samedi 19 mars 2011

Conte de fées à l'Opéra Comique

Enfin, un spectacle plein d'humour, de poésie, de grâce, de fraîcheur, de lumière et d'étincelles !

La musique, tout d'abord. C'est du joli Massenet, plein de clins d’œil malicieux à la musique du XVIIIème siècle. L'orchestration scintille de mille feux et les airs sont ravissants.

Comme pas mal de spectateurs, j'ai découvert hier soir la Cendrillon de Massenet et appris, en lisant le programme, qu'elle avait été composée en 1899 à l'occasion de l'installation d'un équipement électrique dernier cri à la salle Favart. D'où cette jolie mise en scène de Benjamin Lazar, intelligente, scintillante et colorée, émaillée de références discrètes et amusantes à la Fée Electricité. Les décors et les costumes éclatent de couleurs.

Le plateau est superbe, sans aucune réserve. La Cendrillon de Blandine Staskiewicz est délicieuse et très émouvante, notamment dans les scènes avec son père, Pandolfe, très bien chanté et parfaitement joué par Laurent Alvaro. Eglise Guttierez se sort très honnêtement des redoutables vocalises de la Fée, à l'écoute desquelles on imagine que Massenet s'est bien amusé en écrivant ce pastiche diabolique des airs de la Reine de la Nuit.

Le chœur et l'orchestre des Musiciens du Louvre sont emmenés par Marc Minkowski avec un entrain et une gourmandise qui font plaisir à voir. A la fin du spectacle, dans un geste qui a valeur de déclaration d'amour, il brandit la partition comme le saint sacrement. Les applaudissements redoublent, le public est conquis et le bonheur se lit sur tous les visages.

La belle acoustique de la salle Favart, le confort des fauteuils, une coupe d'excellent Champagne à l'entracte et la conversation aussi pétillante qu'érudite de ma sympathique voisine confèrent à cette soirée un bonheur proche de la félicité. Lorsque le rideau tombe à la fin du dernier acte, je ne réalise pas que trois heures viennent de s'écouler. Un vrai conte de fées.


Siegfried à la peine

Avant d'aller à Bastille, j'avais révisé mon Siegfried en écoutant Wolfgang Windgassen et Astrid Varnay. Bayreuth, 1953, Clemens Krauss à la baguette.... Bien sûr, je n'aurais pas dû. C'était couru d'avance, la déception allait être au rendez-vous.

Torsten Kerl est présenté comme une grande voix wagnérienne, un vrai heldentenor. Difficile à croire, pourtant, au terme de sa prestation. Certes, il chante Siegfried avec une certaine aisance ; intonation, ligne de chant, tout est correct. Mais la voix manque cruellement de puissance et tout se noie dans l'immensité de Bastille.

Ce n'est pourtant pas la faute de l'orchestre et de son chef. A l'écoute de ses chanteurs, Jordan veille à ne jamais couvrir les voix, ce qui, reconnaissons-le, n'est jamais aisé avec Wagner. Restant sur la même approche que lors des deux premiers volets du Ring, il adopte un tempo mesuré et donne la priorité à la clarté des lignes, à la dynamique et à la limpidité des timbres. Le travail accompli est formidable, notamment au troisième acte, où la direction rend parfaitement justice à l'extraordinaire richesse de l'écriture orchestrale.

Katarina Dalayman ne démérite pas mais sa Brünnhilde me plait beaucoup moins que dans La Walkyrie. Elle force sa voix, le vibrato dérape et la justesse s'en ressent.

Si le Wotan Voyageur de Juha Uusitalo s'en sort honorablement, le héros de la soirée est sans conteste le Mime de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke. Déguisé en vieux travlo, blouse de mémé et moumoute blonde platine, il joue à merveille son rôle, peut-être un peu trop dans le registre burlesque, mais le rôle s'y prête. Surtout, il le chante de façon admirable. Et lui, on l'entend et le comprend très bien. Bastille est une salle impitoyable et seuls les meilleurs s'en sortent.

Pauvre Siegfried. Boudiné dans une salopette de plombier, affublé d'une longue queue de cheval blond filasse, mal (voire pas) dirigé, il va de gauche à droite puis de droite à gauche, ne sait pas quoi faire de sa carcasse trop courte et trop large. Tout cela est voulu par une mise en scène cynique et pâteuse, qui nie totalement la dimension épique et juvénile de Siegfried pour, de façon systématique, tout tourner en dérision. Ce qui ne fonctionne pas, car rien n'est proposé en lieu et place de ce qui est détruit.

Pataud, balourd, peu audible, le pauvre Torsten Kerl essaie bien de limiter les dégâts et de faire quelque chose mais rien ne se passe et on lutte contre l'ennui en essayant, dans un effort de concentration surhumain, d'écouter une voix qui ne parvient à se hisser ni au niveau d'exigence du rôle ni aux contraintes physiques de la salle.

Et en réécoutant Windgassen et Varnay, je me suis dit que s'il avaient été là ce soir..... Mais on peut toujours rêver, les enregistrements de légende sont là pour cela.


vendredi 18 mars 2011

Mady Mesplé

EMI Classics fête le 80e anniversaire d'une très grande dame du chant français, Mady Mesplé, en publiant un joli coffret reprenant ses interprétations les plus marquantes dans l’opéra, l’opérette, la mélodie et la musique contemporaine.

En marge des grandes traditions lyriques allemandes et italiennes, il existe une tradition française bien établie de soprano colorature léger, caractérisée par la clarté et l’élégance, la légèreté et une grande virtuosité dans les aigus. Après Lily Pons et Mado Robin, avant Natalie Dessay, Mady Mesplé est l’une des rares cantatrices françaises à avoir excellé dans cette tessiture particulière et réalisé une carrière internationale de premier ordre.

Née à Toulouse et lauréate du conservatoire de cette ville, Mady Mesplé débute sa carrière à Liège, dans le rôle de Lakmé, dont elle est restée l'une des meilleures interprètes (son enregistrement, toujours disponible, est de toute beauté). Rapidement, elle inscrit à son répertoire la plupart des grands rôles de soprano colorature, Rosine du Barbier de Séville, Gilda de Rigoletto, Sophie du Chevalier à la rose, Zerbinette d'Ariane à Naxos, Oscar du Bal masqué et bien d'autres. En 1960, elle triomphe au Palais Garnier dans le rôle de Lucia, puis, rapidement, sur la plupart des grandes scènes lyriques, Met, Bolchoï, San Carlo et Teatro Colon pour n'en citer que quelques unes.

Mady Mesplé a arrêté sa carrière en 1991 et se consacre depuis à l'enseignement du chant.

On trouvera dans le coffret 4 disques, l'un consacré aux grands rôles du répertoire lyrique (Lakmé, Mignon, Lucia notamment), l'autre à l'opérette, avec des airs extraits d’œuvres aux noms évocateurs (Véronique, Monsieur Choufleuri, Les Noces de Jeannette, Ciboulette, la Veuve Joyeuse et bien d'autres), un très beau récital de mélodies françaises de Fauré, Gounod, Ravel, Delibes, Poulenc et quelques chansons et airs du XXème siècle.

mardi 15 mars 2011

Poppée de retour

Ce fut l’événement du début de l’année 2010. Le Couronnement de Poppée mis en scène par Christophe Rauck a connu un tel succès critique et public que ce spectacle, après de nombreuses représentations en province et à l’étranger, vient d'être repris au TGP du 8 au 13 mars.

Nous y sommes retournés mercredi. Mise en scène exemplaire, grande qualité des chanteurs et des instrumentistes, beauté de la partition et intelligence du livret, tout était là. Il me semble que les chanteurs ont encore gagné en consistance et en force expressive. Le succès rencontré sur les routes de France les a peut-être aidés à déployer leur art avec plus de largeur.

Les chanteurs sont tout près de nous. Si près que l'on voit leurs muscles se contracter. La concentration se lit sur leurs visages tendus, on sent presque leur souffle. A certains moments du spectacle, certains investissent les travées et déploient leur chant ; les gens osent à peine lever les yeux.

Comme l'an dernier, on ressent l'impression d'être au cœur du spectacle. Privilège rare, comme si l'opéra n'était donné que pour nous, dans le grand salon d'un palais vénitien. Il nous enveloppe et nous emporte sur ses ailes pour un long vol. Bon, au bout de la deuxième heure, le mal aux fesses nous fait quand même atterrir sur terre.

La troupe de l'ARCAL, menée par Jérôme Correas, revient d'un long tour de France. Poppée a ouvert les portes de l'opéra à des milliers de personnes, dans des petites villes de province et de banlieue, là où l'opéra n'est pas installé dans l'un de ses palais. L'opéra est venu aux gens et c'est formidable.
  
Christian Gangneron, directeur de l’ARCAL, défend en effet vigoureusement l’idée que l’opéra dégage une énergie, une vitalité totalement à l’opposé de l’image compassée qui l’accompagne parfois. C'est lui qui a proposé à Christophe Rauck de mettre en scène Poppée. J'espère que le succès de l'entreprise en sera pas sans suite et qu'un nouvel opéra sera dès l'année prochaine proposé au TGP.

Regarder les visages, les yeux embués de ce jeune de Saint-Denis venu avec sa classe sans beaucoup d'enthousiasme, écouter les commentaires à la sortie du spectacle permet de saisir combien les concepteurs du spectacle ont visé juste. Et je me dis que bien des spectacles, à Bastille ou ailleurs, ne m'ont pas apporté autant de bonheur.


mercredi 9 mars 2011

Saison 2011 2012 de l'Opéra de Paris

Ca y est, depuis ce matin : Nicolas Joël vient de dévoiler la saison 2011 2012 de l'Opéra de Paris :

"Au sommet du Palais Garnier, Apollon brandit sa lyre et la montre au monde entier. Rien ne nous emmène plus haut que la musique, rien ne nous fait voyager plus loin. La danse comme l'opéra sont les expressions de son mystère et de sa magie. La mission de l'Opéra national de Paris est d'amener la musique au plus grand nombre. Il rassemble chaque année plus de 800 000 spectateurs dans ses deux théâtres. A tous est offerte la chance de voir les plus belles oeuvres du répertoire dans les meilleures conditions possibles, avec les meilleurs interprètes de notre temps. A présent, les retransmissions de nos spectacles à la télévision comme au cinéma nous permettent de toucher un plus large public encore. Chaque nouvelle saison est une étape importante sur ce chemin.

Le répertoire français sera particulièrement à l'honneur cette saison. La première nouvelle production sera le Faust de Gounod, un ouvrage emblématique pour notre maison. Roberto Alagna interprétera Faust aux côtés de la Marguerite d'Inva Mula et du Méphisto de Paul Gay. Deux maîtres seront aux commandes de ce chef-d'oeuvre populaire : Alain Lombard et Jean-Louis Martinoty. Coline Serreau mettra en scène une nouvelle production de Manon dirigée par Evelino Pidò, avec Natalie Dessay et Giuseppe Filianoti. Le centenaire de la mort de Massenet sera également l'occasion de rendre hommage au grand compositeur avec une exposition organisée par l'Opéra et la Bibliothèque nationale de France.

Hippolyte et Aricie de Jean-Philippe Rameau est sans doute l'une des plus illustres créations de notre maison. Emmanuelle Haïm et Ivan Alexandre en proposeront une nouvelle vision au Palais Garnier. Et comme la création est toujours l'une de nos priorités, nous présenterons la première scénique de La Cerisaie de Philippe Fénelon, inspirée par la pièce de Tchekhov.

Parmi les reprises, évoquons celle de Pelléas et Mélisande, le chef-d'oeuvre de Claude Debussy, que dirigera pour la première fois notre directeur musical Philippe Jordan. Stéphane Degout, Pelléas fêté à New York et Vienne, vient enfi n chanter le rôle à Paris. Au même moment, l'Amphithéâtre présentera les ultimes inventions de Debussy en matière lyrique, les fragments fascinants du Diable dans le beffroi et La Chute de la maison Usher. En concert, Philippe Jordan donnera notamment les Nuits d'été de Berlioz avec Waltraud Meier ainsi que la création mondiale d'un concerto pour violon de Bruno Mantovani. Et Michel Plasson viendra nous faire entendre la Symphonie fantastique. Si l'on y ajoute, entre autres, dans la saison du Ballet, Orphée et Eurydice de Gluck et la symphonie dramatique Roméo et Juliette de Berlioz ainsi que les raretés vocales présentées à l'Amphithéâtre, de Lili Boulanger à André Caplet, c'est un panorama unique de la musique française qui est proposé à notre public.

Philippe Jordan dirigera deux des nouvelles productions de la saison : en premier, La Force du destin de Giuseppe Verdi, un opéra grandiose qui me tient particulièrement à coeur. Jean-Claude Auvray mettra en scène Violeta Urmana et Marcelo Alvarez. Avec l'autre grand straussien qu'est Marco Arturo Marelli, il dirigera ensuite Arabella avec Renée Fleming. Après Andrea Chénier et Francesca da Rimini, nous poursuivrons notre exploration du répertoire italien avec Cavalleria rusticana et Pagliacci, les deux manifestes du vérisme, avec là encore les meilleurs interprètes : Violeta Urmana, Marcello Giordani, Inva Mula et Vladimir Galouzine.

Nous rendrons également hommage au grand artiste qu'était Jean-Pierre Ponnelle en présentant sa célèbre mise en scène de La Cenerentola de Rossini.

Parmi les reprises, citons encore Salomé de Strauss avec Angela Denoke, Tannhäuser avec les débuts attendus de Nina Stemme dans notre maison – et, autour d'elle, Christopher Ventris, Sophie Koch et Stéphane Degout –, Rigoletto avec Piotr Beczala, le Don Giovanni mis en scène par Michael Haneke avec Peter Mattei, Véronique Gens et Patricia Petibon ; Klaus Florian Vogt viendra chanter le Titus de Mozart ; nous retrouverons aussi La Dame de pique dans la production de Lev Dodin avec Olga Guryakova et Vladimir Galouzine dans son autre grand rôle, Lulu de Berg ou encore La Veuve joyeuse avec Susan Graham et Bo Skovhus.

La saison du Ballet réservera autant de surprises : Brigitte Lefèvre, directrice de la Danse, s'attache tout autant à la tradition de cette troupe légendaire qu'à son besoin naturel de création. Le spectacle d'ouverture symbolisera parfaitement cette double recherche, puisqu'il confrontera la Phèdre de Serge Lifar, Georges Auric et Jean Cocteau à une création du chorégraphe russe Alexei Ratmansky. Jean-Guillaume Bart revisitera une des créations de l'Opéra au XIXe siècle, La Source, en compagnie de Christian Lacroix et Eric Ruf.

Les Etoiles, les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet pourront montrer l'éclectisme de leur talent en présentant tour à tour des chorégraphies aussi différentes que l'Orphée et Eurydice de Pina Bausch, le Roméo et Juliette de Sasha Waltz, Appartement de Mats Ek, L'Histoire de Manon de Kenneth MacMillan, Onéguine de John Cranko, Cendrillon et La Bayadère de Rudolf Noureev ou encore La Fille mal gardée revue par Frederick Ashton. Voilà un répertoire d'une très grande richesse, où notre public peut encore et toujours apprendre et s'émerveiller.

L'Atelier Lyrique et l'Ecole de Danse présenteront aussi leurs propres spectacles, toujours passionnants et émouvants. Et notre jeune public sera aussi à la fête, et à bonne école, puisqu'il pourra entendre notamment La Petite Renarde rusée de Janácek.

Place donc à la musique, à l'opéra et à la danse ! "

Nicolas Joël
Directeur de l'Opéra national de Paris

Don Pasquale est-il gay ?

C'est ce que laisse à penser une production attendue de l'opéra de Donizetti, en Alsace, à partir du 11 mars prochain.

Don Pasquale est un vieux garçon qui vit avec son neveu, le bel Ernesto. Celui-ci aime Norina et veut l’épouser, même si elle n’a pas le sou. Furieux de ce projet, Don Pasquale décide alors de se marier pour s’assurer une descendance et ainsi déshériter Ernesto. En vain, son ami Malatesta tente de le raisonner. Car le vieillard est opiniâtre. S'engage alors un vaudeville pétillant et plein de surprises, qui, rassurez-vous, se termine très bien.

Une histoire simple et compliquée, selon la metteuse en scène Nicola Glück, confrontée à un premier problème : comment faire jouer le rôle d’un homme de 70 ans par un jeune chanteur de 30 ans ?  L'opéra nous a d'ailleurs plutôt habitué au cas de figure inverse. Je voulais qu’il puisse garder sa voix, j’ai donc changé deux ou trois choses. Don Pasquale a, dans sa version, une quarantaine d’années, et s’il n’est pas encore marié, c’est tout simplement parce qu’il n’aime pas les femmes. Il est gay, j’ai ajouté trois personnages, trois servants, ses trois amants. Toujours vert, le bougre !

Nicola Glück a travaillé de concert avec la jeune chef d’orchestre Ariane Mathiak, pour qui Don Pasquale est une des œuvres les plus abouties de Donizetti, notamment dans les caractères des personnages : Don Pasquale représente l’argent, Ernesto, l’amour et Norina, la vie, la force féminine.
Une excellente occasion d'aller passer quelques jours de vacances dans cette belle région.

Théâtre de la Sinne à Mulhouse, les 11 et 15 mars à 20 h et dimanche 13 mars à 18 h. Au théâtre municipal de Colmar, le 13 mai à 20 h et dimanche 15 mai à 15 h. A l’opéra à Strasbourg, le dimanche 3 juillet à 17 h, ainsi que les 5 et 7 juillet à 20 h.



jeudi 3 mars 2011

Printemps arabe

Une expression couvre la une des journaux depuis la révolution tunisienne, le Printemps arabe. Toutefois, personne ne cite ou ne semble connaître l'origine de cette belle formule, pleine d'espoir et de jeunesse. Plus qu'au Printemps de Prague, auquel on pense d'emblée, cette expression fait référence au titre d'un livre de Jacques Benoist-Méchin, qui connut un très grand succès à la fin des années 50.

Deux mots sur l'auteur, d'abord. Jacques Benoist-Méchin est mort le 24 février 1983, à Paris, il avait près de 80 ans. Sa vie, assez extraordinaire, peut être divisée en trois périodes distinctes, dont le pivot est la seconde guerre mondiale. Avant 1939, il exerce comme journaliste, spécialisé dans la politique internationales. Doté d'une très solide formation musicale, il écrit aussi un opéra et rédige un essai sur la musique dans le monde de Marcel Proust.

La période de sa vie qui court de 1939 à 1954 est marquée par son rôle dans la politique vichyste jusqu'à sa démission, en 1942, du gouvernement de Pierre Laval. Incarcéré en 1944, condamné à mort en 1947, gracié par le président Auriol, il est libéré en 1954.

En prison, un peu au hasard d'une lecture, Benoist-Méchin se passionne pour le monde arabe et rédige, à l'aide de la documentation que lui apporte sa mère à la Santé, deux excellentes biographies, l'une consacrée au roi d'Arabie Ibn Seoud, l'autre à Mustapha Kémal.

S'ouvre alors une nouvelle période de son existence. A sa sortie de prison, il lui reste en effet à vivre trente ans, durant lesquels il développe une œuvre abondante d'écrivain et d'historien, focalisée en particulier sur l'histoire du monde arabe. Plusieurs gouvernements lui confient aussi des missions plus ou moins officielles, pour les besoins de la politique française au Moyen-Orient.

En novembre 1957, Jean Prouvost, directeur de Paris Match, lui demande de se rendre en Orient pour écrire une série de reportages. Accompagné d'un jeune interprète algérien (qui deviendra son fils adoptif), il parcourt plus de dix mille kilomètres à travers l'Egypte, la Syrie, le Koweït, l'Arabie Saoudite, la Jordanie, l'Irak et la Turquie. Il rencontre trois rois, deux présidents de la République ainsi que de nombreux ministres et ambassadeurs.

Mais sous la pression de Paul Reynaud, qui lui voue une haine féroce, le reportage n'est jamais publié. Benoist-Méchin envoie tout de même ses papiers chez Albin Michel, qui, en 1959, publie Un Printemps arabe.
  
Le livre connait d'emblée un très grand succès. A côté des relations d'entretiens, descriptions de lieux et évocations d'évènements, Un printemps arabe laisse place à une rêverie poétique, éloquente et sans doute amoureuse. Tombé définitivement sous le charme de l'Orient et des Arabes, Benoist-Méchin se reconnait profondément changé par ce voyage, qui lui revient en mémoire comme un rêve :

Mais ai-je fait un voyage ? N'ai-je pas plutôt fait un rève ? J'ai vu et entendu tant de choses que malgré les notes prises au jour le jour, j'ai peine à les ressaisir (...). J'ai entendu la voix des millénaires et le cri aigu des instants (...). Voyage ou rêve, ceci seul est évident : c'est qu'après des expériences aussi fortes et aussi contrastées, ce n'est plus tout à fait le même homme qui est revenu en Occident (...). Le voyage est devenu à mon insu une aventure personnelle, une expérience intérieure.
  
Document passionnant, admirablement bien écrit, ce livre témoigne d'une finesse d'analyse hors pair ; il est de ce fait très actuel. J'en conseille d'ailleurs vivement la lecture à une certaine rombière adepte des jets privés, qui serait bien inspirée de consacrer son nouveau temps libre à l'étude d'un sujet auquel visiblement elle n'entend pas grand chose.

mercredi 2 mars 2011

Princes collectionneurs

Pour l'inauguration de ses nouveaux espaces le 26 janvier 2011, la Pinacothèque de Paris organise deux expositions exceptionnelles autour du thème de la naissance d'un musée : la collection des Romanov qui a donné naissance au musée de l'Ermitage et celle des princes Esterhazy, à l'origine du musée de Budapest.
  
Constituées à partir de la fin du XVIIème siècle, les collections russe et hongroise comptent rapidement parmi les plus importantes d'Europe, chaque tsar et chaque prince ayant continué, à sa façon, à enrichir les acquisitions de ses prédécesseurs.

Les deux expos présentent chacune une cinquantaine de toiles issues de ces prestigieux musées. Toutes ne sont pas inoubliables, notamment celles des écoles espagnole, flamande et allemande qui m'ont assez déçu.

Il faut néanmoins se précipiter à la Pinacothèque pour admirer plusieurs chefs d'oeuvres absolus, qui justifient à eux seuls le déplacement : deux Rembrandt chez les Romanov (dont le David et Jonathan ci-dessus) et deux Raphaël du côté des Esterhazy (dont la célèbre madone dite "Esterhazy" et le portrait de jeune homme, ci-dessous).






L'école vénitienne est bien représentée avec des toiles de Titien, Veronese et Tintoret. La peinture française n'est pas en reste, avec quelques très belles oeuvres du Lorrain, de Lancret et de Vernet ainsi qu'un superbe portrait d'Elisabeth Vigée Le Brun.

Jusqu'au 29 mai 2011, Pinacothèque de Paris, 28 place de la Madeleine, ouvert tous les jours de 10.30 à 19.30
 

Francesca se parfume au Shalimar


Pour une fois, je vais commencer par la mise en scène. D’habitude, je ne l’évoque qu’à la fin, et encore, car rien ne m'agace tant que la place excessive qu'on lui accorde dans les comptes rendus de spectacles. Vingt lignes sur les délires narcissiques du metteur en scène, trois sur les chanteurs et deux mots sur le chef d'orchestre. Amis de la musique, bonjour !

Mais cette fois, elle a été tellement démolie par la critique que je me sens investi du devoir de venir à son secours.

Et bien oui, c’est vrai que c'est super kitsch cette débauche de fleurs et de robes pastels à frou frou, ces statues tartignolles et ces postures figées. Et alors ? Le kitsch, après tout, c'est un style, une esthétique qui en vaut bien d'autres. Moi, en tout cas, j'adore. J'aime Pierre et Gilles, les films indiens et les coussins au crochet de ma mémé. Le kitsch, c'est gai, rigolo et quand même tellement plus fun que La Dame de Pique dans un asile psychiatrique, Parsifal dans un jardin ouvrier ou La Traviata dans un camp de concentration.

Quand le rideau se lève, un grand murmure d’étonnement traverse la salle. Cela me rappelle une production de Turandot, au Met, il y a une bonne dizaine d'années, dans une mise en scène de Zefirelli : lorsque le rideau s'est ouvert sur un fabuleux palais chinois, la salle a lâché un grand « Oh » de stupéfaction ou d’émerveillement, bluffée par la débauche scintillante d'or et de lumière qui venait d'envahir la scène. Après tout, l'opéra, c'est aussi cela.

Tout à coup, un parfum capiteux envahit mes narines. M. Del Monaco n'a quand même pas osé le spectacle total, son, lumière, texte et odeurs ? Et non, c'est la rombière de devant qui est tombée dans le Shalimar. Mais ça va tellement bien avec le décor que j'en frémis de ravissement. Enfin, heureusement qu'elle change de place à la fin du premier acte car Jean-Laurent sent arriver la migraine.

Le casting est en tout cas très réussi : la Bulgare Svetla Vassileva se sort fort bien du rôle difficile de Francesca (on dit que la Callas l'aurait refusé), George Gagnidze campe un magnifique et terrible Giovanni Lo Sciancato et Roberto... Ah, Roberto, comme j'étais heureux de le voir sur scène, pour la première fois. Sa diction parfaite, sa voix au timbre velouté, suave et caressant, malheureusement un peu couverte par un orchestre moyennement à l'aise avec une partition qu'il découvre.

Mélange étrange de Puccini, Strauss et Debussy, elle est d'ailleurs elle même assez kitsch, cette partition, si l'on entend par kitsch un assemblage assez improbable de styles différents. Finalement, la mise en scène est sans doute plus conceptuelle qu'elle n'y parait.