans les jasmins, mais peint les émotions ressenties au cours d'une promenade nocturne dans ces lieux magiques. On est donc beaucoup plus près de l'atmosphère du Lac enchanté de Liadov que de celle des Fontaines de Rome de Respighi (cf. posts précédents).

La deuxième Nuit, intitulée Danse lointaine, installe la même atmosphère d’enchantement nocturne avec, par bouffées soudaines, des envolées rythmiques et d'étranges mélopées.

Le dernier mouvement, Dans les jardins de la Sierra de Cordoue, s’enchaîne au précédent. Il est en forme de rondo, avec un superbe solo de piano, enchâssé entre deux séquences endiablées qui font rutiler tout l’orchestre dans les feux d’une fête gitane.

jeudi 24 avril 2014

Escales (Un tour du monde en musique 9 / 14)

Partons avec Jacques Ibert pour une croisière méditerranéenne, de Rome à Valence. Une première escale nous fera découvrir Palerme et une deuxième la Tunisie.

Le premier morceau, Rome - Palerme, emprunte son motif au folklore italien. C'est une sorte de nocturne, au tempo modéré, exposé d'abord par la flûte puis par le hautbois, qui offre des courbes assez sinueuses, sur un large et calme balancement de l'orchestre (cordes et harpes). Sa couleur mélancolique est assez inhabituelle pour une évocation de l'Italie, mais peut-être est-ce la mélancolie du départ et des adieux.

La sirène retentit, le paquebot quitte doucement les côtes italiennes et met le cap sur le Sud. Nous voici arrivés à Tunis. Dans un café arabe, un musicien joue une mélopée sensuelle (hautbois), un autre de ce tambour arabe que l'on appelle derbouka (quatuor de cordes). La fumée du thé brûlant se mêle à celle des narguilés et de la bonne herbe. Un  jeune homme au teint cuivré et aux lèvres peintes se lance dans une danse sensuelle et chaloupée. La tête commence à tourner et les sens s'échauffent.

Mais la sirène du paquebot se fait de nouveau entendre, il est temps de rentrer à bord. Nous voguons toute la nuit et découvrons le port de Valence dans la brume du matin. Plusieurs motifs rhapsodiques font scintiller l'orchestre, à l'image de l'Espagne trépidante et baignée de soleil que nous allons découvrir. Et c'est dans ses rythmes endiablés que s'achève notre courte croisière.

On ne va pas dire qu'Escales a révolutionné l'histoire de la musique, et je ne prétendrai pas non plus que cette pièce puisse rivaliser avec les compositions orchestrales de Ravel, auxquelles on a parfois voulu la comparer. Pourtant, ce triptyque coloré mériterait d'être plus connu et mis de temps en temps à l'affiche des concerts.

Escales a été composé entre 1920 et 1922, suite à une croisière en Méditerranée qu'avait effectuée le compositeur. Créé aux Concerts Lamoureux, en 1924, il a aussi inspiré un ballet, donné à l'Opéra de Paris en 1948, sur une chorégraphie de Serge Lifar.

Deux mots sur Jacques Ibert, qui n'est pas beaucoup plus connu que Liadov et Delius, avec qui nous avons fait connaissance au cours de précédentes étapes.

Né en 1890, Ibert étudie au Conservatoire de Paris, de 1910 à 1914, et remporte le premier grand prix de Rome, en 1919. Une ville qu'il retrouve 20 ans plus tard, cette fois comme directeur de la Villa Médicis, poste qu'il occupe de 1937 à 1940, jusqu'à la déclaration de guerre de l'Italie à la France. Il part alors se réfugier à Antibes, où il survit dans une semi clandestinité et occupe ses journées en composant. Rétabli dans ses fonctions en octobre 1944, Ibert reprend le chemin de Rome et de la Villa Médicis, où il se réinstalle jusqu'en 1960, avant de décéder deux ans plus tard.

Jacques Ibert a composé des opéras, des ballets, des musiques pour le théâtre, le cinéma et la radio, des œuvres vocales ou instrumentales légères et mélodieuses. Tout est pratiquement tombé dans l'oubli.


dimanche 13 avril 2014

De l'or sous le volcan

Descendons jusqu'à Naples, invitée du musée Maillol, qui accueille jusqu'au 20 juillet prochain une exposition exceptionnelle consacrée au trésor de San Gennaro (Saint Janvier).

Attention, rien à voir avec Gennaro Olivieri, l'arbitre pétulant dont se souviennent tous ceux qui ne loupaient jamais Jeux sans frontières. Rien à voir non plus avec l'épicier dont Jean Gabin hurlait le nom dans La Traversée de Paris

Non, San Gennaro, c'est le patron de la ville, un saint mort en martyr au cours des persécutions de Dioclétien et dont le sang, recueilli à sa mort dans deux ampoules, se liquéfierait trois fois par an sous les bêlements de mémés en transe, au cours de cérémonies religieuses ferventes et pittoresques.

Entre 1526 et 1527, les Napolitains implorent la protection du saint contre la guerre et la peste, deux fléaux qui viennent de décimer leur ville. Pour cela, ils décident de signer avec lui (il était mort depuis plus de 1 200 ans mais ce n'est pas bien grave, on est à Naples...) un contrat devant notaire, par lequel le saint s'engage à protéger la ville de la peste et des éruptions du Vésuve ; le peuple de Naples, en contrepartie, promet de lui construire une nouvelle chapelle, au sein de la cathédrale, et de lui constituer un trésor.

Et quel trésor ! La plus importante collection de pierres précieuses au monde, que l'on ne peut comparer qu'aux joyaux de la Couronne de France, de celle d’Angleterre ou de Russie. Ce trésor fabuleux n'étant jusqu'alors jamais sorti d'Italie, son exposition au Musée Maillol est un événement exceptionnel.

Les deux pièces maîtresses de l’exposition sont la mitre de Gennaro (affiche ci-dessus) et le collier.

La mitre est faite de huit kilos d’or et d’argent, et tapissée de 3 890 diamants, 198 émeraudes et 168 rubis. L’émeraude symbolise l’union de San Gennaro à l’éternité, les rubis le sang du martyr qu’il a subi et les diamants sa foi inébranlable. Mais pour les gemmologues, la mitre est la plus extraordinaire collection de pierres en provenance de mines précolombiennes.

C’est à partir de 1679 que les héritiers des grandes familles aristocratiques gardiennes du trésor du saint patron de la ville réunirent ses plus belles pierres précieuses pour faire un collier destiné à orner le buste de San Gennaro. Au fil des siècles, le collier est enrichi par les dynasties régnantes d’Europe. Quatre siècles de l’histoire de l’Europe figurent dans le plus précieux collier au monde, qui compte désormais 700 diamants, 276 rubis et 92 émeraudes.




Au delà de ces deux pièces extraordinaires, on découvre quinze superbes bustes de saints, tous en argent, des tableaux et une série d'objets liturgiques d'une richesse à vous dissuader définitivement de donner une pièce à la messe -ce qui ne risque pas de m'arriver.


jeudi 10 avril 2014

Opéra Comique saison 2014 2015

L'Opéra Comique vient de dévoiler le programme de sa prochaine saison, au cours de laquelle on va fêter les 300 ans de la maison. 

Jérôme Deschamps, dont ce sera la dernière saison à la tête de la Salle Favart, a concocté une programmation joyeuse et stimulante :

Pour les fêtes de fin d'année, une Chauve-souris, comme il se doit, servie par Stéphane Degout et Sabine Devieilhe avec Marc Minkowski à la baguette, mise en scène de Ivan Alexandre.

On retrouvera à partir de janvier un duo d'habitués de la maison, William Christie et Robert Carsen, qui nous ont enchanté cette année dans Platée. Ils présentent une nouvelle féerie baroque, Les Fêtes vénitiennes, opéra ballet d'André Campra, créé à l'Académie royale de musique en 1710. Sur scène, deux chanteurs que j'aime beaucoup, et qui étaient aussi dans Platée, Marc Mauillon et Cyril Auvity.

Puis une nouveauté : Au monde, un opéra de Philippe Boesmans, sur un texte de Joël Pommerat d’après sa pièce éponyme, qui vient d'être créé au Théâtre Royal de La Monnaie, à Bruxelles, le 30 mars dernier.

Le printemps sera salué par Le Pré aux clercs, un opéra comique de Ferdinand Hérold. La première saison dirigée par Jérôme Deschamps avait permis la résurrection de Zampa. C'était avant que je commence ce blog. Voici donc, en conclusion de mandat, l’autre chef-d’oeuvre de ce compositeur romantique, une peinture haute en couleurs des journées qui précédèrent la Saint-Barthélemy. Je me demande bien ce qu'il y a de comique là-dedans, mais à l'Opéra, tout est possible, on le sait.

Ciboulette, de Reynaldo Hahn, revient dans la même production que l'an dernier (quel bonheur !), puis une seconde création, Les contes de la lune vague après la pluie, opéra de chambre de Xavier Dayer d'après le scénario du film de Kenji Mizoguchi.

L'année du tricentenaire se terminera en apothéose avec Les Mousquetaires au couvent, opérette en trois actes de Louis Varney sur un livret de Paul Ferrier. Jérôme Deschamps mettra lui-même en scène ce qui sera, c'est bien triste, son dernier spectacle à Favart.

mardi 8 avril 2014

Moi Auguste, empereur de Rome...

Restons un peu à Rome avant de poursuivre notre tour du monde en musique.

Dans une exposition passionnante, le Louvre retrace la vie et l'oeuvre d'Auguste, le premier empereur de Rome (63 avt JC - 14 après).

Très belle installation, au Grand Palais, dans de larges espaces baignés de lumière et hauts sous plafond, qui mettent parfaitement en valeur les quelques 300 œuvres exposées, la plupart en provenance du Louvre et de plusieurs grands musées italiens, dont le Capitole, à Rome, et le musée archéologique de Naples.

Le visiteur est accueilli par une immense statue en marbre de l'empereur. Derrière elle, sur le mur, une transcription du Res Gestae, le testament politique d'Auguste, dans lequel il rend compte de ses actions. Un texte que je me souviens avoir étudié à la Faculté de Poitiers, dans le cours d'histoire du droit de Mademoiselle de L'Epine...

Sous le règne d'Auguste, les statues en l'honneur de l'empereur envahissent Rome et l'Empire. Plusieurs d'entre elles sont présentées au Grand Palais, ainsi que des bustes (tous très beaux) mais aussi des monnaies, bijoux, camées et de nombreux objets de la vie quotidienne (candélabres, trépieds, lampes, vaisselle, etc.), d'une finesse et d'une modernité saisissantes. Beaucoup proviennent de Pompéi et d'Herculanum.

Des révélations aussi, comme ces panneaux peints en 1869 par des élèves de l'Ecole des Beaux Arts, oubliés depuis dans les réserves, et dernier témoignage des décors aujourd'hui disparus de la maison de l'impératrice Livie, la troisième femme d'Auguste.

L'exposition, qui a lieu jusqu'au 13 juillet 2014, a été baptisée avec malice Moi, Auguste, empereur de Rome. Mais que l'on se rassure, c'est bien le seul point de comparaison entre l'empereur de Rome et un certain entremet bas de gamme.

samedi 5 avril 2014

Les Fontaines de Rome (Un tour du monde en musique 8 / 14)

Après Les Pins, Les Fontaines. Respighi les décrit en musique à quatre moments de la journée, où le caractère de chaque fontaine s’harmonise le mieux avec le paysage environnant et leur beauté s’impose le plus à l’observateur.

La Fontaine de Valle-Giulia à l’aube commence par une mélopée orientale au hautbois. C'est une pièce pastorale, toute en douceur, qui peint un paysage bucolique dans lequel des troupeaux passent et disparaissent dans la brume matinale.

La Fontaine du Triton le matin évoque, à l'aide de fanfares de cors sur les trilles de l’orchestre, des jets d'eau bondissants, au milieu desquels on imagine naïades et tritons batifolant joyeusement en dansant, riant et s'éclaboussant.

Marcello et Anita s'y baignaient la nuit mais Respighi préfère le soleil de midi pour évoquer la célèbre Fontaine de Trevi. Des fanfares éclatantes et solennelles annoncent l’arrivée du char de Neptune, trainé par des chevaux marins, escorté de tritons et de sirènes. Le cortège passe en majesté puis s’éloigne, tandis que résonnent encore des appels de trompette en sourdine. Les flots bouillonnants de la Fontaine de Trevi sont rendus avec beaucoup de fougue par cette musique solaire, dont certains traits font penser à des passages de la Symphonie alpestre de Richard Strauss.

En contraste avec la précédente pièce, Les Fontaines de la Villa Medicis au couchant nous ramène à une atmosphère paisible, douce, voire mélancolique, émaillée de chants d’oiseaux et du son lointain d’une cloche. C'est l'heure du crépuscule, une délicate lumière dorée enveloppe la fontaine. Les étoiles commencent à briller dans le ciel de Rome.


mercredi 2 avril 2014

Les Pins de Rome (Un tour du monde en musique 7 / 14)

Quittons la brume de Paris pour le soleil de Rome.

Composé en 1924 par Ottorino Respighi (1879 - 1936), Les Pins de Rome s’inscrit, avec Les Fontaines de Rome (1916) et Les Fêtes romaines (1928), dans une trilogie évoquant la ville éternelle. Bien connues, les deux premières œuvres sont régulièrement données au concert et bénéficient d'une excellente discographie.

Le poème se compose de quatre parties, de forme assez libre. Elles s’enchaînent sans coupure, ce qui créé l'impression d'une longue balade en ville, ponctuée de visites et de pauses à l'ombre des pins.

Nous parcourons d'abord le grand parc de la Villa Borghese (Pins de la Villa Borghese), lumineux et baigné de soleil. Trompettes, crécelles, comptines et rythmes de galop évoquent les jeux d'enfants qui animent le parc.

Avec la deuxième pièce (Pins près d'une catacombe), l'ambiance change radicalement : des échos lointains de ce qui ressemble à un chant de procession ou à une marche de pèlerinage s'échappent de sinistres tombeaux. Suit une mélodie jouée aux cuivres, avec le soutien des cordes, qui enfle et diminue dans un crescendo decrescendo. Puis revient le motif initial, qui s'éteint aussi discrètement qu'il était apparu.

Une cadence de piano, relayée par la clarinette et le chant du rossignol, nous accueille sur la colline du Janicule (Pins du Janicule), que nous gravissons pour admirer le clair de lune sur les coupoles dorées. Une mélodie langoureuse aux cordes laisse imaginer que nous sommes en aimable compagnie pour contempler le plus beau paysage du monde.

Réveil en fanfare avec les Pins de la Via Appia : rythme martial suivi d'une mélodie un peu orientale jouée par le hautbois. Dans un crescendo impressionnant, une légion triomphante s'approche du Capitole. Fanfares de trompettes et de buccins, ponctuées de coups de gong : Cléopâtre sur son char fait son entrée dans Rome. C'est du péplum à grands effets, en Cinémascope et Dolby stéréo. 

Les compositeurs de musiques de films se souviendront de la leçon de Respighi, qui, en bon élève de Rimski-Korsakov, auprès de qui il était allé étudier, utilise brillamment toutes les ressources de l’orchestre, incluant des percussions complexes (gong, petites cymbales, tambourin, crécelle, xylophone spécial, etc.), un large ensemble de cuivres (buccins, trompettes cachées), un piano, un orgue, un célesta, et même un enregistrement audio du chant d’un rossignol pour les Pins du Janicule. Ce qui donne au parc romain un petit air de jardin du monastère.