lundi 30 janvier 2012

Exposition Nikita Erphene à La Reine Margot

La Galerie La Reine Margot présente en ce moment le travail d'un photographe de très grand talent, Nikita Erphene.

Né en Russie, diplômé de Sciences Po, Nikita travaille en 2001 au Musée du Louvre avant de devenir maquilleur à l'Opéra de Paris ; il est le premier étranger à occuper ce poste depuis la création de l'Institution.
   
A son arrivée en France, Nikita découvre Léonard de Vinci au Louvre. La présence des personnages le fascine autant que le peintre lui-même : Avec lui, j'ai appris à aller au-delà de la surface des choses. J'imagine ses figures peintes comme des sculptures, et les photographier serait, pour moi, un rêve.

La vocation d’un artiste est née. Il sera photographe. Nikita retourne au Louvre avec son appareil, des dizaines de fois. A l’image de la lumière caressant les tableaux, les sculptures prennent vie sous son objectif.

Nikita appréhende ces œuvres antiques avec le regard d’un artiste maquilleur : Je photographie une statue, puis je retravaille l’image. En extrapolant, on peut dire que je travaille la chair de marbre comme si je maquillais les modèles. Contrairement au maquillage, s'il y a des parties endommagées ou des défauts sur les visages comme des impuretés ou les traces laissées par le temps, je ne les cache pas. Parfois, je les accentue jusqu'à ce que la statue prenne du caractère, quitte à complètement changer son sens. La sculpture prend alors une autre dimension.

Son travail ne se limite toutefois pas aux marbres. On découvre en effet sur son site de très belles photos de modéles de mode et une série impressionnante de visages de moines, prises dans plusieurs monastères du nord de la Russie. Série de "trognes" d'un expressionnisme saisissant qui nous plonge d'un coup dans le monde d'Eisenstein.


La Reine Margot, 7 quai de Conti, jusqu'au 9 Mars 2012, du lundi au samedi, de 10h30 à 13h et de 14h à 19h

dimanche 29 janvier 2012

Cougar oubliée

En rangeant ce matin des documents sur mon PC, je retrouve un post que j'avais rédigé il y a tout juste un an ; puis je suis parti en Malaisie et l'ai oublié au fond d'un répertoire. Bon, en le relisant, je me dis que ce n'était pas bien grave : ce billet évoquait la quasi résurrection, à Carnegie Hall, d'un opéra oublié, visiblement assez soporifique, que personne n'entendra sans doute jamais plus et dont il n'existe aucun enregistrement. C'est sûr, ce n'est pas avec cela que j'allais faire le buzz.

Il y a donc un an, Leon Botstein, à la tête de l'American Symphony Orchestra, présenta au public new-yorkais une rareté du répertoire français, Bérénice d'Albéric Magnard. L'oeuvre était donnée en version de concert, dans le cadre d'un cycle sur "l'orientalisme dans la musique française". La mezzo Michaela Martens chantait le rôle de Bérénice et le baryton Brian Mulligan celui de Titus.

Depuis sa première audition à l'Opéra-Comique en 1911, cet opéra n'avait été produit semble-t-il que deux fois, la première au Festival de Montpellier en 1990, la seconde à l'Opéra de Marseille en 2001.

Albéric Magnard était un personnage assez pittoresque. Misanthrope, vivant quasiment reclus, il éditait à compte d'auteur des partitions régulièrement démolies par une critique dont il se fichait totalement. Il composa peu, une petite vingtaine d'opus au total, et n'est guère aujourd'hui connu que pour ses symphonies, notamment sa quatrième qu'il dédia à une organisation féministe. Quand la première guerre éclata, il s'enferma chez lui, tira quelques coups de feu lorsque les soldats allemands approchèrent et se laissa périr dans l'incendie de sa maison, avec toutes ses partitions. Fin tragique et paradoxale pour ce fervent wagnérien.

Bérénice a été présentée à l'Opéra Comique en 1911 et ce fût un fiasco total.

Je ne vais pas raconter l'histoire qui est, à quelques détails prés, celle de la tragédie de Racine. Bérénice avait 52 ans -âge quasi canonique à l'époque- lorsqu'elle tomba amoureuse de son titi, qui en avait 14 de moins. Ce qui est rigolo dans l'opéra de Magnard, c'est que la tendre dame un peu défraichie de Racine se transforme en cougar enragée aux appétits insatiables. Elle griffe, crie, harcèle son amant et raconte au public ses scènes de lit d'une façon qui a dû quand même un peu choquer :

Quand sa lèvre à ma lèvre hume la volupté
Quand son mâle désir me pénètre et m'innonde
Je suis plus qu'une femme, plus qu'une reine
Je suis Vénus, Isis, l'amante bienheureuse

Sans doute peu sensibles à cet érotisme, les critiques descendirent en flammes l'opéra, rivalisant de formules caustiques, dans le genre "soupe orchestrale épaisse aux relents teutons, digne d'un Massenet peu inspiré infusé de prétention wagnérienne".

Quelques rares commentateurs ont quand même aimé Bérénice, tel Edouard Lalo, qui qualifia l'opéra "d'un des plus nobles ouvrages que notre musique aie produits ces dernières années", ce qui semble quand même un peu exagéré. 

Un certain Gaston Garraud, auteur en 1923 de la première biographie d'Albéric Magnard, semble avoir été pris de délire à l'écoute de Bérénice, dans lequel il voit le parfum indicible de la nuit romaine après un jour d'orage où les roses ont vécu plus vite, la lumière froide du matin où s'accuse l'évidence des devoirs, la morne grandeur du rivage d'Ostie par un soir de plomb et le rythme rude de quelques voix invisibles.

samedi 7 janvier 2012

La petite phrase de Proust

Intitulé "Proust musicien", le bel album que vient d'éditer Decca présente en alternance des extraits d'oeuvres de compositeurs ayant inspiré Marcel Proust dans la création du personnage de Vinteuil (Fauré, Debussy, Franck, Reynaldo Hahn et Saint-Saëns) et des passages de La recherche du temps perdu lus par des acteurs célèbres (Romane Bohringer, Michael Lonsdale et Didier Sandre).

On y écoute notamment ce passage célèbre, que je trouve si beau, dans lequel Proust nous explique que la musique, bien plus qu'un simple assemblage de sons, est un moyen de connaissance, un royaume merveilleux dont l'exploration permet d'approcher et peut-être de redécouvrir le langage absolu et universel, antérieur à la multiplication des langues :

De même que certains êtres sont les derniers témoins d'une forme de vie que la nature a abandonnée, je me demande si la musique n'était pas l'exemple unique de ce qu'aurait pu être - s'il n'y avait pas eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des idées, la communication des âmes. Elle est comme une possibilité qui n'a pas eu de suite ; l'humanité s'est engagée dans d'autres voies, celles du langage parlé et écrit. Mais ce retour à l'inanalysé était si enivrant, qu'au sortir de ce Paradis, le contact des êtres plus ou moins intelligents me semblait d'une insignifiance extraordinaire. Qu'étaient leurs paroles à côté de la céleste phrase musicale avec laquelle je venais de m'entretenir ? J'étais vraiment comme un ange déchu des ivresses du Paradis.

On a beaucoup et longtemps cherché où se cachait la "céleste phrase" qui émouvait tant Swann et Odette. Il y a autant de réponses que de spécialistes et d'amoureux de Proust bien sûr. Alors, à chacun sa petite phrase :

Au Concert Spirituel

Après Fra Diavolo et L’Amant Jaloux, Jérémie Rhorer et le Cercle de l’Harmonie ont retrouvé avant-hier la scène de la Salle Favart pour un concert somptueux intitulé "Naissance de la symphonie". 

De la naissance des premières sociétés de concerts au sacre romantique de la symphonie, le programme a présenté un fort beau panorama d'un demi-siècle de créations symphoniques françaises.

Sans doute un peu prisonniers de l'idée que la symphonie, au XVIIIème siècle, est un genre exclusivement allemand et viennois, on ne sait pas toujours que le genre a pris une place grandissante au concert dans la France des années 1750.

Il est vrai que tout est parti des symphonies de Haydn, dont la renommée considérable attire dans son sillage nombre de compositeurs français ou établis à Paris. Ainsi, tout au long du règne de Louis XVI, chaque programme du Concert Spirituel (première institution publique de concerts, fondée en 1715) présente une symphonie de Haydn, accompagnée de son pendant français. 

C'est exactement ce que proposait le programme du concert de jeudi, en mettant côte à côte des mouvements de symphonies célèbres de Haydn et de Mozart (symphonies n° 39, 92 Oxford et 83 La poule du premier, 31ème symphonie Paris du second) et des extraits d'oeuvres contemporaines mais beaucoup moins -voire pas du tout- connues de Leduc, Gossec, Hérold et Rigel. 

Avec une pincée de Cherubini (la pétulante ouverture de Lodoïska) et un très émouvant ballet des Ombres Heureuses extrait d'Orphée et Eurydice de Glück, le concert de jeudi a épousé la perfection. Il sera retransmis par France Musique le 29 février à 20 heures, j'ai déjà bloqué la date.

Ecoutons le superbe premier mouvement de la 31ème symphonie de Mozart, Paris, lien symphonique entre la France et l'Allemagne, qui était bien sûr au programme :