mercredi 9 février 2011

Le vieillard prodigieux

Il y a quelques semaines, j'ai vu que Dynamic venait d'éditer en DVD la captation d'un très beau spectacle produit par l'Opéra de Liège en 2009, le Falstaff de Verdi, avec Ruggero Raimondi dans le rôle titre.

Mon sang ne fit qu'un tour. Car Ruggero, c'est un peu grâce à lui que j'ai découvert l'opéra.

Il y a un peu plus de trente ans, un après-midi de printemps, à Poitiers, Mademoiselle Pacaud, professeur de lettres excentrique et inoubliable, emmena sa classe de seconde au cinéma voir le Don Giovanni de Losey. 

C'est ce jour là que je suis entré dans le monde de l'opéra pour n'en plus jamais sortir. Et c'est Raimondi qui m'en ouvrit les portes, 30 ans avant d'incarner, à Liège, cet autre séducteur de légende, Falstaff. Alors, vous comprenez que j'avais vraiment envie de voir ce spectacle.

Si l'on dit parfois que Don Giovanni est l'opéra absolu, Falstaff est le miracle d'un compositeur de 80 ans qui s'était bien juré de ne plus rien écrire, jusqu'à ce qu'un librettiste de grand talent, Arrigo Boïto, finisse par le convaincre de mettre en musique Les Joyeuses Commères de Windsor, pétulante farce de Shakespeare,

Se prenant au jeu, Verdi déclara à plusieurs reprises qu'il avait composé exclusivement pour son plaisir, sans penser au théâtre ni même aux chanteurs, et s'était amusé comme un fou. Pour sûr, cela s'entend. 

Rythme effréné, présence de nombreux traits auto-parodiques, orchestration d'un raffinement inouï, usage savant de la polyphonie et du contrepoint, Falstaff est le bouquet final d'une carrière prodigieuse et l'adieu, en forme de pirouette, d'un vieillard facétieux qui n'a rien perdu de sa verve. Somme des expériences artistiques de toute une vie, Falstaff résume tout l'opéra bouffe après s'être débarrassé de ses conventions, de ses mécanismes, pour le dépasser.

30 ans après son Don Giovanni flamboyant, Ruggero Raimondi est l'incarnation parfaite de cet autre séducteur : justesse de l'intonation, diction exemplaire, chaleur du timbre, on le sent merveilleusement à l'aise dans ce rôle qui semble avoir été écrit pour lui.

Virginia Tola, Sabina Puértolas, Liliane Mattei et Cinzia de Mola sont des commères hautes en couleurs tandis que le baryton Luca Salsi, à la voix ronde et cuivrée, interprète un Ford au ton juste et sensible. L’orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie, clair et précis, se joue habilement des difficultés de la partition.

Le spectacle de Liège est une belle réussite. Débordante de fantaisie et d'invention, audacieuse et virevoltante, la mise en scène de Stefano Poda nous emmène dans le monde de la commedia dell arte, dans des décors vaporeux où dominent le noir et le blanc et où pointent les chapeaux pointus de Pierrot. Peut-être pour nous faire saisir que derrière la farce, se cache une leçon de philosophie bien plus subtile qu'il n'en parait : le monde n'est qu'une farce, et rira bien qui rira le dernier....


samedi 5 février 2011

Le clown triste du vieux port

Cavalleria Rusticana de Pietro Mascagni et I Pagliacci de Ruggero Leoncavallo, deux opéras qui vont par paire, un peu comme Eric et Ramzy ou Heckel et Jeckel. On ne les donne pratiquement jamais l'un sans l'autre. Beaucoup de points communs rapprochent en effet ces deux oeuvres courtes et violentes, qui ont lancé le courant vériste.

Cavalleria met en scène des paysans siciliens du XIXème siècle dans une histoire d'adultère et de crime. Deux ans après son gigantesque succès, Leoncavallo compose I Pagliacci, une histoire de saltimbanque triste et jaloux qui surprend sa femme dans les bras d'un jeune paysan vigoureux, sous les yeux mi libidineux mi effrayés d'un clown rougeaud et gélatineux qui ne décolère pas d'avoir vu la belle repousser ses avances.

Bon, tout ça ne va pas bien loin. Dans les deux opéras, les personnages ne sont pas vraiment intéressants, encore moins sympathiques ; leur psychologie est quasi inexistante et les dialogues plutôt indigents. Dans ces faits divers crapoteux échappés d'un vieux numéro de Détective, la vulgarité et la complaisance ne sont jamais loin et tout cela sent l'effet pour l'effet.

La musique, simple et assez séduisante, utilise de grosses ficelles permettant à des interprètes vaillants de se faire applaudir à bon compte. C'est du sirop, que l'on sirote sans trop se poser de questions mais dont l'abus laisse la langue pâteuse et fatigue le goût. Certes, je reconnais que j'écoute toujours avec plaisir le premier acte de Cavalleria et que l'intermède suffit souvent à me tirer quelques larmes. Mais ça doit être mon côté midinette.

Au début du siècle dernier, un vieux critique un peu ronchon, le regretté Georges Pioch, écrivait à propos d'une reprise de I Pagliacci faisant suite à celle de Parsifal : on a mis la pissotière à côté de la cathédrale. On n'ira peut-être pas jusque là.

Et de toute façon, l'opéra, c'est tellement magique que même sur des histoires de pissotière mises tant bien que mal en musique, on peut faire un spectacle prenant et émouvant dès lors que l'on a sous la main de bons chanteurs et un metteur en scène sérieux. Ce qui était le cas hier soir à l'Opéra de Marseille, dans cette reprise d'une production donnée récemment aux Chorégies d'Orange.

Dans les deux opéras, l'action est transposée dans l'Italie des années 50, ce qui n'est pas mal vu : Il était intéressant, explique en effet Jean-Claude Avray, le metteur en scène, de situer l'action à une époque plus proche de nous, celle de l'apothéose du néo-réalisme dans le cinéma italien de Fellini, de De Sica, de Rossellini, de La Strada au Voleur de bicyclette, un cinéma marqué par le besoin de se rapprocher des réalités humaines.

A l'exception de Béatrice Uria-Monzon, dont la voix vibre aussi fort qu'une vieille perceuse à bout de souffle, la distribution tient bien la route. Dans I Pagliacci surtout, avec un excellent Tonio chanté par Carlos Almaguer, qui parvient presque à faire oublier Roberto Alagna à Orange. Mais surtout un formidable Vladimir Galouzine, à la voix puissante et radieuse, acteur hors pair, qui atteint des sommets insoupçonnés dans son rôle de clown lubrique et malfaisant.