lundi 30 septembre 2013

Crêpage de chignons royaux

Il y a quelques semaines, sur la ligne 13 du métro, rentrant à Saint-Denis, je fus réveillé d'un demi sommeil par une dispute de harpies pré-pubères, l'une balançant à l'autre "ta mère la pute, sale bâtarde". Comme je descendais, je n'ai pu voir si elles en sont venues aux mains -ça m'aurait bien amusé, constatant quand même, une fois de plus, qu'en matière de vulgarité et d'agressivité, les filles du 9.3 étaient souvent bien pires que les garçons.

Puis, il y a quelques jours, au calme à la maison, j'ai regardé sur Mezzo la Maria Stuarda de Donizetti, captée récemment à La Fenice, avec deux excellentes chanteuses dont je vais essayer de retenir le nom, Sonia Ganassi (Elisabetta) et Fiorenza Cedolins dans le rôle titre (en photo ci-dessus).

Maria Stuarda, un opéra à l'histoire mouvementée....

En avril 1834, Donizetti reçoit du San Carlo la commande d'un opéra. Il décide d'adapter la célèbre pièce de Schiller Maria Stuart. Il pense d'abord confier le livret à Felice Romani, le librettiste de Bellini, mais celui-ci n'est pas disponible. Donizetti engage alors au pied levé un étudiant en droit de 17 ans, Giuseppe Bardari. Lequel taille à la serpe dans la pièce de Schiller, supprime des personnages, en fusionne d'autres et simplifie fortement l'intrigue. Pour sortir au final un livret très efficace sur le plan dramatique. Coup d'essai réussi pour le jeune librettiste.

Alors, en revoyant la fameuse scène de l'acte II au cours de laquelle Maria balance à Elisabetta : "fille impure, fille de la prostituée Boleyn, vile bâtarde ", j'ai bien ri en repensant à mes deux mini viragos du métro, qui, à un mot près, s'envoyaient à la figure du Schiller et du Bardari avec la même ignorance que celle de Monsieur Jourdain faisant de la prose. 

On devrait peut-être faire écouter de temps en temps des opéras de Donizettti aux collégiens du 9.3. Ça les changerait du rap et leur montrerait qu'ils n'ont rien inventé question insultes.
   
Ce qui est cocasse, c'est que Maria Stuarda fut frappée d'interdiction à cause de cette fameuse scène. Déjà, les autorités napolitaines ne voyaient pas d'un très bon œil qu'on traite de "vile bâtarde" une souveraine, même étrangère et morte depuis des siècles. Les liens de cousinage faisant, cela revenait en effet à injurier publiquement une illustre ancêtre de la famille royale de Naples.

La Cour napolitaine avait surtout été informée que lors de la répétition générale, un violent crêpage de chignons avait eu lieu entre les deux prime donne : Giuseppina Ronzi de Begnis (Maria) traitant Anna del Serre (Elisabetta) de "vile bâtarde" avec tellement de conviction que l'autre la saisît par la tignasse et la traîna par terre. Il fallut même raconte-t-on les séparer de force.

Face au décret royal d'interdiction, Donizetti fit écrire un nouveau livret, qui changeait complètement l'histoire mais collait à peu près à la partition. On  transposa l'action à Florence au XIIIème siècle et Maria Stuarda devint Buondelmonte

14 mois plus tard, Donizetti put présenter sa Maria Stuarda à la Scala dans sa version originelle. Mais la censure exigea la disparition de la "vile bâtarde". Ce que la Malibran, qui avait elle aussi du caractère, refusa obstinément. Pour calmer tout le monde et en finir avec ces histoires, les autorités milanaises firent retirer définitivement l'opéra de l'affiche après la 6ème représentation.

La discographie nous propose quelques superbes versions de ce très bel opéra. Mes deux préférées sont celles avec Shirley Verrett et Montserrat Caballe, sous la direction de Carlo Felice Cilario, captée en direct à la Scala, et celle de Richard Bonynge, en studio, avec la Sutherland et sa vieille copine Huguette Tourangeau.

Rassurez-vous, dans les deux enregistrements, les royales mégères parviennent à se contenir et l'opéra va jusqu'à son terme.



samedi 28 septembre 2013

Ravel, Poulenc et les gamelans

Gamelan balinais - photo : Jean-Laurent Juliéno
Un voyage en Indonésie est toujours l'occasion d'aller admirer un spectacle de danse traditionnelle. 

A Bali, ce qui frappe d'emblée, c'est son caractère très populaire. Les habitants d'un village, quel que soit leur âge ou leur profession, participent au spectacle ; les jeunes gens et les jeunes filles dansent, les hommes plus âgés jouent de la musique. La plupart des 2 000 troupes que l'on compte à Bali sont ainsi formées de villageois qui, le jour de la fête, endossent masques et habits chatoyants.

C'est essentiellement la musique qui mène et rythme l'action et donne sa force au spectacle. Elle est jouée par un gamelan, c'est-à-dire un orchestre formé de gangsus -xylophones à lames de bronze amplifiés par des résonateurs en bambou. Dès qu'ils ont frappé une note, les musiciens en étouffent la vibration en posant la main sur la lame. Le gamelan comprend aussi des tambours, des cymbales, un petit gong, parfois une flûte. Un gamelan de village peut compter une trentaine de musiciens.

A Java, la présence de la voix humaine permet de qualifier ce spectacle de véritable opéra : les danseurs lancent des petites mélodies assez proches de nos récitatifs accompagnés et, assise devant le gamelan, une chanteuse commente de ses mélopées ce qui se passe sur scène -le plus souvent une scène extraite de l'épopée hindoue du Ramayana.

Maurice Ravel a découvert le son des gamelans en 1889, à l’occasion de l’Exposition Universelle de Paris. Fasciné par ces gammes envoûtantes, il a, dans plusieurs de ses œuvres, cherché à en traduire les sonorités à l’orchestre. 

C'est particulièrement frappant dans une pièce de Ma mère l'Oye qui porte un nom de drag queen, Laideronnette impératrice des pagodes. L'atmosphère sonore des gamelans est ici rendue par l'utilisation de la gamme pentatonique dans l'écriture et la présence du gong et des cymbales dans l'orchestration :



Poulenc également, sans doute à l'occasion de l'exposition coloniale de 1931. Son concerto pour deux pianos est une oeuvre assez kitsch qui fait successivement entendre des rythmes stravinskiens, une mélodie un peu sirupeuse à la Rachmaninov, des citations directes de trois concertos de Mozart (20, 21 et 26), des rengaines de music hall, des clusters de jazz et .... des gamelans balinais.

Dans cette interprétation du concerto donnée par les deux créateurs de l'oeuvre, le compositeur et son ami Jacques Février, il faut bien faire attention, à partir de la minute 5.40 : tandis que le premier piano imite le son d'un gamelan, l'autre joue une petite mélodie, qui n'est autre que l'adagio du concerto en sol de Ravel, créé l'année précédente.