mardi 30 juillet 2013

Jorge Viladoms-Weber

Philippe Cassard, qui anime chaque mercredi matin sur France Musique un atelier passionnant (Le matin des musiciens), recevait récemment un pianiste mexicain, Jorge Viladoms-Weber.

Lorsque j’ai vu la photo de ce jeune homme sur Internet, je me suis dit que la nature, en distribuant ses grâces, ne l’avait pas oublié : un physique de top model, un talent incroyable et une personnalité très attachante. 

Né en 1985 au Mexique, Jorge apprend le piano très tard, vers 15 ans. D’abord avec des leçons privées puis, de façon plus intense, à 18 ans, au Conservatoire de Lausanne, dans la classe de Pierre Goy.

Et en à peine 10 ans -ce qui est prodigieux-, il gagne sa place parmi les meilleurs. Lauréat de plusieurs concours internationaux, il suit les masterclass de grands pianistes, notamment Jean-Philippe Collard, Paul Badura-Skoda, Anne Queffélec et Philippe Cassard.

Jorge se produit en Suisse, en Allemagne, en France et bien sûr dans son pays natal, le Mexique, où il se rend plusieurs fois chaque année. 

En 2011, il est nommé professeur de piano au Conservatoire de Lausanne.

Au cours de l’émission, il a joué quelques pièces de Chopin (un Nocturne et la Fantaisie Impromptu), Sospiro de Liszt et la sonate Au Clair de lune de Beethoven, dans un style précis et chantant, naturel et limpide, sans aucune affectation. Interprète inspiré, il sert la musique avec respect, sensibilité et transmet d’emblée son émotion.

Sur son site internet, je découvre que Jorge écrit aussi des nouvelles et des poèmes, pour lesquels il a reçu plusieurs prix littéraires.


Jorge a créé en 2012 la fondation Crescendo con la Musica dans le but de donner accès à la musique à des enfants pauvres du Mexique, notamment par la possibilité d’avoir un instrument et une formation musicale de qualité. 

Ce jeune homme n’a pas que des talents, il a aussi un cœur, et l’entendre parler avec passion et empathie de ce projet était au moins aussi beau que de l’écouter et de le regarder jouer du piano.

mardi 23 juillet 2013

Henri-Joseph Rigel

France Musique a retransmis il y a quelques mois un très beau concert que j'avais pu aller écouter en janvier de l'année dernière dernier à la Salle Favart. J'en avais rendu compte avec beaucoup d'enthousiasme quelques jours après et avais mis de côté quelques notes sur un compositeur que ce concert m'avait fait découvrir, Henri-Joseph Rigel.


Il est né en Allemagne, à Wertheim, le 9 février 1741 ; fils d'un intendant du prince de Löwenstein, il étudie à Stuttgart auprès de Jommelli puis vient s'installer à Paris.

A partir des années 1770, il compose de nombreuses pièces orchestrales qui sont créées dans les salons parisiens. L'année 1774 est celle des premiers succès : le 2 mai, une de ses symphonies est pour la première fois au programme du Concert Spirituel. Quelques mois plus tard, il présente son oratorio, La Sortie d'Égypte, lequel connait un triomphe et sera régulièrement donné à Paris jusqu'en 1822.

A partir de 1778, il compose 14 opéras comiques, au titre souvent pittoresque : Le Départ des matelots, Blanche et Vermeille, Les Amours du Gros-Caillou, Aline et Zamorin ou L'Amour turc, Le Bon Fermier, Le Magot de la Chine....

En 1787, Rigel devient professeur de solfège à l'École Royale de Chant. Après la création du Conservatoire de musique en 1795, il prend un poste de professeur de piano, jusqu'à sa mort, en 1799, à peine âgé de 58 ans.

Quelques rares enregistrements (oratorios, musique de chambre, symphonies) nous permettent de faire connaissance avec son oeuvre, dont le style, encore marqué par Gluck, semble déjà annoncer Berlioz. Je vais essayer de creuser le sujet...

En voici un avant-goût, avec les Talens Lyriques, dirigés par Christophe Rousset :


vendredi 5 juillet 2013

Flûte sur grand écran

Dans la fosse, un maestro au crane rasé, affublé de bijoux, de grosses godasses et d'un tee-shirt noir ouvert sur le poitrail lance l'ouverture sur les chapeaux de roue. 

Effrayé, je m'agrippe au fauteuil dans l'attente de l'accident, mais ouf, les accords finaux retentissent et personne n'est tombé. 

C'était la première, et j'espère la dernière fois, que j'entendais l'ouverture de La Flûte Enchantée menée à ce train. 

Je me dis que si tout l'opéra file à cette vitesse, je serai sorti dans une heure et pourrai aller ripailler dans un bouchon. Mais, au premier air, coup de frein brutal. A l'excès de vitesse succède la torpeur, et l'air habituellement enjoué et malicieux de Papageno se transforme en ritournelle mollassonne. Et c'est comme cela jusqu'à la fin.

Plutôt bon public, je finis par m'habituer à ces fantaisies de tempo, me souvenant qu'il y a peu, au Festival de Baden Baden, Rattle avait fait la même chose dans le même opéra (et d'ailleurs attiré sur lui les foudres de la critique). 

Le programme m'informe que le chef impétueux au look branché vient de la musique baroque. Tendance Harnoncourt eût-il fallu préciser.

Sur scène, les jeunes chanteurs du Studio de l’Opéra de Lyon s'en sortent heureusement très bien et cela fait plaisir de voir La Flûte enfin chantée par des artistes ayant l'âge et la fraîcheur des rôles. Bien sûr, certaines voix sont encore un peu vertes et les jeunes hésitent à se lâcher sur scène, mais ce n'est pas bien grave.

Deux d'entre eux font forte impression : Sabine Devieilhe, qui maîtrise avec un joli brio le rôle impossible de la Reine de la Nuit et le jeune allemand Mauro Peter, qui chante d'une voix chaude et généreuse un Tamino fragile et passionné.

La mise en scène de l'artiste vidéo Pierrick Sorin était très attendue. Il faut dire qu'il y avait de quoi : les chanteurs sont filmés devant un fond bleu et, de part et d’autre de la scène, des manipulateurs apportent des décors en maquette qui sont captés et mixés en direct avec les images des chanteurs. Le tout incrusté sur un écran en fond de scène, mais aussi sur un voile translucide qui sépare le plateau de la fosse.

Bon, après le premier effet de surprise, on se lasse un peu de ce cinéma, qui alourdit fortement le propos et fige le jeu scénique. Certains disent que cela passera mieux en plein air : ce sera demain à 21 h 30, sur écran géant, dans plusieurs villes de la Région Rhône-Alpes et à Paris, sur les berges de la Seine.

mercredi 3 juillet 2013

Gaité luthérienne

Leipzig, Thomaskirche - photo Jefopera
Je lisais hier sur le site de Libération qu'il y a déjà 4 ans que l'église luthérienne suédoise célèbre des mariages gays :


On y apprend aussi que, plus près de nous, en Suisse, un mariage a été récemment organisé et qu'en Finlande, le débat est solidement engagé. 

Bien évidemment, rien de tel en France : emboîtant le pas aux autres confessions, la Fédération protestante nationale s'est fendu d'un communiqué tarabiscoté, 30 lignes de contorsions dialectiques concluant sur le rejet du mariage pour tous. Rien de neuf sous le soleil au pays de Barjot et Boutin.

La lecture de cet article a néanmoins fait revivre en moi quelques bons souvenirs luthériens, en musique bien sûr.

Adolescent, j'ai passé plusieurs étés en Allemagne, à Marburg, une belle ville médiévale du land de Hesse. Les amis qui me recevaient, fervents luthériens, m'emmenaient chaque dimanche au culte, où, bien sûr, l'on chantait les cantates de Bach. A la tribune, quelques musiciens et chanteurs ainsi qu'un organiste hirsute qui se déchaînait dans d'extraordinaires improvisations. Repris avec ferveur par des fidèles qui les connaissaient par coeur, les chorals de Bach retentissaient sous les voûtes en une communion dans la musique qui faisait grand effet.

Ne voulant pas que je quitte l'Allemagne sans avoir visité la ville de Luther, mes amis m'emmenèrent aussi découvrir les monuments de Wittenberg, notamment la célèbre église palatiale au sommet de laquelle sont inscrits les premiers mots du plus connu des cantiques de Luther : Ein feste burg ist unser Gott (C'est un rempart que notre Dieu).

Le mois dernier, à Leipzig, j'ai retrouvé le monde luthérien en passant chaque soir à la Thomaskirche faire un petit coucou à Jean-Sébastien. Des mélomanes du monde entier se rendent ici en pèlerinage et beaucoup déposent une fleur sur la dalle marquant la sépulture de celui qui fût ici maître de chapelle pendant près de 25 ans, jusqu'à sa mort, en 1750.

Une chorale afro américaine entonne un puissant choral et un organiste polonais, invité à la tribune, joue quelques préludes à l'orgue. On va, on vient, on visite, on s'assied, on cause, on se prend en photo. La Thomaskirche, repeinte il y a peu en blanc, est baignée de lumière. Le mobilier a récemment été ciré et l'odeur de l'encaustique se mêle à celle des fleurs. C'est la première fois que je me trouve dans une église où règne une ambiance aussi sereine et joyeuse.

Et je me mets d'un coup à rire tout seul en imaginant le père Bach, avec son air renfrogné, sa longue robe de chantre et sa perruque bouclée, tenant les grandes orgues pendant la célébration d'un mariage gay. Mais qui a dit que la religion luthérienne était triste et austère ?


mardi 2 juillet 2013

Carmen version world

Tirant son nom d'un quartier très populaire de Rome ou vivent de nombreux immigrés, l'Orchestre de Piazza Vittorio compte une vingtaine de musiciens, originaires de 11 pays différents, sur 3 continents. Chacun chante dans sa langue et joue avec son instrument traditionnel, dans une joyeuse fusion de rythmes et de couleurs. Il est un peu, à Rome, ce que l'Orchestre de Barbès est à Paris.

En 2009, le public lyonnais avait fait connaissance avec cette sympathique formation, toujours aux Nuits de Fourvière, pour une Flûte Enchantée, disons, "revisitée", où Papageno était chanté par un Sénégalais joueur de djembé et Tamino par un percussionniste cubain. Le spectacle a tellement plu que les organisateurs du festival ont demandé à l'Orchestre de Piazza Vittorio de revenir, cette fois avec Carmen.

Dans un décor qui évoque une décharge ou un campement rom, le chœur, juché sur un échafaudage, commente l'action, comme dans le théâtre grec. En bas, les cigarières, danseuses originaires du Rajasthan, font tourbillonner leurs saris multicolores face aux dragons de la garnison, quatre danseurs roumains fessus, qui sautillent et font des claquettes en se donnant de vigoureuses claques sur les cuisses.

La pétulante soprano italienne Cristina Zavalloni chante Carmen, très bien, en français. Mais Sanjay Khan, qui vient du Rajasthan, chante Don Jose en hindi tandis que le ténébreux Houcine Ataa, qui a revêtu l'habit de lumière d'Escamillo, lance, la main sur le coeur, d'envoutantes mélopées arabes qui, comme une fumée de narguilé, montent et se perdent dans le ciel étoilé de Fourvière. 

Micaela est chantée par la ravissante Elsa Birgé, une toute jeune fille au timbre clair, qui épouse parfaitement le rôle. Enfin, me dis-je ! Mes deux dernières Micaela l'avaient été par des matrones ménopausées et terrifiantes, au vibrato aussi large que le postérieur.

Les orchestrations, qui n'ont plus grand chose à voir avec ce qu'a écrit Bizet, mêlent le cymbalum et le violon roumain, les percussions indiennes, le synthétiseur, le oud, le djembe, les cordes symphoniques et la trompette des fanfares de la Nouvelle-Orleans. A chaque scène, une surprise. La sono est malheureusement poussée parfois un peu fort et on doit tendre l'oreille pour écouter les chanteurs.

Débordant d'imagination, le spectacle m'a parfois fait penser aux productions du regretté Jérôme Savary. Il réserve aussi de très beaux moments d'émotion, comme cette scène des cartes sur des accords glaçants de synthétiseur ou les duos entre le beau Sanjay et la petite Micaela dans une ambiance de mélo bollywoodien.

Si ce collage à première vue improbable fonctionne très bien, du début à la fin, c'est sans doute parce que Carmen est tellement forte qu'elle résiste à tout. Mais c'est surtout, me semble-t-il, parce que le spectacle est de bout en bout soutenu par un projet artistique solide et cohérent, qui renvoie aux origines rythmiques et harmoniques de la musique hispanisante de Bizet, des plaines du Rajasthan jusqu'à l'Andalousie. Comme un traitement décapant, le travail de l'orchestre de Piazza Vittorio fait ressortir d'une partition que l'on croit connaître par coeur toute une gamme de couleurs et de correspondances surprenantes.

Carmen sera proposée en octobre à Saint-Etienne. Ce serait vraiment bien qu'elle puisse venir à Paris, ou mieux encore, à Saint-Denis.