mercredi 29 février 2012

Maria Callas à Epidaure

Théâtre d'Epidaure, photo Jefopera
Situé au Nord-Est du Péloponnèse, dans une belle vallée entourée de montagnes, le sanctuaire d'Epidaure était dédié à Asclépios, dieu de la médecine. Ce dieu avait pour attribut un bâton enroulé de deux serpents, le caducée, qui nous est resté en tant que symbole de la médecine. Durant l'Antiquité, les pèlerins accouraient de toute la Grèce pour s'y faire soigner. Comme dans tous les sanctuaires grecs, des épreuves sportives et théâtrales étaient organisées en l'honneur des dieux. 

On a a retrouvé à Épidaure des vestiges très importants, temples, équipements sportifs mais le site est surtout célèbre pour son théâtre, le mieux conservé et le plus beau de tous les théâtres grecs antiques. Probablement construit au début du IIIe siècle avant JC, il est parvenu jusqu'à nous dans un état exceptionnel. Doté d'une acoustique exceptionnelle, il pouvait accueillir plus de 12 000 spectateurs.

Depuis 1954, le théâtre est le cadre du Festival d'Épidaure : tous les vendredis et samedis soirs, de juin à septembre, sont représentés des drames antiques et des opéras. Maria Callas, enfant du pays, y a chanté Norma en 1960 et Medea un an plus tard. Son compatriote Dimitri Mitropoulos était à la baguette. 

Pas de captation disponible sur Youtube, mais une belle évocation de Medea, dans la mise en scène d'Alexis Minotis, présentée à Dallas (1958), Londres (1959), Milan (1961 et 1962) et Epidaure (1961). La bande-son est celle de l'enregistrement de studio de 1957, chœur et orchestre de la Scala sous la direction de Tullio Serafin. Giasone est chanté par Mirto Picchi :

dimanche 26 février 2012

Danseuses de Delphes

Delphes, photo Jefopera
C'était il y a bien longtemps, en haut du Mont Olympe. Entre deux orgies de Ferrero, les dieux se mirent en tête de déterminer l'emplacement du centre du monde. Chacun avait bien évidemment son idée sur la question et la discussion tourna en foire d'empoigne. Pour mettre tout le monde d'accord, Zeus envoya deux aigles, l'un à l'Orient, l'autre à l'Occident.

Les deux aigles volèrent longtemps, longtemps, puis se rencontrèrent au-dessus de Delphes. Zeus laissa alors tomber une pierre, que les Grecs baptiseront ensuite l'omphalos, le « nombril du monde ». Le centre du monde était trouvé.

Le musée de Delphes présente ce qui pourrait en être une copie.

Zeus confia la garde du sanctuaire à un serpent géant, nommé Python, fils de la déesse terre Gaïa. Python était doué du pouvoir de divination mais aussi d'un appétit colossal, qui lui faisait dévorer tous ceux qui s'approchaient.

Désireux d'établir un oracle pour guider les hommes, le jeune Apollon, fils des amours adultérins de Zeus et de la belle Leto, tua Python avec son arc et s'appropria l'oracle. Il faut dire qu'il avait de bonnes raisons d'en vouloir au gros reptile qui, sur l'ordre d'une Héra encore une fois cocue et  furibarde, avait pourchassé partout la pauvre Leto lorsqu'elle était enceinte du dieu et de sa jumelle Artémis.

Apollon le tua d'une flèche, s'empara de son pouvoir et décida de faire de ce lieu le centre universel de son culte. J'ai l'intention de bâtir ici-même un temple magnifique, dit-il dans l'hymne homérique, oracle pour les hommes qui, sans cesse, pour me consulter, conduiront à mes autels de parfaits hécatombes.

Le temple est toujours là, au coeur d'un site magnifique que j'ai découvert il y a quelques jours, avec beaucoup d'émotion, un bel après-midi de février frais et ensoleillé.

Delphes, photo Jefopera
Pour trouver des prêtres, Apollon prit la forme d'un dauphin, dérouta un navire crétois et demanda aux marins de devenir ses servants. C'est l'origine du nom de Delphes. Apollon fonda aussi les Jeux Pythiques (plus ou moins équivalents des Jeux Olympiques) qui, tous les quatre ans, devaient commémorer sa victoire sur Python.

Le sanctuaire de Delphes devient alors le centre spirituel du monde grec. La parole du dieu y est transmise aux hommes par l'intermédiaire de la Pythie, dont la tradition antique fait une jeune vierge inculte, installée sur un trépied placé dans une fosse, juste au-dessus d'une fissure d'où s'échappait un gaz naturel aux vertus euphorisantes.

Un des prêtres assistait la Pythie, notamment en traduisant ses paroles afin que l’oracle rendu soit compréhensible. Il faut dire que les sentences étaient souvent obscures et pouvaient, un peu comme celles de Madame Irma, être interprétées pour dire tout et son contraire. Paradoxalement, c'est ce qui faisait leur force et permettait à chaque consultant de bien réfléchir par lui-même au problème et de faire jouer sa liberté d'appréciation et de décision. C'est pour cela que l'on considère souvent Delphes comme le centre, le creuset spirituel, non plus du monde mais de la civilisation occidentale, fondée sur le libre arbitre de l'être humain et non sur sa soumission aveugle aux dieux, aux livres et au destin. Dieu du soleil, de la beauté et de la musique, Apollon était aussi celui de l'intelligence.

Bon, tout cela nous entraîne un peu loin, revenons au site pour finir en musique, comme il se doit.

En 1894, les archéologues de l'Ecole Française d'Athènes déterrent une étrange statue qui apparaît appartenir à une colonne de plus de 12 mètres au sommet de laquelle s'adossent trois figures féminines hautes de 2 mètres, soutenant un trépied de bronze. Les pieds nus, suspendues en l'air et le bras levé, elles ressemblent à des danseuses, d'où le nom qui leur a été donné.

Au cours d'une visite au Louvre, Claude Debussy découvre une photo de ces statues. Fortement impressionné par le mystère qui s'en dégage, il écrit le premier de ses Préludes et l'intitule Danseuses de Delphes.

Il s'agit d'une lente sarabande, à 3 temps (3 danseuses), au ton hiératique et aux harmonies recherchées. Marguerite Long raconte que Debussy jouait ce morceau lentement, avec une exactitude presque métronomique, de sorte que les figures du bas-relief évoqué devenaient plus prêtresses que danseuses, ce qui, finalement correspond parfaitement à la vérité.


vendredi 10 février 2012

L'Egisto renaît à l'Opéra Comique

Au terme d'une longue captivité, Egisto et Climene reviennent sur l'Ile de Zacinto. Ils s’apprêtent à retrouver leurs amoureux respectifs, Clori et Lidio. Le problème, c'est que ces deux-là ne les ont pas attendus et, comme disait ma grand mère, ont depuis belle lurette croqué le biscuit  ; persuadés qu'ils ne reverraient jamais l'une son Egisto, l'autre sa Climène, ils ont même signé leur forfait en gravant leurs noms sur un arbre avec une flèche et un coeur qui goutte : "à Clori, ton Lidio pour toujours".

Complètement abattus, Climène tente de se suicider et Egisto perd la raison. Dans une scène de la folie stupéfiante qui n'a rien à envier aux meilleurs morceaux du Bel Canto, il crie, s'effondre, se relève, divague, retombe. En proie à des hallucinations, le pauvre garçon se prend même pour Orphée et réclame son Euridice. 

On imagine que pour tenir le rôle, il faut un interprète exceptionnel, capable de sublimer le personnage sans jamais faire sourire. Un peu comme la Callas dans Lucia, hagarde, descendant l'escalier, sa robe de mariée maculée du sang de l'époux qu'elle vient de poignarder.

Et hier soir à la salle Favart, le génie s'appelait Marc Mauillon, baryton au timbre chaud et puissant, qui a exprimé douleur, fureur et folie avec un talent prodigieux.

Avec Cyril Auvity (Hipparco) et Anders J. Dahlin (Lidio), les garçons forment un somptueux boys band face auquel les demoiselles (Claire Lefilliâtre et Isabelle Druet), sans démériter, font quand même un peu pâle figure. A la tête de son Poème Harmonique, Vincent Dumestre, qui a lui-même reconstitué la partition, accompagne les chanteurs avec finesse et enthousiasme.

Et puis, il y a ce petit Cupidon (Ana Quintans), polisson masqué qui mène la danse et joue avec les personnages comme avec des marionnettes. Cupidon, à qui il prend l'idée saugrenue de descendre aux Enfers et sur qui tombent d'un coup une brochette de harpies qui ont, c'est le moins que l'on puisse dire, eu à se plaindre de ses services : Sémélé, Phèdre et Didon en personne et une autre du même acabit dont j'ai oublié le nom, toutes armées et décidées à lui faire la peau : torturons-le, massacrons-le, crucifions-le, humilions-le crient-elles. Fort heureusement, les machineries baroques se mettent en marche et Apollon descend du ciel, calme les mégères et, in extremis, sauve la vie au petit brigand.

Un an après une Cendrillon dont je ne suis toujours pas remis, Benjamin Lazar signe une fort belle mise en scène, subtile et élégante. Le décor, unique et tournant, forme un temple en ruines avec étage et machinerie (illustration). La scène est éclairée en grande partie à la bougie, comme c'était le cas en 1643 lorsque l'opéra a été créé à Venise.

Successeur de Monteverdi (les spécialistes ont la quasi certitude qu'il est l'auteur du sublime duo final du Couronnement de Poppée), Francesco Cavalli dirigeait le Teatro San Cassiano, première salle d’opéra publique d’Europe, lorsqu’il créa L'Egisto, qui devait remporter un succès immense dans toute la Péninsule. Avec Faustini, son librettiste, il apporta ses marques de fabrique à l'opéra vénitien, profusion scénique, humour burlesque et expressivité musicale exacerbée. Je l'avais découvert au Théâtre des Champs-Elysées, dans une Callisto qui m'avait déjà beaucoup plu. 


Quelques rapides extraits des meilleures scènes (dont celle de la folie à la fin) :