mercredi 29 juin 2011

Le Crépuscule des Dieux


Par cette belle journée d’été, il fallait aimer l’opéra et Wagner pour aller s’enfermer et rester assis six heures. Mais c’était le dernier volet du Ring et aussi, pour moi, celui de la saison. 

Je n’avais pas écouté Le Crépuscule des dieux depuis très longtemps et plusieurs choses m’ont beaucoup marqué. Essayons d’être aussi bref que l’œuvre est longue.

Longue mais sans longueurs, contrairement à La Walkyrie et Siegfried qui comptent quelques scènes de récit qui m’ont toujours parues interminables. En effet, comme dans les grands opéras de Verdi, tout, dans Le Crépuscule, est tourmente et mouvement. L’action dramatique est sans cesse relancée et l’ennui ne s’installe jamais.

L’attention est aussi captée par la richesse inouïe de l’écriture thématique, qui agglomère, dissocie, mêle et transforme les nombreux leitmotivs du Ring avec une science et une technique prodigieuses. Il semble ne plus rester une note, dans le Crépuscule, qui ne soit issue d’un leitmotiv. On perçoit aussi de belles envolées chromatiques, héritées de Tristan ainsi qu’une riche polyphonie, notamment dans les chœurs, qui rappelle bien sûr celle des Maîtres Chanteurs. Apothéose du cycle mais aussi de l’art de Wagner.

Comme pour les précédents volets du Ring,  le plateau vocal reste très convenable : Torsten Kerl (Siegfried) semble avoir pris la mesure des exigences de la salle et devient enfin audible ; Katarina Dalayman (Brünnhilde), souffrante, se fait remplacer au dernier moment par une dame dont j’ai oublié le nom mais qui se sort fort honnêtement de ce challenge impossible. Le public, pour une fois attentif et silencieux, réserve à juste titre ses plus fortes ovations à deux chanteurs formidables : Hans-Peter König, Hagen époustouflant et la belle Sophie Koch, aussi somptueuse dans Waltraute qu’elle l’était dans Fricka.

Bon, la mise en scène reste balourde et les costumes sont vraiment affreux. On l’a dit et redit. La critique s’est déchainée de toutes parts sur ce pauvre Günther Krämer, qui ne mérite sans doute pas tant. Mais tout cela est finalement  peu gênant et s’oublie assez vite. Il y a même de belles trouvailles, comme cet écran gigantesque, au milieu de la scène, sur lequel apparaissent, au troisième acte, des images d’eau et de feu. Sur lequel est aussi projetée l’ombre de Siegfried qui s’élève vers le ciel pendant que l’orchestre joue une marche funèbre d’une beauté sauvage et poignante. Moment bouleversant, très réussi.

Et puis l’orchestre. C’est bien lui le héros de la Tétralogie. Et cela n’aurait sans doute pas déplu à Wagner, dont la musique n’avait encore jamais sonné à mes oreilles avec une telle limpidité, une telle force et une telle profondeur. Standing ovation pour Philippe Jordan, héros d’une longue et belle aventure. Le public de l’Opéra de Paris semble s'être trouvé un chef. Etait-ce déjà arrivé ? Je crois bien que non.

9 heures ont sonné lorsque je regagne la maison. De la terrasse, je vois l’horizon s’enflammer à la lumière du couchant, jaune feu, orangé puis un beau rouge, lumineux et violent. Le Ring, j’en avais rêvé pendant 30 ans.

mercredi 22 juin 2011

Véronique Gens, tragédienne

Tragédiennes, le premier récital de Véronique Gens consacré aux héroïnes de la tragédie lyrique française, couvrait les 17 et 18ème siècles, de Lully à Gluck avec, bien sûr, une large part consacrée à Rameau. C'était il y a 5 ans et ce fût un très grand succès, totalement mérité.

Il y a presque deux ans, Véronique nous a donné un deuxième volet : on repart de Rameau (Les Paladins, 1760) pour aller à Berlioz (Les Troyens, 1863), en passant par Cherubini (Médée), Grétry (Andromaque) et Gluck (Alceste, Orphée et Eurydice). Les airs sont entrecoupés d'intermèdes instrumentaux, le plus souvent des danses. Hommage discret au canon des comédies ballets et des tragédies lyriques, ces moments de respiration permettent aussi de savourer la technique et le nerf des Talens Lyriques et de leur chef, Christophe Rousset.

Ce répertoire exigeant, subtil équilibre où le texte est au moins aussi important que la musique, réclame des interprètes totalement à l'aise sur le plan vocal mais maîtrisant également de façon parfaite l'articulation de la langue française. Ce qui n'est pas évident.

Véronique Gens est absolument exemplaire dans ce récital aussi somptueux que le premier. Avec une classe inouïe, elle donne corps aux figures immortelles de Didon, Médée, Andromaque, Armide, héroïnes fières et dignes dans la douleur, femmes altières, parfois cruelles, dont les tourments, les désespoirs et les fureurs transportent par ce qu'ils ont d'excessif et hors du commun. Beauté sombre du chant, clarté limpide de la ligne vocale, noblesse des intonations, diction parfaite, puissance altière et déchirante, beaucoup de choses très justes ont été dites sur l'art de Véronique.

Ajoutons juste que le récital a également pour grand mérite de faire connaître des oeuvres de compositeurs plus ou moins oubliés, bien qu'ils furent en leur temps des figures éminentes de la vie musicale française : il s'agit de Grétry, Piccini et Sacchini -le professeur de chant de Marie-Antoinette. On découvrira enfin un air bouleversant, extrait de L'Herminie de Juan Crisostomo de Arriaga, jeune violoniste basque espagnol, fauché par la tuberculose dans sa vingt-et-unième année.

Je crois savoir qu'un troisième volet est sur le point de sortir...