vendredi 15 avril 2011

Viva Italia !

Le 12 mars 2011, en présence de Silvio Berlusconi, l'Opéra de Rome célébrait le 150ème anniversaire de la création de l'Italie avec le Nabucco de Verdi sous la direction de Riccardo Muti. Ce soir là, exceptionnellement, le maestro accepta de bisser le fameux "Va pensiero" (choeur qui pour les Italiens a toujours eu une signification politique) après avoir fait la déclaration suivante et invité la salle à se joindre aux choristes :

Je n'ai plus 30 ans et j'ai vécu ma vie, mais en tant qu'Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j'ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j'acquiesce à votre demande de bis pour le "Va pensiero". Ce n'est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le Choeur qui chantait "O mon pays, beau et perdu", j'ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l'Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie serait vraiment "belle et perdue.


vendredi 8 avril 2011

Freischutz à la française

Une série d'airs superbes et souvent bouleversants, des choeurs pleins de fougue, des danses paysannes qui donnent des impatiences dans les jambes, des personnages bien campés dans une histoire fantastique où Satan conduit le bal, Le Freischütz (en français "Le franc tireur") occupe une place unique dans le répertoire et aussi dans mon coeur, car c'est l'un de mes opéras préférés, depuis toujours. Fidèle en amour le Jef. Et pourtant, je ne l'avais encore jamais vu sur scène. Il faut dire que les théâtres français d'opéra ne le mettent pas souvent à l'affiche. Peut-être la faute aux récitatifs en allemand.

Sa création, en 1821, à Berlin, est souvent présentée comme l'acte de naissance de l'opéra allemand, jusqu'ici éclipsé par le modèle italien. 20 ans plus tard, Berlioz, qui admirait beaucoup Weber, adapte Le Freischütz sur un texte français et compose des récitatifs chantés pour remplacer les dialogues parlés, en vue de la création à l'Opéra de Paris. C'est cette version rarissime que sir John Eliot Gardiner exhume Salle Favart jusqu'au 17 avril.

La production de l'Opéra Comique montre que Weber était en fait très influencé par le style français : quand il était directeur de l'Opéra de Prague, onze des douze opéras qu'il a dirigés étaient français. C'est dire. Gardiner s'est donné pour objectif de faire entendre, en prenant le contrepied d'une tradition germanique parfois un peu lourdingue, non pas ce que Wagner doit à Weber, mais ce que Weber doit à Grétry, Méhul et Boieldieu, dans les mélodies comme dans les rythmes.

J'avais hier soir une curieuse place, à l'extrême droite de la corbeille du haut, juste au-dessus la fosse et à quelques mètres de la scène. C'était peu confortable mais quel bonheur. Une sensation unique d'être plongé dans le spectacle, au milieu des musiciens, comme suspendu quelque part entre l'orchestre et les chanteurs. On dit que les premières fois sont toutes inoubliables, mon premier Freischütz le fût tout entier.

Tout d'abord, le travail formidable de Gardiner, rapide, nerveux et clair à la fois. Les pupitres de l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique sont tous du meilleur niveau, avec un coup de chapeau particulier au premier violoncelle et au cor, dont les rôles sont si importants dans la partition.

Et puis une très belle brochette de chanteurs avec, notamment, la sublime Agathe de Sophie Karthäuser et la délicieuse et radieuse Annette de Virginie Pochon, très beau duo qui ne fait jamais regretter le couple mythique Irmgard Seefried - Rita Streich. Les garçons ne sont pas en reste et, encore une fois, je suis surpris par la remarquable homogénéité des distributions de l'Opéra Comique.

Si les paroles originales me revenaient souvent en tête, jamais ce Freischütz à la française ne m'a paru déplacé ou dévoyé. Il faut dire que le travail de Berlioz a été discret et très respectueux de Weber, quelques lignes d'accompagnement pour les récitatifs, c'est à peu près tout. Et les airs en français passent d'autant mieux qu'ils sont chantés par des artistes maîtrisant parfaitement prononciation et intonation, ce qui était le cas. Au final, un sentiment de cohésion et de fluidité, comme si ces récitatifs avaient toujours été là.

Et quelle beau clin d'oeil, à la fois à Berlioz et à la tradition de l'opéra français, que cette Invitation à la valse, glissée malicieusement en prélude au dernier acte.


mardi 5 avril 2011

Diva Divo

De Mozart à Strauss, en passant par Bellini, Gluck et Massenet, Joyce DiDonato a choisi de nous montrer, dans son récent récital édité par Virgin Classics, toute l'étendue d'un répertoire de mezzo soprano, qui permet à l'interprète d'embrasser une identité tour à tour masculine et féminine, de prendre l'habit de chevaliers et de princesses, de valets et de grandes dames.

Je n'ai jamais regretté la longueur de mes cordes vocales, déclare la chanteuse américaine. Je vis comme un privilège et une joie absolue le fait de pouvoir interpréter aussi bien des rôles de garçons et de jeunes hommes que de jeunes filles et de femmes mûres. Cela me permet d'explorer toute la palette des ambitions humaines.

Diva, Divo présente une sélection particulièrement bien choisie de 16 airs, regroupés pour la plupart en "paires", alternativement un rôle féminin et un rôle masculin. Ainsi sur le thème de Roméo et Juliette, l'air de Juliette de l'opéra de Berlioz et l'air de Roméo dans I Capuleti de Bellini (rôle que Joyce a tenu récemment à Bastille, aux cotés d'Anna Netrebko, dans une production inoubliable).

Pour La Clémence de Titus, elle nous présente d'abord un air de Vitelia extrait de l'opéra de Mozart, puis un air de Sesto tiré de l'opéra de Gluck. Il y a même quelques merveilleuses découvertes, comme cet air bouleversant de l'Ariane de Massenet, suivi de celui, plus connu, du Compositeur dans l'Ariane à Naxos de Richard Strauss.

Et quel immense bonheur de l'écouter chanter avec autant de grâce l'air du Prince Charmant de la Cendrillon de Massenet, que j'ai découvert et tant aimé à l'Opéra Comique il y a quelques jours, avant de nous donner le grand air de La Cenerentola de Rossini.

Tessiture somptueuse, souplesse de la ligne mélodique, clarté des articulations, agilité stupéfiante dans les airs les plus virtuoses, Joyce montre une nouvelle fois qu'elle est vraiment l'une des toutes grandes.

Mais au-delà de la magnifique leçon de chant, ce récital intelligent, l'un des plus réussis dans l'abondante production discographique des dernières années, nous fait bien saisir qu'après l'époque des castrats, l'opéra a continué à jouer de l'ambivalence sexuelle, en mélangeant avec malice et une grâce souvent bouleversante les rôles de chacun. Ce n'est pas la seule mais c'est sans doute l'une des raisons qui expliquent que l'opéra soit si aimé dans la communauté gay.




dimanche 3 avril 2011

Chopin et les génies


Mademoiselle de Cazalys était une vieille fille comme on n'en fait plus, même dans les provinces les plus reculées. Parce qu'elle peinait à entretenir la grande maison que lui avait laissée ses parents, elle donnait des leçons de piano à une flopée de "sales garnements qui n'entendaient rien à la musique". Sa peau flétrie sentait la violette mais son haleine exhalait du vinaigre. Elle n'était pourtant pas orléanaise.

Excédée de voir mes mains refuser de s'arrondir de la façon qu'elle exigeait, elle me lança un jour : Vous jouez comme Samson François, il avait aussi les doigts aplatis. Mais lui, c'était un génie, et vous, vous n'êtes pas un génie. Je refermai d'un coup le couvercle du clavier, en évitant quand même de briser ses doigts secs, ridés et blanchâtres et tirai un trait définitif sur mes ambitions de pianiste.

Ce ne fût que longtemps après, une fois au lycée, que je repris quelques leçons, avec une autre vieille dame, mais cette fois charmante, qui jouait à merveille en se dandinant sur le tabouret un joli morceau de Grieg qui s'appelait le "gazouillis du printemps".

De tout cela, il m'est resté à la fois des idées assez précises sur l'interprétation et l'expressivité du jeu et une grande retenue à critiquer le travail des pianistes, sans doute parce que j'ai éprouvé dans ma chair la douleur de l'apprentissage.

On m'a gentiment envoyé la semaine dernière, en avant-première, un CD reprenant la prestation de la jeune prodige russe Yulianna Avdeeeva au concours Chopin de l'année dernière. Maurizio Pollini (1960), Krystian Zimerman (1975) ou plus récemment Rafal Blechacz (2005) ont été lauréats de ce prestigieux concours. Et ce sont tous des génies. Yulianna Avdeeva est la première femme à remporter le trophée depuis Martha Argerich en 1965, qui elle, est aussi un génie.

L'enregistrement comporte les pièces jouées par Yulianna le jour du concours, notamment le nocturne op. 62 n° 1, le quatrième scherzo et la Fantaisie op. 49. Le récital, très bien enregistré, présente également un joli choix de mazurkas, la sonate op. 35 et le premier concerto avec l'Orchestre Philarmonique de Varsovie.

La délicieuse Mademoiselle de Cazalys, entre deux vacheries, disait souvent qu'on doit jouer Chopin "comme au salon et non comme à l'estrade". Elle n'avait pas tort, je m'en aperçus bien plus tard en découvrant les enregistrements d'autres génies, Rubinstein, Pollini, Haskil et Zimerman qui me semblent tous avoir privilégié une lecture sensible, lyrique et délicate de Chopin à l'approche brillante et démonstrative souvent adoptée par les interprètes et que je retrouve en écoutant la prestation de la jeune Avdeeva.

Clarté du discours, virtuosité éblouissante, envolées romantiques, ralentendos expressifs, tout est là, rien n'est laissé au hasard et les amateurs de beau piano seront ravis. Mais alors, comment expliquer que je n'ai rien ressenti à l'écoute de ce disque ? Certes, je ne suis pas un génie et la jeune russe est présentée comme en étant un.

Peut être parce que Chopin, au fond, c'est beaucoup plus une histoire de chant et de sensibilité que de génie de la virtuosité.

André Gide, qui connaissait bien le sujet, écrivait, dans ses Notes sur Chopin : Chopin bannit tout développement oratoire. Il n'a souci semble-t-il que de rétrécir des limites, de réduire à l'indispensable les moyens d'expression. Loin de charger de notes son émotion, il charge d'émotion chaque note et j'allais dire, de responsabilité.... Je crois que la première erreur vient que les virtuoses cherchent surtout à faire valoir le romantisme de Chopin, tandis que ce qui me paraît le plus admirable, c'est chez lui, la réduction au classicisme de l'indéniable apport romantique.

Un grand pianiste russe, qui n'avait peut-être pas lu Gide, avait pourtant tout compris :



vendredi 1 avril 2011

Chouf les acrobates !

Le Groupe acrobatique de Tanger, dix garçons et deux filles, héritiers d'un savoir familial et ancestral, ont demandé à Zimmermann et Perrot, deux artistes suisses, de les mettre en scène dans un spectacle aux frontières de la danse et du théâtre. Déjà un grand succès sur de nombreuses scènes, notamment au dernier Festival d'Avignon.

Sous la performance physique de ces acrobates virtuoses au corps parfait, vont se dévoiler peu à peu les joies et les galères d’une jeunesse tangeroise contrainte de franchir en permanence des obstacles, des murs, des frontières. Les danseurs croquent des scènes de la vie quotidienne dans une évocation poétique de la débrouille que l'on pratique là-bas pour s'en sortir. Le spectacle est aussi un voyage magique à Tanger, ville mythique et crapoteuse faite de rêves et de sensualité.

Chouf Ouchouf, c'est le nom du spectacle, signifie en arabe « Regarde, et regarde encore ». Pour rappeler que pour bien se rencontrer, il est nécessaire de bien (se) regarder. Et il y a effectivement beaucoup de choses à voir dans ce très beau spectacle. Un seul regret : que le texte des chansons ne soit pas traduit et sur-titré. Tout le monde n'est pas arabophone et le fil narratif est souvent difficile à suivre.

C'est au TGP du 31 mars au 3 Avr 2011, Jeudi et vendredi à 20H, samedi à 19H30, dimanche à 17H30.

Une saison 2011 2012 pleine de belles surprises à l'Opéra Comique

L'Opéra Comique, qui mène une politique offensive de redécouverte d'oeuvres délaissées, offrira cinq nouvelles productions dont une création pour la saison prochaine, qui sera réduite à six mois en raison de travaux de rénovation, selon son directeur Jérôme Deschamps.

Des travaux d'embellissement et de mise aux normes de la salle Favart, fleuron de l'art décoratif et architectural de la IIIe République, seront réalisés par tranches jusqu'en 2015 et entraîneront une concentration de la saison de janvier à juin 2012.

Les nouvelles productions iront de la période baroque au XIXe siècle, tandis que la création Re Orso, annoncée pour 2011, verra le jour en 2012, afin de donner plus de temps à son compositeur italien Marco Stroppa. Re Orso, un poème épique du compositeur et librettiste Arrigo Boito, proche de Verdi, publié en 1865, sera sa première oeuvre de théâtre musical. Elle sera interprétée par l'Ensemble Intercontemporain.

Resté totalement méconnue en France, Egisto, une fable musicale baroque de Pier Francesco Cavalli, créée à Venise en 1643, sera mis en scène par Benjamin Lazar. Didon et Enée de Purcell, programmé en 2008 avec un franc succès et mis en scène par la Britannique Deborah Warner, sera repris la saison prochaine sous la direction musicale de William Christie.

Amadis de Gaule, de Jean-Chrétien Bach, unique ouvrage français d'un membre de cette famille, créée en 1779 et jamais repris en France depuis lors, sera dirigé par Jérémie Rhorer à la tête de sa formation Le Cercle de l'Harmonie.

Deux oeuvres du XIXe siècle sont aussi au programme, Les Pêcheurs de Perles, tout premier opéra de Bizet, et une oeuvre rare, La Muette de Portici, de Daniel-François-Esprit Auber, qui met en scène une révolution et participa à l'avènement de l'indépendance de la Belgique en 1830.

L'ouvrage sera monté en partenariat avec le Théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles et le Palazzetto Bru Zane, centre de musique romantique française à Venise.

Comme La Muette de Portici, la plupart des oeuvres sont des coproductions nationales et internationales, et sont accompagnées de concerts et de colloques.

Des soirées seront consacrées aux grandes voix avec les sopranos Anna Caterina Antonacci, Véronique Gens et Felicity Palmer.

En outre, l'Opéra Comique a décidé de créer pour les saisons à venir une Académie lyrique pour les jeunes chanteurs réservée à ce genre propre".
Dépêche AFP, 31 mars 2011