samedi 25 janvier 2014

Claudio Abbado (1933 - 2014)

Moment très émouvant avant-hier au Théâtre des Champs-Elysées. Daniele Gatti entre sur scène et annonce d'une voix éteinte que le maestro Claudio Abbado nous a quittés. En sa mémoire, les musiciens de l'Orchestre National s'installent à leur pupitre et jouent l'aria de la 3ème suite pour orchestre de Bach.

Le morceau terminé, le chef baisse lentement sa baguette. Personne n’ose applaudir, le temps est suspendu, la salle est plongée dans un silence total. Dix secondes, quinze peut-être s’écoulent, rien ne bouge, pas un bruit. Puis quelques timides applaudissements, le chef se retourne, quitte la salle et revient accompagné d’Anne Gastinel, qui doit jouer le concerto pour violoncelle de Dvorak. Le concert peut commencer.

Je n'ajouterai rien aux nombreux articles et hommages parus dans le monde entier depuis le décès de Claudio Abbado. Juste le souvenir de sa voix douce et mélodieuse, qui, dans un français parfait, évoquait la musique en parlant peu de technique et de direction mais souvent de beauté, d'amour et de partage.

Parmi ses nombreux enregistrements, j'en ai sélectionné cinq, ce qui n'a pas été facile. 

Deux opéras, car comme tous les très grands chefs, Abbado était sans doute d'abord un chef d'opéra :

La Cenerentola, avec le London Symphony Orchestra, Luigi Alva et Teresa Berganza


Macbeth, avec l'Orchestre de la Scala, Shirley Verrett, Piero Capuccilli, Placido Domingo et Nicolai Ghiaurov




Deux intégrales symphoniques, Mendelssohn et Ravel, un répertoire où la rigueur, la précision et le sens de la mise en place de Claudio Abbado font merveille.







Un peu moins connue peut-être, cette belle version de la musique de scène que composa Schubert pour la pièce de théâtre Rosamunde, Princesse de Chypre. Abbado dirige l'Orchestre de Chambre d'Europe, Anne-Sofie von Otter chante les parties de soprano.








lundi 13 janvier 2014

Une Lakmé est née

Un tonnerre d’applaudissements fait trembler les murs de la Salle Favart, le public tape des pieds, les bravos fusent et le bonheur se lit sur le beau visage de Sabine Devieilhe. Le célèbre air des clochettes a enflammé la salle, une nouvelle Lakmé vient de naître.

20 ans après le triomphe de Natalie Dessay, le pari était difficile à relever. Mais l’Opéra Comique a fait le meilleur choix en confiant le rôle à cette jeune soprano française, que j'ai eu le bonheur de découvrir récemment, à Lyon, dans La Flûte Enchantée. Elle y chantait merveilleusement bien la Reine de la Nuit.

Comme celui de Madame Butterfly, le livret de Lakmé est inspiré d’un roman de Pierre Loti (Le mariage de Loti) qui nous raconte la passion impossible entre deux amants issus de cultures différentes.

Dans l’Inde du XIXème siècle occupée par les Anglais, la jeune Lakmé, fille d’un prêtre brahmane, s’éprend d’un officier britannique, Gérald. Mais le père de la jeune fille, Nilakantha voit cette union de très mauvais œil.

Pour identifier le coupable, il va obliger Lakmé à chanter en public (c’est le célèbre air "des clochettes"), piégeant ainsi Gérald qui ne peut s’empêcher d’exprimer son émoi. Nilakantha surgit, le poignarde, Gérald s’enfuit avec Lakmé, qui parvient à le cacher et le soigne avec amour. Mais lorsqu’elle comprend que Gérald va la quitter pour regagner les rangs de l’armée britannique, elle se donne la mort avec le poison d’une fleur de datura.

Lakmé est un très bel opéra, qui transcende les conventions par la vérité qu’il confère à ses personnages et la poésie dont il nimbe chaque scène. Le livret est bien construit, efficace et les airs tous plus beaux les uns que les autres. Dès la création, le succès fût considérable : plus de 1 500 représentations se succédèrent ainsi à la Salle Favart. 

Bouleversante Sabine Devieilhe, dont la virtuosité est toute empreinte de délicatesse et d’émotion, parfaitement entourée par Frédéric Antoun (Gérald) et Paul Gay (Nilakantha). L’accompagnement orchestral de François-Xavier Roth et de son orchestre Les Siècles est nerveux, tendu, mais toujours limpide, et la mise en scène sobre et lumineuse de Lilo Baur sert l’œuvre à merveille. La relève est assurée.



mercredi 8 janvier 2014

Je me souviens de Monique de La Bruchollerie

Entre Saint Crépin patron des cordonniers et l'invention de la mayonnaise au siège de Port Mahon, Georges Perec se souvient d'un très beau récital donné dans la cathédrale de Chartres par la pianiste Monique de La Bruchollerie (Je me souviens, éditions Fayard).

Pierre-Jean Tribot, sur le site Resmusica, écrivait récemment à son propos : Certains artistes passent leur époque sans laisser de traces autres que dans le cœur des gens qui ont pu les entendre et les approcher. La pianiste Monique de la Bruchollerie fait partie de ces individus

Peu présente au disque car elle n’appréciait guère le studio, cette musicienne hors du commun, disparue en décembre 1972, a été quasiment oubliée.

On trouve quand même sur Amazon un superbe enregistrement regroupant la 48ème sonate de Haydn, la Fantaisie en ut mineur de Mozart, plusieurs pièces de Chopin et de Saint-Saëns ainsi que la sonate de Dutilleux.

Née le 20 avril 1915 à Paris dans une famille de musiciens, Monique de La Bruchollerie entre à 11 ans au Conservatoire National de Musique et de danse de Paris, dans la classe de piano d'Isidore Philipp.

En 1936, elle reçoit le 3ème prix au prix International de Vienne, est lauréate l'année d'après au concours Chopin de Varsovie, puis au concours Ysaÿe de Bruxelles. En 1941, Charles Münch l’engage pour trois années consécutives avec l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire.

Lors de tournées triomphales, Monique de La Bruchollerie joue, avec une fougue et une énergie dignes d’Horowitz, deux concertos d'une difficulté technique redoutable, le premier de Tchaïkovsky et le troisième de Rachmaninov. Profondément admirée par Sviatoslav Richter, Wilhem Kempff et Emil Gilels, c’est en Allemagne et dans les pays de l’Europe de l’Est qu’elle remporte ses plus grands triomphes. Elle joue également souvent avec Eugen Jochum, qui dit un jour d’elle : elle était corps et âme une musicienne. Elle représentait l’école française, mais elle était plus encore : son jeu n’était pas seulement lucide et limpide, il correspondait profondément au compositeur interprété.

 
Monique de La Bruchollerie parcourt le monde entier, jusqu’au 18 décembre 1966, jour terrible où un grave accident de voiture, en Roumanie, la prive à jamais de ses mains de pianiste. Elle se tourne alors vers l'enseignement, notamment au Conservatoire National de Musique de Paris et à l’Académie de Musique de Nice. Au sein du Festival d’Aix-en-Provence, elle créée des récitals de piano, Une Heure avec... et Les Grands Jeunes, afin que de jeunes espoirs puissent se faire connaître des mélomanes.

vendredi 3 janvier 2014

L'art et la révolution

1849. Chassé de Dresde puis de Weimar pour ses prises de position révolutionnaires, Richard Wagner trouve refuge à Zurich, où il s'installe avec son épouse Minna. Apaisé, il lit, rencontre des intellectuels et prend la plume pour exprimer ses idées, dans un essai intitulé L'art et la révolution. Un ouvrage que les éditions Sao Maï ont eu l'excellente idée de rééditer l'année dernière.

De quoi s'agit-il ?

Wagner remonte aux sources de la civilisation occidentale, en Grèce, dont il se proclame redevable de l'héritage intellectuel, notamment du théâtre. Court âge d'or après lequel, estime-t-il, tout se gâte, en particulier à Rome, où les Stoïciens enseignent un mépris de soi-même et un dégoût de la vie préparant les voies d'un christianisme qu'il trouve vénéneux et chargé de neurasthénie.

Certes, la nation germanique va lutter courageusement contre le pouvoir temporel de l'Eglise, allant même, avec Luther, jusqu'à remettre en cause son autorité spirituelle. Et, à Nuremberg comme au sein des autres cités marchandes allemandes et italiennes, de grands artistes, à la Renaissance, laissent s'épanouir leur génie.
  
Toutefois, à peine libéré des hypocrisies chrétiennes, l'art se vend aux princes, puis, encore pire, à la bourgeoisie. Et, alors qu'il était une religion chez les anciens Grecs, il devient un métier et un commerce régis par les lois du profit.
  
Wagner émet le souhait qu'un art moderne et régénéré s'émancipe, en premier lieu dans le théâtre, l'institution la plus complète et la plus efficace pour l'éducation du peuple. Le goût de la beauté devant alors conduire l'humanité à s'élever pour s'accomplir dans le sentiment supérieur de l'amour. D'où cette conclusion toute beethovénienne : Dressons l'autel de l'avenir, tant dans la vie que dans l'art vivant aux deux plus sublimes éducateurs de l'humanité : Jésus qui souffrit pour elle et Apollon qui l'éleva à sa dignité pleine de joie
  
Envoyé à un éditeur de Leipzig, L'art et la révolution est publié immédiatement et rallie à Wagner de nombreux partisans dans les milieux intellectuels. Dans les années qui suivirent, Wagner approfondira ses conceptions, notamment à la lecture de Schopenhauer. Mais il ne reniera jamais vraiment cet enthousiasme de jeunesse, à qui il donnera chair dans son oeuvre la plus ambitieuse, le Ring, dont il écrit le livret à la même époque.

mercredi 1 janvier 2014

2014, en musique et paroles

L'année 2013 qui vient de s'achever aura permis de fêter plusieurs anniversaires : les centenaires de la naissance de Francis Poulenc et de la création du Sacre du Printemps ainsi que deux bicentenaires qu'il était impossible de manquer, ceux de Giuseppe Verdi et de Richard Wagner.

Les compositeurs d'opéra restent à l'honneur en 2014 puisqu'on va fêter les 300 ans de la naissance de Glück, les 150 ans de Richard Strauss et les 250 ans de la disparition de Rameau. Trois musiciens exigeants qui ont développé un art indépendant des modes dominantes et toujours veillé à un juste équilibre entre le texte et la musique.

Un thème qui se trouve au centre des deux querelles esthétiques qui agitèrent le XVIIIème siècle musical, celle des Bouffons, à laquelle fût mêlé Rameau, puis celle qui opposa les partisans de Glück à ceux de l'italien Piccinni.

Rameau, d'abord. Souhaitant se démarquer du style sec et monotone de Lully, il redonne sa place à la mélodie, sans toutefois tomber dans les extravagances vocales de l'opéra italien. Dans la querelle entre les partisans de Lully et les admirateurs de l'opéra italien, Rameau se pose en arbitre, à la recherche d'un équilibre parfait entre texte et musique mais aussi entre chacune des composantes de celle-ci, mélodie, rythme et harmonie.

L'essentiel du génie musical français est l'harmonie, alors que celui du génie musical italien est la mélodie. Selon l'importance qu'on donne à ces disciplines dans la composition, il est facile d'affirmer, sinon de justifier, une critique de la musique française ou de la musique italienne, auxquelles se trouvent adaptées les langues des deux pays. 

La langue française peu accentuée est renforcée expressivement par les modulations harmoniques alors que les fortes accentuations naturelles de l'italien créent une mélodie qui coule de source.

(Jacques Bourgeois, L'opéra des origines à demain, Julliard, 1983)


Une vingtaine d'années plus tard, une nouvelle polémique oppose les partisans de la musique française et de Glück à ceux de la musique italienne, rassemblés autour de la figure de Nicolo Piccinni. 

L'Italien déclenche les hostilités en composant une Iphigénie en Tauride sur le même livret que celle écrite par Glück quelques années auparavant. Mettant la musique au premier plan, Piccinni privilégie toutefois la virtuosité du chant alors que Glück met la musique au service du livret. Il s'écarte même de Rameau, qu'il trouve trop compliqué, et préconise le retour à Lully, dont il loue la noble simplicité et le chant rapproché des intentions dramatiques.

Je me suis proposé, écrit-il, de dépouiller la musique des abus qui, introduits par la vanité mal entendue des chanteurs ou par une complaisance exagérée des maîtres, défigurent depuis longtemps l'opéra italien... 

Je pensai à restreindre la musique à son véritable office qui est de servir la poésie pour l'expression, sans interrompre l'action et sans la refroidir par des ornements superflus... 

Je n'ai pas voulu arrêter un acteur dans la chaleur du dialogue pour attendre une ritournelle, ni couper un mot sur une voyelle favorable pour faire parade dans un passage de l'agilité de sa voix ou pour attendre que l'orchestre lui donnât le temps de reprendre haleine pour faire une cadence. J'ai cru enfin que mon plus grand effort devait se réduire à rechercher une belle simplicité ; ne jugeant précieuse la nouveauté qu'autant qu'elle était naturellement commandée par la situation et par l'expression.


Ces disputes tombèrent un peu dans l'oubli jusqu'à ce que Richard Strauss, dans la tourmente de la seconde guerre, les fasse revivre dans un opéra subtil et raffiné, qui m'est toujours apparu comme le chant du cygne du genre, Capriccio.

Nous sommes au XVIIIème siècle, à Paris, dans le salon d'une charmante comtesse qui réunit quelques amis pour débattre des rôles respectifs de la musique et de la poésie. La querelle des glückistes et piccinnistes bat son plein, et la comtesse aime autant le poète Olivier que Flamand, le jeune musicien. Pourra-t-elle choisir entre les deux ? Non, bien sûr. Alors, pour mettre fin à leurs disputes, elle leur propose d'écrire un opéra.

Paroles et musique ? Ou bien musique et paroles ?