vendredi 28 décembre 2012

David et Jonathas à la Salle Favart

Beaucoup se souviennent encore d'une chanson assez niaise interprétée à la fin des années 80 par deux charmants garçons qui répondaient aux prénoms de David et Jonathan.

David Marouani et Jonathan Bermudes se sont fait connaître en 1987 avec leur premier tube, Bella Vita, qui restera trois mois dans le top 50. Mais c'est en 1988 que la consécration arrive, avec l'immortel Est-ce que tu viens pour les vacances.


En 1990, le duo se sépare et chacun suit sa route : David chante Envie de pleurer et Jonathan Mes nuits au soleil. L'envie de pleurer est sans doute forte et les nuits au soleil bien tristes : le public n’accroche pas et les deux 45 tours font un gros flop. David continue pourtant d’y croire et sort un album intitulé Fais pas semblant, sans aucun succès. Il décide alors de faire des musiques pour des courts métrages. Quand à Jonathan on ne sait pas trop ce qu'il est devenu. Si quelqu'un a des nouvelles, qu'il n'hésite pas à laisser un message sur ce blog.

David et Jonathan, deux prénoms qui font référence aux amours du roi David avec le beau Jonathas, sans doute le seul passage de la Bible qui relate une histoire entre deux hommes. Une histoire qui se termine mal, bien entendu.

C'est sur ce beau sujet que fût donné en février 1688, au Collège des Jésuites de Paris, le chef d'oeuvre de Marc-Antoine Charpentier, David et Jonathas, proposé à l'Opéra Comique en janvier prochain sous la baguette de William Christie, avec Pascal Charbonneau (David) et Ana Quintans (Jonathas). Il est à noter que le magazine Tétu apporte son soutien financier à la production. Un signe qui ne trompe pas.


Mais plus qu'à son sujet, David et Jonathas doit sa renommée à la rupture qu'il a marquée avec le genre de la tragédie lyrique, dont les canons semblaient avoir été figés par Lulli, son inventeur : l'opéra de Charpentier comporte en effet un prologue entièrement enchevêtré à l'oeuvre, très peu de récitatifs et des airs très développés, à l'italienne.

Le livret du Père François de Paule de Bretonneau place l'intrigue dans les montagnes de Gilboé, entre le camp des Juifs et celui des Philistins. 

Durant le prologue, le roi Saül se déguise pour aller consulter une sorte de sorcière, qui lui annonce que l'Enfer va répondre à ses désirs. A son appel se présente une troupe de démons, puis le fantôme de Samuel, juge d'Israël, qui prédit à Saül qu'il va tout perdre : enfants, amis, couronne. Saül doit donc affronter son destin.

Les cinq actes qui suivent n'ont guère de rapports avec le prologue. David, débusqué du camp des Juifs par la jalousie de ses chefs, reste auprès des Philistins et de leur roi Achis, sans pour autant trahir les siens, car il ne combat pas Israël, mais prône la paix entre les deux peuples. Le querelleur Saül, entraîne ses troupes dans une vaine bataille contre les Philistins. Au cours du combat, Jonathas, fils de Saül et ami intime de David, est mortellement blessé ; il expire dans les bras de son amant en lui murmurant tendrement "je vous aime". David est sacré roi d'Israël, mais son coeur est broyé par la perte de Jonathas.

Lors de la création (et des reprises), l'oeuvre connut un immense succès auprès du public, à tel point que Zéphire et Flore de Jean-Louis Lulli, fils cadet de Jean-Baptiste, programmée en même temps à l'Académie Royale de Musique, fut de suite retirée de l'affiche.

David et Jonathas sera à l'affiche de l'Opéra Comique du 14 au 24 janvier 2013.

jeudi 13 décembre 2012

Bis Alleluia !

Dernier concert à Toulouse hier soir : Le Messie à la Halle aux Grains.
 
Sept choristes par pupitre, une trentaine d'excellents instrumentistes. Un équilibre parfait me semble atteint : les attaques et les lignes mélodiques sont précises, fluides et bien équilibrées. Tout cela a du corps mais reste très limpide. C'est superbe.
  
Traitant justement Le Messie comme un opéra et non comme une musique liturgique, Jean-Christophe Spinosi insuffle à ses interprètes une belle tension dramatique, qui ne mollit pas un seul instant. Il virevolte, sautille, tourne sur lui-même et parait habité par une joie intérieure aussi vive que communicative.
  
Très beau quatuor de solistes également. De jeunes artistes enthousiastes et talentueux dont nous entendrons sans nul doute encore parler : Adriana Kucerova (soprano), Topi Lehtipuu (ténor), Christian Senn (basse) et David Lee, ce jeune contre-ténor canado-coréen assez incroyable (ci-dessous dans un air de Giulio Cesare) :
  

  
Même si personne ne se lève pour l'Alleluia -nous ne sommes plus à la cour du roi Georges- la tradition de le rejouer en bis est respectée. La salle exulte, Alleluia !

mercredi 12 décembre 2012

Lisa della Casa s'est éteinte

Lisa della Casa vient de s'éteindre, à l'âge de 93 ans. Elle a été l'une des plus grandes interprètes des opéras de Mozart et de Richard Strauss.
  
Cette photo, que j'aime beaucoup, nous la montre déjà très âgée, mais toujours aussi belle, avec ce regard bleu magnifique.
  
Élève de Margarethe Haeser à Zürich, elle débute sur scène en 1941 dans le rôle de Madame Butterfly à l'Opéra de Solothurn-Biel. Mais ce n'est qu'en 1947 que démarre sa carrière internationale au Festival de Salzbourg, où elle chante Zdenka dans Arabella de Richard Strauss.
    
Lisa della Casa se produit ensuite sur les scènes des plus grands opéras du monde, du Staatsoper de Vienne au Metropolitan Opera de New York, en passant par la Scala et Covent Garden.
  
On a dit parfois qu'elle fût à Elisabeth Schwarzkopf ce que Renata Tebaldi fût à Maria Callas, à la fois rivale, ennemie et double inversé. Ce qui est bien réducteur car Lisa della Casa fût sans conteste l'une des plus grandes sopranos du siècle dernier.
  
De cette merveilleuse artiste, il nous reste heureusement de très beaux enregistrements, notamment de la Comtesse des Noces de Figaro, de la Maréchale du Chevalier à la Rose, de Pamina, Donna Elvira et d'Arabella.
  
Si je devais n'en retenir qu'un, je choisirai sans hésiter son interprétation lumineuse et bouleversante de la Comtesse Mathilde dans Capriccio :
 

vendredi 7 décembre 2012

La Castafiore est au Ranelagh



Au piano d’un club de jazz en vogue à New York, Cosme Mac Moon nous fait revivre les souvenirs hilarants de 12 années passées comme accompagnateur de Florence Foster Jenkins.


La pièce de Stephen Temperley Colorature, Mrs Jenkins et son pianiste a été créée avec succès à Broadway en 2005 avant de devenir l’un des spectacles les plus joués aux Etats-Unis. Il a été produit de nombreuses fois en Europe et en Amérique du Sud. « Coup de cœur » du Festival Avignon Off 2012, l’adaptation française de ce spectacle irrésistible est enfin présentée à Paris.

C'est au Théâtre du Ranelagh jusqu'à la fin de l'année.

jeudi 6 décembre 2012

Alleluia !

Le Messie est à l'affiche à la Halle aux Grains, le 12 décembre prochain. L'Ensemble Matheus sera dirigé par Jean-Christophe Spinosi, le choeur de chambre Les Eléments par Joël Suhubiette et les parties solistes chantées par Adriana Kucerova (soprano), David Lee (contre-ténor), Topi Lehtipuu (ténor) et Christian Senn (basse).
  
Le plus célèbre de tous les oratorios a été écrit en 1741 à Londres sur un livret en anglais de Charles Jennens. Sa création, le 13 avril 1742 à Dublin, rencontra un vif succès mais sa réception à Londres, un an plus tard, fût beaucoup moins enthousiaste. Les bigots de l'époque reprochèrent en effet à Haendel d’avoir fait jouer Le Messie par des artistes d'opéra, en plus dans un théâtre et non dans une cathédrale.
  
Envoyée aux oubliettes, l'oeuvre allait pourtant connaître une rapide et prodigieuse résurrection. Elle fût déjà montée plusieurs fois du vivant de Haendel. Après la mort de ce dernier, de nombreuses sociétés chorales dans toute l’Europe s’en emparèrent. Comme les indications d'orchestration de Haendel n'étaient pas très précises, on bricola un peu la partition selon les goûts et les moyens à disposition. Mozart lui-même transposa Le Messie en allemand en l’orchestrant en fonction des musiciens qu'il avait sous la main. Et il chipa au passage quelques idées pour son futur Requiem, notamment un choeur de la première partie.
  
Ces libertés, qui horrifiaient les ayatollahs baroqueux des années 80, étaient en fait monnaie courante à l'époque et Haendel lui-même ne se privait pas d'y avoir recours. D’un concert à l’autre, il modelait en effet son œuvre, transposant des airs pour mieux les plier à la tessiture des solistes dont il disposait, confiant telle partie au ténor plutôt qu’à la basse, remplaçant un récitatif par un chœur, un air de violon par une mélodie de flûte, etc.
  
La discographie du Messie, très abondante, est à l'image de ces évolutions et offre tout le spectre d'interprétations possibles, du style bibendum, avec plusieurs centaines de choristes et orchestre philarmonique ronflant jusqu'à certaines visons anorexiques post-modernes, avec une poignée de chanteurs maigres et renfrognés, deux ou trois instruments et une basse continue.
  
J'ai découvert Le Messie dans son intégralité il y a bien longtemps, sur France Musique, dans la belle version qui venait de sortir au début des années 80 sous la baguette de Jean-Claude Malgoire. J'avais été très impressionné par la richesse mélodique de l'oeuvre, son rythme et sa force dramatique soutenue, des premières mesures de l'ouverture jusqu'au point d'orgue final.
  
Quelques jours après cette découverte, l'un de mes oncles, invité à dîner à la maison, me demanda -pour la première fois- ce que je désirais comme cadeau de Noël. Je lui répondis sans hésiter : Le Messie dirigé par Malgoire !
  
Mes parents furent un peu gênés car les disques coûtaient cher. Mais mon oncle revînt quelques jours avant Noël avec ce cadeau qui me remplit de joie. Le coffret devait effectivement être onéreux car jamais plus il ne me demanda ce que je voulais, ni me fît de nouveau cadeau.

Voici Jean-Christophe Spinosi à l'oeuvre, avec une mise en scène "Six feet under" qui ne sera heureusement pas reprise à Toulouse :

mardi 4 décembre 2012

Ravel était-il gay ?

Cette question semble avoir passionné le critique américain Benjamin Ivry. Dans un ouvrage que j’ai récemment trouvé aux Puces (Maurice Ravel, a life, Welcome Rain Publishers, 2000), Ivry explique que l'homosexualité cachée de Ravel était au centre de sa vie et donc de son art et qu'elle explique à la fois l'aridité de ses relations humaines et la sensualité de sa musique.
  
Homme discret et pudique, Ravel n'a jamais fait état de ses préférences intimes et l'absence de relation connue avec une femme ou un homme ne cesse en effet d'intriguer.
  
A l’appui de sa thèse, Ivry présente un faisceau d'indices plus ou moins convaincants : Ravel est resté célibataire, il s'habillait comme un dandy et comptait dans son cercle d'amis des gays et des lesbiennes. Jusque là rien de bien affriolant.
  
Reprenant à son compte les démonstrations de Christine Souillard (Ravel, éditions Gisserot, 1998), Ivry explique que Maurice Ravel n’aurait jamais surmonté son complexe d’Œdipe, la preuve en étant les fréquentes références dans son oeuvre au monde des enfants (Ma Mère l’Oye, L’Enfant et les Sortilèges, etc.) et le désespoir dans lequel il fût plongé après la mort de sa mère.
  
Comme tout cela ne va pas très loin, Benjamin Ivry se déguise en Roger Peyrefitte et part à la chasse aux ragots : au cours de l’année 1900, Maurice aurait reçu chez lui ses amis du groupe des Apaches déguisé en ballerine, avec tutu et faux seins. On l'aurait aussi reconnu, quelques années plus tard, au Boeuf sur le toit, matant des gigolos avant de sauter sur la piste pour se lancer avec l’un d’entre eux dans un tango torride.

Quand Ivry voit dans L'Heure espagnole une ode à la puissance phallique exubérante, on sourit un peu mais lorsqu'il nous sert le poncif du Boléro comme métaphore musicale de l'acte sexuel non consommé, on regrette presque que Bo Derek n'ait pas publié ses pensées philosophiques.
  
Le critique américain devient un peu plus intéressant dans son développement sur la fascination de Ravel pour le personnage de Pan : les anciens Grecs, nous dit-il, utilisaient l'expression "en l'honneur de Pan" pour signifier les relations homosexuelles masculines. Mais encore ?
  
Le signe le plus troublant se trouve peut-être dans la mélodie L'Indifférent, ce très beau chant mélancolique en l'honneur d'un séduisant jeune homme, écrit par Tristan Klingsor dans la tradition de la poésie arabe médiévale et que Ravel a mis en musique (c'est la dernière des trois mélodies de Shéhérazade). J’en ai déjà parlé dans un post précédent : http://jefopera.blogspot.fr/2011/07/lindifferent.html
    
A l'inverse, Manuel Rosenthal raconte que Ravel n'était pas insensible aux charmes féminins et avait même recours de temps à autre à ce qu'il appelle joliment les "Vénus de quartier".
     
David Lamaze (Le Cygne de Ravel, éditions Michel de Maule) a relevé, dans la récurrence d’un mystérieux groupe de notes au cœur de plusieurs partitions de Ravel, un discret hommage à une certaine Misia Godebska. Modèle de Renoir, Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard et Vallotton, élève de Gabriel Fauré, amie de Stravinsky et de Coco Chanel, cette créature fût à Paris, nous dit Paul Morand, ce que la déesse Kâlî est au panthéon hindou. Elle fût surtout l'amie fidèle de Ravel tout au long de sa vie. C’est avec elle qu'il fît une longue croisière après son échec au prix de Rome, c'est à elle qu'il offrit une poupée chinoise le soir de la première de Daphnis et Chloé et c'est à sa famille qu'il porta une amitié indéfectible jusqu’à ses derniers jours.

Mais cela suffit-il pour nous renseigner de façon définitive sur l'orientation sexuelle du compositeur ? Hétéro ? Gay ? Bi ? Asexuel ? La biographie du compositeur rédigée par Marcel Marnat (Maurice Ravel, Fayard, 1986), souvent citée comme référence, reste floue sur le sujet et plus les révélations s’accumulent plus le mystère s’épaissit. Et si tout cela, au fond, n'avait guère d'importance ?