jeudi 20 juin 2013

Chez Maurice Ravel

Montfort-l'Amaury, maison de Maurice Ravel, photo Jefopera
Il fait beau, enfin. Cette matinée apparaît idéale pour découvrir le charmant village de Montfort-l’Amaury. Mais nos amis Françoise et Thierry ont pris rendez-vous avec Mme Moreau à 11 heures précises. Et il ne s’agit pas d’être en retard. 
  
Nous allons en effet être reçus au Belvédère, chez Maurice Ravel. Enfin, plus exactement dans la maison qu’il a habitée pendant ses seize dernières années, de 1921 à 1937.
  
Mme Moreau est bien plus qu’un guide, elle est l’âme des lieux. Érudite et pleine d'humour, elle veille avec une fidélité affectueuse et enjouée sur cette maison depuis plus de trente ans. Chaque recoin, chaque objet éveille chez elle une anecdote, un souvenir, bien souvent un morceau de musique. Elle évoque les nombreuses personnes qui ont connu Ravel, au premier rang desquelles le chef d’orchestre Manuel Rosenthal, élève et ami du compositeur, et bien sûr familier des lieux.
   
Elle nous explique que la maison, héritée par Édouard Ravel, le frère du musicien, fût confiée par ce dernier à la garde de Céleste Albaret, l’ancienne gouvernante de Marcel Proust, de 1954 à 1970. La vénérable vieille dame n’aimant pas beaucoup la musique de Ravel, elle ne parlait à ses visiteurs que de son cher maître. Et on n’avait pas intérêt à se plaindre des commentaires. Édouard Ravel légua le Belvédère à la Réunion des Musées Nationaux en 1971 ; la mairie de Montfort-l'Amaury en a aujourd’hui la responsabilité et Mme Moreau la fait visiter chaque week-end, sur rendez-vous.
  
Dans le bureau salon de musique, devant le magnifique piano Erard, comment ne pas sentir monter l’émotion en apprenant que c’est ici que Ravel a écrit L'Enfant et les Sortilèges, les Chansons madécasses, le Boléro et les deux concertos pour piano ? Je l’imagine un instant assis là, la fenêtre ouverte sur ce somptueux panorama de la forêt de Rambouillet, grillant cigarette sur cigarette en peinant sur l'adagio du concerto en sol.
  
Mme Moreau nous fait constater avec amusement que beaucoup de romans de la bibliothèque n’ont été coupés que pour moitié, ce qui montre que Ravel ne s’enquiquinait pas à terminer les bouquins qu’il trouvait ennuyeux –ce en quoi il avait bien raison.
  
Nous découvrons une à une les petites pièces en enfilade, toutes meublées élégamment, avec leurs murs recouverts d’estampes japonaises. Parmi les nombreux bibelots assez tartignoles que Ravel s’amusait à collectionner, Mme Moreau nous montre une curieuse boule de verre à l’intérieur de laquelle s’anime, d’un tour de clé, une mer de papier sur laquelle tangue une petite barque. Tiens, tiens.....

mercredi 12 juin 2013

Quelques heures à Dresde

Dresde, juin 2013 - Photo Jefopera
Un soleil somptueux, provocateur, dans des rues presque vides où règne un silence angoissant. La ville semble figée dans l'attente de l'inexorable. On nous apprend que l'eau doit monter de plus de deux mètres dans la journée et sans doute dépasser le niveau historique de 2002. 
  
Les berges du fleuve sont déjà totalement inondées. Sur le pont qui le traverse, de nombreux photographes de presse et des camions de télévision surmontés de gigantesques paraboles. Un peu partout, les services municipaux, les pompiers et l'armée déchargent et installent des sacs de sable.

A l'issue d'une rapide promenade dans la vieille ville, la menace de voir à tout instant les voies terrestres et ferroviaires coupées impose un retour rapide à Leipzig. Plus inquiet que déçu, je dis au revoir à Dresde mais me promets de revenir un jour visiter cette ville somptueuse, au riche passé artistique et musical.

Au début du 18ème siècle, sous le règne du roi Auguste le Fort, qui la couvrit de somptueux monuments baroques, Dresde se vit appelée la "Florence de l’Elbe". Capitale du royaume de Saxe, la ville devint au fil des années une cité prospère grâce à ses industries, ses banques et à l'essor du transport fluvial.

Dresden, juin 2013, photo Jefopera
Mais elle faillit disparaître définitivement. Alors que la guerre est déjà gagnée, l'aviation britannique et américaine lança, au cours de la nuit du 13 au 14 février 1945, une série de raids d'une ampleur considérable : des milliers de bombes incendiaires réduisent la ville en poussière ; plus de 100 000 personnes sont tuées, pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants. C'est bien plus qu'à Hiroshima.

Dresde renaîtra pourtant peu à peu ; le centre historique est reconstruit pierre par pierre. Mais, dans une RDA en quasi faillite, les moyens manquent et les chantiers s'essoufflent. Avec la réunification, les travaux repartent et la ville se couvre de nouveaux chantiers ; beaucoup sont d'ailleurs encore en cours.

A défaut d'évoquer ses trésors artistiques que je n'ai pu qu'entrevoir, il m'a paru intéressant de dire quelques mots d'un compositeur un peu oublié qui a longtemps travaillé à Dresde, Johann Adolph Hasse.

Dresde est au 18ème siècle la ville où tout musicien rêve de faire carrière, Bach le premier. Mais la cour hédoniste du roi Auguste préfère de loin les vocalises des castrats aux chorals luthériens et au contrepoint, et plus qu'à l'austère Cantor de Leipzig, c'est aux compositeurs d'opéras qu'elle ouvre grandes ses portes.

Parmi eux, Hasse. Né à Hambourg en 1699, il part tout jeune en Italie étudier auprès des deux grands maîtres de l'opéra napolitain, Alessandro Scarlatti et Nicola Porpora. Il y fait la connaissance de Farinelli, écrit une dizaine d'opéras qui connaissent le succès et tombe amoureux d'une célèbre chanteuse, Faustina Bordoni, qu'il épouse en 1730.

Appelé à Dresde, il s'y installe pour une vingtaine d'années et y compose ses plus grands succès, dont la Didone Abbandonata. En 1763, chassé par la guerre de sept ans, il se réfugie à Varsovie puis part à Vienne où il écrit de nouveaux opéras. Épuisé, malade et ruiné, il part finir ses jours à Venise, dans ce pays qu'il aimait tant. Les Italiens, qui l'appelaient "il caro Sassone" (le cher Saxon) le lui rendaient d'ailleurs fort bien.

Pendant le siège de Dresde, un incendie détruisit une part importante des manuscrits de ce compositeur particulièrement prolifique (on estime en effet qu'il écrivit plus de 1 500 oeuvres, dont 120 opéras). 

Il reste heureusement une bonne cinquantaine d'opéras. Plusieurs d'entre eux ayant été récemment produits et enregistrés, j'ai tenté d'en dresser une liste :

Cleofide, avec William Christie avec la Capella Coloniensis, publié chez Capriccio,
Marc Antonio e Cleopatra, ensemble Ars Lyrica de Houston, publié chez Dorian,
La Serva Scaltra (CD et DVD), chez Bongiovanni,
Pirama e Tisbe, chez Mondo Musica (distribué par Bongiovanni),
La Contadina Astuta, chez Kikko (également distribué par Bongiovanni),
Il Cantico de Tre Fanciulli, publié chez Bongiovanni.

Des extraits de Zenobia avec le Musicae Antiquae Collegium Varsoviense, sont également disponibles chez Pro Musica Camerata.

Deux oratorios également : La Conversione di San Agustino, disponible chez Capriccio et I Pelegrini al sepolcro di Nostro Signor, Gérard Lesne, chez Virgin Classics.

Et puis ce très joli récital du contre-ténor Valer Barna-Sabadus :


lundi 10 juin 2013

Au Gewandhaus

Gewandhaus zu Leipzig, photo Jefopera
Se rendre à Leipzig sans écouter son célèbre orchestre du Gewandhaus aurait été aussi triste que d'aller à Cabourg sans voir la mer. Je m'y étais donc pris plusieurs mois à l'avance pour acheter mon ticket et crois même l'avoir réservé sur internet avant le billet d'avion.

Invité à diriger, Louis Langrée, que je n'avais pas revu depuis 1998, à Amiens, avait concocté un programme franco allemand aussi généreux que séduisant : de Mozart, la 31ème symphonie dite Paris et la symphonie concertante pour violon et alto ; de Ravel, Le Tombeau de Couperin et Ma Mère l'Oye.

Quelques mots sur cet orchestre, que l'on dit le plus ancien du monde.

Son histoire commence en 1743, quand une dizaine de bourgeois prospères et mélomanes embauchent 16 musiciens pour fonder le Grand Concert, la première formation orchestrale instituée qui ne soit attachée ni à une église ni à une cour. En 1781, le Grand Concert prend le nom d'Orchestre du Gewandhaus à l'occasion de la construction d'une salle de concert dans la halle aux tissus « gewandhaus » de Leipzig.

L'effectif s'agrandit selon les souhaits des chefs permanents qui se succèdent à sa tête, au premier rang desquels Felix Mendelssohn, à la baguette de 1835 à 1847. De nombreux grands musiciens se produisent dans le premier Gewandhaus, notamment Liszt, Berlioz et Clara Schumann. La famille Schumann, comme les Mendelssohn, habite d'ailleurs tout près, de l'autre côté du boulevard qui ceinture la vieille ville. Leurs maisons sont encore ouvertes au public et la visite en est très émouvante.

Les musiciens et le public commençant à se sentir à l'étroit dans la salle de concert, un deuxième Gewandhaus, beaucoup plus spacieux, est construit en 1884. Très sévèrement endommagé lors des bombardements de la ville en 1944, il sera rasé en 1968 avant de faire place à un troisième Gewandhaus, inauguré en 1981, pour le bicentenaire de l'orchestre.

De grands chefs se sont succédés à sa tête, notamment Arthur Nikisch, de 1895 à 1922, qui étendit le répertoire aux compositeurs contemporains, Brahms, Richard Strauss, Bruckner, Mahler mais également Reger et Schönberg. Le jeune Furtwängler, qui lui succèda quelques années, continua sur cette lancée avant de céder la place à Bruno Walter en 1929. Mais la montée du nazisme obligea ce dernier à quitter son poste et à fuir l'Allemagne.

En 1989, c'est autour du Gewandhaus et de son chef Kurt Masur que se déroulent les grandes manifestations de Leipzig qui précipiteront la chute de la RDA. Aux cris de « Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple »), la foule envahit places et églises et reprend en mains son destin, au terme de 40 années de dictature communiste.

Je prends place en haut de la salle, à côté d'un monsieur très sympathique, abonné depuis de nombreuses années. Il m'explique que la musique est toujours aussi importante dans la vie des habitants de Leipzig et que dans de nombreuses familles, comme la sienne, chacun des enfants joue d'un instrument. Je m'en étais rendu compte au cours de promenades en ville, percevant ça et là quelques notes s'échappant d'une fenêtre ouverte, et croisant fréquemment de jeunes musiciens se rendant au conservatoire ou à une répétition.

Exprimant ma crainte d'être placé un peu haut dans cette salle aux dimensions impressionnantes, je suis rapidement rassuré par mon voisin qui me confirme que l'acoustique est partout excellente. Aux premières notes du Tombeau de Couperin, je suis enchanté par le son clair et équilibré de l'orchestre, dont on perçoit avec une rare précision tous les instruments, même dans les pianissimos. Les cordes sont puissantes et veloutées, les cuivres sonnent à la perfection et les pupitres de bois sont tenus par des musiciens qui n'ont rien à envier aux meilleurs solistes.

Le concert avançant, je réalise que si j'ai déjà eu le plaisir d'écouter de bons orchestres, je n'ai jamais, à part sans doute avec la Philarmonie de Vienne, il y a une dizaine d'années, ressenti une aussi forte impression de précision et de plénitude. Notamment dans Ma Mère l'Oye, où se révèlent de nombreux détails d'écriture et d'orchestration qui m'étaient jusqu'alors passés inaperçus. Les enchaînements harmoniques, les attaques et les dynamiques épousent la perfection.

Acclamé, Louis Langrée ne cache pas son bonheur. Le mien est entier, au point que la première chose que je fait en rentrant à la maison est de réserver deux places à Pleyel pour octobre prochain. L'orchestre vient en effet cet automne à Paris pour une intégrale Brahms, avec son chef titulaire, Riccardo Chailly qui, dans cette video, nous fait découvrir son orchestre avec un bel enthousiasme.






dimanche 2 juin 2013

C'est elle la déesse

Oui c'est elle, formidable Annick Massis, diction parfaite, beauté du timbre, justesse de l'expression, quelle grande artiste et aussi quel grand regret de la découvrir aussi tard.

Les Pêcheurs de perles, de Bizet, étaient données à l'Opéra du Rhin.

Les deux garçons ne déméritent pas, notamment Etienne Dupuis dont la voix chaude et puissante donne un excellent Zurga. Sébastien Guèze a un peu de mal à démarrer, ses inflexions et sa tenue de chant me paraissent parfois incertaines mais il se sort plutôt bien du "Je crois entendre encore" et ce n'est pas une mince affaire.

Jusque là tout va bien.

Les choses commencent à se gâter dans la fosse, avec des problèmes de justesse dans les cors, un manque d'épaisseur des cordes et surtout, une direction molle et terne qui plombe la dynamique d'ensemble et les tensions dramatiques.

Mon voisin me dit que cette approche raplapla colle bien à la mise en scène, ce qui est possible mais je ne pense pas voulu. Ce qu'il analyse avec bienveillance comme cohérence d'ensemble me semblant davantage relever du cumul d'insuffisances.

Bon, la mise en scène, je ne vais pas m'éterniser dessus. Juste dire que les villageois cinghalais avaient l'air échappés de l'Enterrement à Ornans, que tout le monde avait les pieds dans l'eau et portait des bottes en tournant autour d'un piano de traviole. Ça faisait splouch splouch, et la belle Annick a même failli tomber le nez dans la mare. 

En attendant de voir ce que des metteurs en scène de talent comme Benjamin Lazar, Laurent Pelly ou Jerôme Deschamps feront peut-être un jour de ce bel opéra, allons faire un tour à la Fenice (où ça avait l'air quand même un peu mieux) pour revoir et écouter Annick Massis. C'est bien elle la déesse.


samedi 1 juin 2013

Vive l'opéra français !

Hier matin, à Strasbourg, après une belle soirée d'opéra français (Les Pêcheurs de perles, avec Annick Massis), j'ouvre Le Figaro et découvre cette interview de Jérôme Deschamps.

La journée commence on ne peut mieux.


"INTERVIEW - Rencontre avec Jérôme Deschamps, principal maître d'œuvre du retour en grâce de l'opéra français.

Après le succès de Ciboulette, revu et corrigé par Michel Fau, le directeur de l'Opéra-Comique, Jérôme Deschamps, signe lui-même la mise en scène de Mârouf, savetier du Caire. 



LE FIGARO. Quel regard portez-vous sur «l'opéra de grand-papa»? 

Jérôme DESCHAMPS. Ma position est qu'il ne faut pas sous-estimer ces ouvrages. Ce qui est trop souvent le cas aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai entendu, de la part de dizaines de directeurs de maison d'opéra, quand j'ai annoncé que nous monterions ­Ciboulette cette année. «Cela ne mar­chera jamais, me disait-on. L'humeur a changé, ce n'est pas pour rien que ces ouvrages ne sont plus joués.» C'est une vieille spécialité française de mépriser l'opéra français.

LE FIGARO. Lorsqu'on reprend de tels ouvrages, vaut-il mieux jouer la carte de la nostalgie, ou les remettre  au goût du jour? 

Jérôme DESCHAMPS. Ni l'un ni l'autre. Jouer la carte de la ­reconstitution, ce serait montrer ce type de pièces comme une chose poussiéreuse, à qui l'on fait l'insigne honneur de la sortir de sa vitrine pour la montrer au public. La modernisation idiote et racoleuse telle qu'on la pratique aujourd'hui n'est guère mieux. Elle donne l'impression que l'on s'efforce de ­sauver une œuvre qui, à mon sens, n'en a pas ­besoin.

LE FIGARO. Quel serait le bon entre-deux? 

Jérôme DESCHAMPS. Des œuvres comme Mârouf ou Ciboulette possèdent une indéniable qualité musi­cale. Dès lors que vous leur redonnez vie avec les bonnes personnes, dans le bon endroit - en l'occurrence une maison de charme comme l'Opéra Comique - et avec cet esprit de fantaisie qui les caractérise, ça ne peut que marcher! Prenons le cas de Mârouf : un regard naïf de 1914 sur l'Orient, avec son lot de femmes disponibles, de Mille et Une Nuits, de bruta­lité et de châtiments… Il y a deux ma­nières d'interpréter ces clichés: avec le regard grave de celui qui dénonce, convoquant barbelés et kalachnikovs. Ou avec la naïveté bienveillante de celui qui s'amuse à rêver l'Orient. Moi, je suis pour la fantaisie. Pour ne pas faire comme si le public d'aujourd'hui n'était plus capable d'écouter un conte ou de sourire à l'évocation de tel retournement de situation totalement absurde.

LE FIGARO. Avec la crise, le public a-t-il plus soif  de fantaisie? 

Jérôme DESCHAMPS. Les gens ont toujours soif de spectacles qui sortent de l'esprit de sérieux. Surtout, je crois qu'ils ont vraiment envie de retrouver, à l'opéra, ce rapport tendre entre public et artistes qui s'est perdu et ne subsiste plus qu'au théâtre. À l'opéra, si un chanteur rate un aigu, vous le sortez avec des sifflets. Au théâtre, quand un acteur oublie son texte, on l'applaudit. Mârouf et ­Ciboulette sont de ces ouvrages susceptibles de créer du lien. Avant l'avènement d'une bourgeoisie guindée, qui s'est ­accaparé l'opéra comme un ­privilège, on chantait Rossini dans les bistros autour de ­l'Opéra-Comique."