samedi 26 novembre 2011

Bel Canto à Marseille

Dès que je franchis la porte de l'Opéra de Marseille, je me sens bien. La salle 1920 est vieillotte et cosy juste ce qu'il faut. Une charmante ouvreuse prend mon billet, tapote légèrement le siège où je m'installe et me souhaite, avec un beau sourire, une excellente soirée.

Ah, on n'est pas ici dans un théâtre privé de Paris où, à peine entrés, vous êtes assaillis par une harpie fardée et nauséabonde qui vous aboie dessus pour réclamer le pourboire. A Marseille, ma belle ouvreuse fait la bise aux spectateurs, demande des nouvelles du petit, pose la main sur l'épaule d'un vieux monsieur tout juste sorti de la Timone pour savoir comment s'est déroulée son opération. 

Si l'opéra est aussi chaleureux à Marseille, c'est en partie parce qu'il y est encore populaire -et aussi abordable, ce qui ne gâte rien. Le public aime les belles voix, connait admirablement le répertoire et, ce qui est drôle et finalement plein de bon sens, semble se balancer de la mise en scène. D'ailleurs, les soirs où il n'y en a pas, comme avant-hier, personne ne s'en plaint. Bien au contraire : à ma droite, une vieille dame rigolote en robe froufroutante à col de vison, me dit avec l'accent : "la mise en scène, c'est comme la feuille de salade avé le bifteck ou la prostate de mon époux, ça ne sert pas à grand chose !". Je pars dans un grand éclat de rire et lui dis qu'elle a bien raison.

L'opéra, c'est bien sûr avant tout une histoire de voix. Et avant-hier, la grande voix avait un nom : Mariella Devia. Très belle soprano, au timbre clair et solaire, agile autant dans les vocalises que dans les pianissimos, puissante mais toujours contenue, la Devia maîtrise merveilleusement son art, dans ce répertoire qui est le sien. Le public, qui la connait et l'aime, lui réserve un tonnerre d'applaudissements et lui jette des fleurs.

Le Roberto Devereux de Donizetti, qui était proposé en version de concert, n'est finalement pas très connu, tant au disque qu'à la scène. C'est bien dommage car la partition est superbe, du début à la fin. Plusieurs airs sont même de véritables sommets du Bel Canto.

Plus ou moins dirigé par un chef dansant, l'orchestre accompagne honnêtement les chanteurs. Un peu plus de précision dans les attaques et davantage de vigueur dramatique n'auraient pas été malvenues, mais rien de bien grave. Les rôles masculins sont dévolus à deux chanteurs italiens, également très à l'aise dans ce répertoire, le ténor Stefano Secco (Roberto) et le baryton Fabio Maria Capitanucci (duc de Nottingham). Et Uria Monzon, pour une fois, n'a pas trop poussé la sono et le vibrato.
  

mardi 22 novembre 2011

Classiques en suite accueille la pianiste Racha Arodaky

Mardi dernier, très beau concert de musique de chambre au Goethe Institut : le Wiener Klaviertrio, excellente formation dont la discographie est déjà abondante (http://www.viennapianotrio.com/) a interprété le trio Hob. 29 de Haydn, des extraits du trio opus 65 de Dvorak et surtout le trio en la mineur de Ravel, oeuvre magnifique que j'ai déjà évoquée sur ce blog à propos de son curieux second mouvement, le pantoum :


Ce concert a été donné dans le cadre de "Classiques en suite", cycle de concerts organisé par François Segré, directeur de la société Codaex. 

Créée en 2001, Codaex est un acteur de premier plan de la distribution de disques classiques en France. L'entreprise représente en effet une cinquantaine de labels (notamment BIS, CPO, PentaTone, Dynamic pour le disque, Opus Arte pour les DVD d'opéra). Plusieurs sont très actifs, comme l'italien Dynamic ou le suédois BIS, riche de quelques 2 000 références. A l'inverse, certains petits labels français se limitent à 2 ou 3 titres.

Au total, Codaex distribue chaque mois sur le marché français une centaine de nouveautés discographiques, ce qui est considérable. Véritable caverne d'Ali Baba des mélomanes et discophiles, le catalogue est riche de plus de 15 000 références. De quoi combler les collectionneurs et les amateurs les plus exigeants.

Le distributeur publie une revue, Péché de classique, qui présente et commente ses nouveautés. Elle est librement téléchargeable à l'adresse suivante : http://www.codaex.com/fr-info.html

Souhaitant faire connaître les interprètes dont il distribue les enregistrements, François Segré a eu l'excellente idée d'organiser des concerts réguliers. Comme Codaex distribue pas mal de labels allemands, tels que CPO, MDG, Oehms, Avi Music ou Myrios, le Goethe Institut a naturellement proposé son hospitalité, dans sa jolie salle de l'avenue d'Iena.

Le 6 décembre, à 20 heures, Classiques en suite accueille une très grande artiste, la pianiste Racha Arodaky, pour un récital Bach, Haendel et Rameau.

Française d'orgine syrienne, Racha Arodaky étudie au CNSM de Paris dans la classe de Dominique Merlet et obtient le 1er prix du conservatoire à l’âge de 16 ans. A 19 ans elle part étudier au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, dans la classe de Yevgueni Malinine. De retour à Paris elle se présente au concours Yehudi Menuhin et devient lauréate de sa Fondation. Sa rencontre avec Murray Perahia, dont elle est pendant plusieurs années l’une des rares élèves, parachève son parcours. Depuis 2006, Racha Arodaky est directrice artistique du festival de piano « Musique à la cour » du Château de Solliès-Pont dans le Var.

Ses enregistrements comportent des récitals Scarlatti et Scriabine (ZigZag Territoires), les romances sans paroles de Mendelssohn (BNL) et les suites pour clavier de Haendel (AirNote) dont elle nous parle dans cette émission de France 24 :


Afin de rester indépendante, Racha Arodaky autoproduit ses disques, notamment par souscription sur Facebook. Le soutien de Codaex dans leur distribution est bien évidemment un atout précieux pour la promotion de ces enregistrements, tous ovationnés par la critique. Tout récemment, elle vient de faire paraître son interprétation de trois partitas de Jean-Sebastien Bach (AirNote). Nous en reparlerons rapidement.

Pour le concert du 6 décembre, renseignements sur le site du Goethe Institut : http://www.goethe.de/ins/fr/par/frindex.htm

mercredi 9 novembre 2011

Donizetti et la duchesse excentrique


Elle n'est pas seulement l'aristocrate la plus titrée au monde, elle est aussi l'une des plus excentriques. Maria Del Rosario Cayetana Fitz-James Stuart, Grande d'Espagne et 18ème duchesse d'Albe, titulaire de 7 duchés, 19 marquisats, 23 comtés, 1 vicomté, 1 baronnie et d’une multitude d'autres titres honorifiques, vient de convoler en troisièmes noces, le mois dernier, à Séville. A 85 ans, elle s’est unie à Alfonso Diez Carabantes, un jeune et fringant fonctionnaire de 24 ans son cadet.

Comme les précédents, le troisième mariage de la duchesse fut enveloppé d'un joli parfum de scandale : le premier, en 1947 avec Don Pedro Luis Martinez de Irujo y Artacoz, avait à l'époque été qualifié de "plus cher de l'histoire" et considéré comme ayant jeté un peu d'ombre sur celui de la future reine d’Angleterre, qui eût lieu un mois après. Après le décès de son époux en 1972, elle porte son dévolu sur un jésuite défroqué, Jesus Aguirre y Ortiz de Zárate (décédé en 2001). Nouveau scandale.

La presse espagnole a révélé que le roi Juan Carlos a téléphoné à l'octogénaire déjantée pour lui faire part de son opposition à ce troisième mariage. Les héritiers de la duchesse n’étaient pas non plus vraiment enthousiastes à l’idée de voir menacé leur considérable héritage : quelques 30 000 hectares de terres subventionnées par la politique agricole commune, une vingtaine de palais et propriétés remplis d’objets d’art et de pièces de grande valeur, une première édition de Don Quichotte, la première carte de l’Amérique de Christophe Colomb, le testament de Ferdinand le catholique et des œuvres de Goya, Velasquez, Rubens, Rembrandt, Picasso, Renoir ou du Titien en veux tu en voilà. Compliqué à évaluer - entre 600 millions et 3,5 milliards, mais sans doute l’un des plus importants d’Europe.

Pour calmer tout le monde et faire la fête l’esprit tranquille, la duchesse a distribué la majeure partie de ses biens à ses enfants et petits-enfants. Et les reproches du roi, elle s'en balance complètement. Lui et la reine d'Angleterre, dont les titres sont moins anciens que ceux de la frétillante octogénaire, lui doivent d'ailleurs la révérence. Et la duchesse peut continuer à traverser l’Espagne du nord au sud sans jamais quitter ses terres, entrer à cheval dans la cathédrale de Séville et ne pas s'agenouiller devant le Pape.

Les images des magazines people nous l'ont montrée lançant son bouquet de fleurs dans la foule, dansant un flamenco endiablé pieds nus seule sur la piste et défiler devant les badauds en ondulant comme un top model.

*

En attendant qu’un librettiste un peu facétieux s’empare de la vie de la duchesse, on peut se replonger dans l’opéra que Donizetti a composé sur un livret inspiré de la vie de son lointain et cruel ancêtre : Le Duc d’Albe  se déroule à Bruxelles, aux temps tragiques de l’occupation espagnole. Tyran sanguinaire nommé par Charles Quint, le duc vient de faire exécuter le comte d’Egmont. Sa fille Hélène veut venger son père et se porte à la tête de la résistance, en recevant l’appui de son bien-aimé, le jeune Henri de Bruges. Mais celui-ci s'avère être le propre fils du duc d’Albe…. 

Donizetti a composé Le Duc d'Albe pour l’Opéra de Paris, mais ne l’a jamais achevé. Un compositeur italien a terminé la partition en 1882 et c’est dans cette version que l’opéra est généralement présenté, ce qui reste très rare car l’œuvre est quasiment tombée aux oubliettes. Un peu remanié, le livret du Duc d’Albe a été plus ou moins réutilisé par Verdi dans ses Vêpres Siciliennes.

Ecoutons Rolando Villazon dans un extrait (Concert donné au Liceu de Barcelone) :

mardi 1 novembre 2011

Povero Roberto

Cette année, pas d'abonnement à l'Opéra de Paris. Certes, le programme ne me plaisait que moyennement, trop de reprises sans doute. Mais surtout, cette succession de déplacements professionnels, depuis un an,  m'empêchent de programmer quoi que ce soit. Le côté positif de la chose, c'est la découverte des scènes de province, avec quelques belles surprises, à Lille notamment.

Dans deux semaines, Roberto Devereux de Donizetti, à Marseille. Opéra rarement monté et peu enregistré. Une seule belle version à ma connaissance, celle de Montserrat Caballé, en 1972, à La Fenice. Mais mal captée, avec plein de bruits de fond assez désagréables. Et pourtant incomparable, car il suffit que Montserrat  commence à chanter pour que la magie opère.

Lorsque j'ai acheté la place sur le site internet de l'Opéra de Marseille, je n'ai pas lu le programme avec attention, sans doute un peu pressé ou peut être trop excité à l'idée d'aller bientôt écouter l'un des meilleurs opéras de Donizetti. Mon enthousiasme aurait certainement été refroidi si j'avais vu que l'opéra allait être donné en version de concert, ce qui n'est pas finalement pas si grave, et surtout que le rôle de Sara allait être chanté par la Uria Monzon, ce qui l'est bien davantage. Bon, heureusement, Mariella Devia sera aussi sur scène pour chanter Elisabeth......


Tragédiennes, troisième volet


Au programme du troisième volet de Tragédiennes, on retrouve les Didon, Médée, Andromaque et Iphigénie, déjà présentes dans les premiers volets, mais cette fois coulées dans la rhétorique musicale plus ample de l'opéra romantique.

Comme les précédents, ce récital combine avec bonheur des extraits d'opéras célèbres (Les Troyens de Berlioz, Don Carlos de Verdi, Hérodiade de Massenet) et quelques perles oubliées qui nous font explorer les marges du répertoire, ces interstices un peu mystérieux qui montrent que l'histoire de la musique est bien plus souvent marquée par l'évolution que par la rupture.

Ainsi les inséparables Méhul et Gossec, encore mentionnés dans les manuels d'histoire de la musique au chapitre Révolution Française, mais dont on ne joue plus aucune partition. Du premier, Véronique Gens nous fait découvrir, extrait de son Ariodante, un très bel air, particulièrement expressif, qui semble annoncer la cavatine à l'italienne. Du Thésée du second, la soprano interprète un air de fureur tout à fait saisissant. L'un comme l'autre nous font encore entendre Gluck mais quelque chose semble déjà annoncer Berlioz ou, plutôt, laisse à penser que l'auteur des Troyens devait certainement très bien connaître ce répertoire.

De Saint-Saens, dont l'oeuvre lyrique a quasi intégralement sombré dans l'oubli, Véronique Gens ressucite une belle mélodie, la plainte de Catherine d'Aragon, extrait de son Henry VIII. Le récital nous fait aussi découvrir une page assez surprenante d'un certain Auguste Mermet, l'air d'Alde, tiré de son opéra Roland de Roncevaux (1864) ; là encore, sont réunis tous les ingrédients du grand air romantique, récitatif agité, mélodie cantabile, orage, cabalette, coda et tutti à grand fracas.

Noblesse innée, diction parfaite, souffle tragique, beauté de la ligne vocale, les amoureux de Véronique Gens succomberont une fois de plus à son art magnifique, qui sert à la perfection ce chant français que l'on dit si particulier. Mais on la découvre ici plus sombre, pliant son soprano dramatique au registre plus grave des divas légendaires qui assurèrent la création de ces rôles.

Toujours mené avec fougue par Jean-Christophe Spinosi, l'orchestre des Talens Lyriques trouve facilement la fièvre romantique de ce répertoire. On peut juste regretter que dans le feu de l'action, les musiciens couvrent parfois la chanteuse et que certaines attaques et traits en doubles croches manquent un peu de netteté.

Le récital de Véronique Gens se termine par le grand air d'Elisabeth de Don Carlos "Toi qui sus le néant des grandeurs de ce monde". Les plus grandes l'ont toutes chanté, le plus souvent dans sa version italienne. Mais je ne l'avais encore jamais entendu interprété d'une façon aussi bouleversante.