samedi 23 février 2013

Louvre Lens



























Visite du Louvre Lens. Une petite heure de TGV, froid glacial, soleil superbe, 20 minutes de marche. Je découvre le bâtiment épuré et lumineux conçu par des architectes japonais. Beaucoup de gens attendent devant l'entrée. Ils sont venus en famille ou en petit groupe, la plupart de la région.

Davantage qu'une simple innovation muséographique, la Galerie du temps me semble relever d'un parcours initiatique. A gauche l'Occident, à droite l'Orient. On avance dans l'histoire en allant sans cesse de l'un à l'autre. Les cultures se parlent, se répondent, aucun mur ne les sépare. Une courte notice présente chaque oeuvre, la situe dans le temps et l'espace.

Comme le bâtiment qui l'abrite, le parcours est léger et lumineux. Il appelle à la rêverie, à une promenade solitaire et méditative.

Les œuvres viennent d'Allemagne, de Syrie, d'Egypte, de France, d'Italie et de bien d'autres pays. Devant chacune, surgissent des images, des souvenirs. Résonances aussi fortes qu'inattendues et un étrange sentiment de plénitude.

Pour en savoir plus :

Et un excellent post sur un blog que je viens de découvrir :



vendredi 22 février 2013

Ciboulette fait chanter l'Opéra Comique

Nous sommes en 1923 et l'opérette à la française semble moribonde, définitivement supplantée par les comédies musicales américaines. 

Avec ses amis Robert de Flers et Francis de Croisset, Reynaldo Hahn se dit qu'on ne peut pas laisser faire cela et décide de réveiller la belle endormie. Robert et Francis commencent à écrire un livret, Reynaldo se charge de la partition.
Ciboulette, c'est l'histoire d'une jolie maraîchère d'Aubervilliers, un peu paumée car elle a huit amants mais n'en aime aucun. 

Sa copine lui conseille alors de rencontrer la voyante, une pétulante poissonnière des Halles campée par l'irremplaçable Bernadette Lafont, qui regarde les lignes de sa main et lui prédit, tenez-vous bien, qu'elle trouvera son mari sous un chou, l'enlèvera à une femme qui blanchira d'un coup et recevra une lettre d'amour dans un tambour de basque.

Ciboulette perd évidemment tout espoir, mais comme on est à l'Opéra Comique, tout finit bien sûr par se réaliser, au terme d'une succession de situations plus cocasses les unes que les autres.

L'opérette nous fait rencontrer plein de personnages pittoresques, notamment un certain monsieur Duparquet, fonctionnaire vieillissant et mélancolique, qui nous révèle qu'il se prénomme Rodolphe, qu'il a jadis eu Colline pour ami et qu'une pauvre grisette rendit l'âme un soir dans ses bras. La folle journée de Ciboulette s'arrête alors d'un coup, pause sur image, trou noir : le public écoute la triste histoire, pleure la mort de Mimi et sort son mouchoir pour essuyer une larme furtive.

Reynaldo Hahn connaît bien son répertoire et s'en moque gentiment tout le long de sa malicieuse Ciboulette. Après ce clin d'oeil à La Bohème et peut-être aussi à L'Elixir d'amour, il nous refait en burlesque la scène de la lettre de Werther, met sur scène La Fille du régiment et lance à la fin toute la troupe dans les bras de la Carmen pour un fandango endiablé.

Mais le clou du spectacle, qui déclenche l'hilarité générale, c'est sans doute ce début de troisième acte lorsque surgissent Jérôme Deschamps dans son propre rôle et une extravagante grosse dame en crinoline verte, mi Zaza Napoli mi Florence Foster : déguisé en Comtesse de Castiglione, le metteur en scène lui-même, Michel Fau, glousse et s'amuse comme un petit fou.

Jésus que le monde deviendrait beau si tous ses collègues avaient autant d'humour et de talent !

La distribution est impeccable (excellente Julie Fuchs dans le rôle titre) et l’Orchestre de l’Opéra de Toulon est dirigé de main de maître par Laurence Equilbey, qui paraît bien plus s'éclater à la Salle Favart qu'avec les oeuvres chorales et créations contemporaines austères dans lesquelles on la croyait recluse.

S'il te plait Laurence, reviens l'an prochain nous jouer Les Mousquetaires au couvent et La fille de Madame Angot !

L'Opéra Comique, qui fait toujours bien les choses, avait distribué à chacun d'entre nous une petite feuille avec les notes et les paroles -un peu comme à la messe mais en rigolo. Et entre deux éclats de rire, le public reprend en coeur Muguet, plaisir d'un jour, plaisir d'amour avant d'attaquer la jolie valse qui termine Ciboulette :

Amour qui meurt, amour qui passe, 
amour fragile, tendre et chaud, 
amour d'un nom que l'heure efface, 
oh vieil amour qui fût si beau.

Le rideau tombe, tonnerre d'applaudissements. Mais tout cela ne peut pas s'arrêter aussi vite ? On tape alors dans les mains, on en redemande. D'un coup, Laurence reprend la baguette, et hop, c'est reparti pour un tour, Amour qui meurt, amour qui passe, amour fragile, tendre et chaud... Je vois venir le moment où les mémés qui m'entourent vont me saisir par les bras. 

Mais les lumières s'allument, chacun se lève, met son manteau, ses gants et son cache-nez. Il fait bien froid dehors. Dans l'escalier, on continue pourtant de chanter, jusque sur le trottoir et même sur le quai du métro, Amour qui meurt, amour qui passe, amour fragile...

Ciboulette n'avait plus été donnée à l'Opéra Comique depuis 1959. C'est la soprano Geori Boué qui avait alors chanté le rôle. Elle est aujourd'hui âgée de 95 ans et est montée sur scène le soir de la première. Ciboulette, élixir de jouvence...
 

lundi 18 février 2013

Texte et musique

Après le triomphe du Couronnement de Poppée en 2010 et 2011, l'ARCAL revient au Théâtre Gérard Philipe (TGP) de Saint-Denis avec un nouvel opéra de Claudio Monteverdi, Le Retour d'Ulysse dans sa Patrie, à l'affiche du 21 mars au 6 avril.

Créée en 1983, l'ARCAL est une compagnie lyrique qui s'est vouée à un répertoire d'opéra de chambre, essentiellement baroque et contemporain, où le jeu scénique est primordial. Son projet artistique s'appuie sur deux territoires et deux outils, d'une part la région Ile-de-France, avec un lieu de fabrique à Paris, rue des Pyrénées, d'autre part la région Champagne-Ardenne avec une résidence au Grand Théâtre de Reims.

Hier soir, en allant regarder le site internet de l'ARCAL, (http://www.arcal-lyrique.fr/), j'ai découvert ce texte de sa directrice, Catherine Kollen, qui annonce le projet artistique du Retour d'Ulysse et évoque, en des termes aussi justes que subtils, les rapports entre texte et musique, sujet central de l'opéra en général et de quelques opéras en particulier, dont le merveilleux Capriccio de Richard Strauss.

Je n'ai pas l'habitude de nourrir le blog avec la prose d'autrui, mais quand les choses sont aussi justes, c'est un plaisir de les faire partager.

De l’alchimie des mélanges 
  
« Prima la musica » ou « prima le parole » ? Question qui n’a cessé d’agiter le monde de l’opéra dès sa naissance – en témoigne cette interrogation fondatrice de Monteverdi – et encore aujourd’hui.

Cette question porte en soi le présupposé qu’il y a une contradiction, une différence de nature insurmontable entre ces deux arts, musique et théâtre, et donc un combat où l’un doit l’emporter.

Il est vrai que ce sont deux langages (chacun subdivisible en plusieurs autres) qui ont chacun leurs codes et leurs impératifs propres, leur culture professionnelle transmise de façon à la fois non consciente et, particulièrement en France, cloisonnée – rendant ainsi palpable la membrane entre ces deux mondes.

Il arrive parfois – trop souvent – qu’il y ait dans les écritures ou dans l’interprétation des opéras un déséquilibre entre la musique et le théâtre. En général, ce déséquilibre est le signe que l’œuvre et/ou le spectacle n’a pas atteint le maximum de son potentiel. 

Mais se dire qu’il doit y avoir un langage premier, qui « mène » l’autre, c’est s’enfermer dans une perspective qui rate une donnée essentielle : l’opéra n’existe que parce qu’il y a théâtre ET musique.

Car l’opéra par essence, c’est le jeu entre plusieurs langages. Le jeu – comme on dit qu’il y a un jeu dans un mécanisme parce que ça « bouge » – c’est l’espace de liberté entre deux entités, cette liberté qui s’enracine dans l’intervalle, ce fameux « ma » japonais, le vide non pas stérile mais riche de toutes les possibilités de liaison, de fusion, de contradiction, de rejet, d’indifférence, ou de (divin) frottement. Alors oui il y a une contradiction, une tension entre les deux. Mais jouer avec les tensions, n’est-ce pas au cœur de la dramaturgie commune à tous les arts de la scène ? 

Ainsi de ce nouveau point de vue, la question essentielle de l’opéra, c’est comment ça JOUE ENTRE théâtre et musique. 

J’irai même plus loin : dans les œuvres réussies, quand en dernière analyse, on s’approche de ce qui constitue le noyau d’une œuvre lyrique, ça n’a plus de sens de distinguer ce qui relève du théâtre ou de la musique, car la musique DEVIENT théâtrale et le théâtre devient musical – cela relève de l’alchimie, de la transformation en l’autre. Et comme une alchimie artistique est avant tout basée sur l’humain, de même au niveau des interprétations, je sais que c’est bien parti quand j’entends le chef me parler plus de théâtre et le metteur en scène de musique – ce qui se passe sur ce Monteverdi. 

C’est la qualité de cet équilibre dynamique à reconquérir toujours, mélange au sens que lui donne le philosophe Vincent Cespedès dans son livre « Mélangeons-nous – Enquête sur l’alchimie humaine », que je cherche à faire émerger à l’Arcal, car c’est là le point névralgique de l’opéra, ce qui en fait ressortir l’intensité – et qui est le plus difficile à atteindre. 

C’est pour cela que c’est une grande joie de retravailler avec Christophe Rauck et Jérôme Correas sur une autre œuvre de Monteverdi, Le Retour d’Ulysse dans sa Patrie, pour aller encore plus loin dans ce travail – leurs textes témoignent d’eux même de ce « mélange » déjà à l’œuvre depuis leur rencontre artistique forte sur Poppée dont l’intensité théâtrale et musicale a été saluée en 2010 et 2011.

Et il n’est point anodin que ce travail se fasse sur une œuvre du début de l’opéra, libre des corsets formels ultérieurs, où les notes et les mots ne sont que la trace d’une vie musicale et théâtrale à réinventer sans cesse à travers l’oralité et tout ce qui fait sens sur un plateau, comme savent si bien le faire, se renforçant mutuellement, Jérôme Correas et Christophe Rauck.

dimanche 17 février 2013

Sommet

Quand j'ai découvert les symphonies de Beethoven, c'était dans l'interprétation de Joseph Krips avec le London Symphony Orchestra. Je m'en suis très longtemps satisfait. Pour l'avoir réécouté récemment, je ne lui trouve d'ailleurs pas une ride, tant au niveau de l'interprétation que de la qualité de l'enregistrement.

Ensuite, je suis allé voir du côté des dinosaures, Fürtwangler, Toscanini, Szell et quelques autres, ne jurant plus alors que par eux. 

Puis la mode fût aux baroqueux et j'ai jeté les vieilles cires aux orties pour me décrasser les oreilles avec de vilains orchestres anorexiques aux sonorités grinçantes. Pas pour longtemps toutefois.

Lorsque John-Eliot Gardiner proposa sa belle version, je pensais avoir réglé le problème. Jusqu'à ce que, la semaine dernière, je tombe sur l'intégrale enregistrée par Karajan avec la Philarmonie de Berlin dans les années 60.

Dois-je avouer que je ne la connaissais pas ?

Vendu à des millions d'exemplaires à travers le monde, le coffret Deutsche Grammophon fût pourtant un des plus grands succès de l'édition classique.

Ce n'était certainement pas par snobisme car j'ai toujours eu une profonde admiration pour le chef autrichien, mais voila, cela ne s'est pas fait, tout bêtement. Je suis passé à côté, un peu comme de ces monuments parisiens que l'on longe tous les matins pour se rendre au travail sans les regarder, à peine surpris de les voir admirés et photographiés par des touristes venus par millions, souvent de l'autre bout du monde.

Juste une image, celle d'un panorama que l'on découvre au terme d'une longue ascension, un paysage clair, dégagé, lumineux où chaque détail trouve sa place dans un ensemble que pour la première fois, du sommet, on appréhende en entier. Il a fallu grimper longtemps mais la récompense est belle.

Je crois qu'il aurait aimé cette image, je l'espère en tout cas.