dimanche 23 janvier 2011

Natalie, reine d'Egypte

Depuis le 17 janvier et jusqu'au 7 février prochain, Natalie Dessay est sur scène, au Palais Garnier. Elle chante Cléopâtre, dans une nouvelle production du Giulio Cesare de Haendel.

C'est l'un des événements majeurs de la saison lyrique, peut-être même l'Evénement. Le spectacle étant hors abonnement, j'ai tenté, en vain, il y a quelques mois, d'acheter des places à l'Opéra de Paris. On m'a répondu poliment qu'il s'agissait d'un événement mondial, que les places s'étaient arrachées, de Tokyo à New York, que les amoureux de la Dessay et les chroniqueurs lyriques se précipitaient de la terre entière, etc, etc...

Bref, même abonné, je n'avais plus qu'à aller me faire.... inscrire sur une liste d'attente. Je me suis senti un peu comme un jeune de Saint-Denis à qui un videur de boîte explique qu'il n'est pas inscrit sur la liste des invités. Mais heureusement qu'il y a quelques lots de consolation.

Le 7 février, il sera déjà possible d'assister, dans les salles UGC, à la diffusion de la représentation en direct de Garnier. La même chose quelques jours plus tard, sur Mezzo.

Avant l'intégrale et le DVD, Virgin Classics vient de sortir ce disque superbe que j'écoute en fermant les yeux, en imaginant les ors de Garnier et la belle mise en scène de Laurent Pelly. Avec Natalie Dessay, difficile de trouver des mots justes hors de la banalité et de la dithyrambe. Mais la simple écoute du disque suffit à saisir ce qu'ont noté la plupart des premiers et heureux spectateurs, à savoir la prodigieuse palette sonore et interprétative de la soprano, à la fois cajoleuse et arrogante, sensuelle et ambitieuse, douce et perverse. Sa voix est au zénith, prodigieuse d'agilité dans les vocalises, envoûtante dans les airs les plus doux.

Reprenant les airs principaux de Cléopâtre, l'enregistrement permet de suivre le fil de l'opéra. Tour à tour narcissique et ambitieuse, Cléopâtre exprime sa certitude que César succombera à ses charmes (Tutto puo donna vezzosa), puis son anxiété de ne pas parvenir à ses fins (Venere bella). Elle se déguise alors en allégorie de la vertu pour subjuguer l'Empereur dans un air sensuel et extatique (V'adoro pupille), épanche son angoisse de le savoir au combat dans l'un des plus célèbres lamentos de Haendel (Se Pieta), après avoir déployé de fabuleuses vocalises dans l'acrobatique Da tempeste.

L'accompagnement d'Emmanuelle Haïm et de son Concert d'Astrée est tout simplement parfait.

mardi 18 janvier 2011

Adieu jeune homme

Le ténor Hugues Cuénod vient de s'éteindre, à Vevey, à l'âge de 108 ans.

Il venait de se marier, plus exactement de signer l'un des premiers contrats d'union civile suisse avec Alfred Augustin, son jeune compagnon de 64 ans, avec qui il vivait dans le château que les Cuénod possèdent au-dessus du Léman depuis deux siècles. On le voyait parait-il encore souvent, aux beaux jours, cheveux au vent dans son cabriolet.

Un des multiples hommages qui lui ont été rendus signale  que le ténor suisse "représente un exemple rare de longévité et d'éclectisme dans le chant". C'est le moins que l'on puisse dire.

Hugues Cuénod fait ses débuts de concertiste vocal en 1928 à Paris dans Johnny Spielt auf d'Ernst Krenek. Puis, il interprète des cantates de Bach sous la direction de Vincent d'Indy. De 1930 à 1940, il aborde les grands rôles du répertoire, avec une prédilection pour la musique du XXe siècle.

À partir des années 1940, il étend son répertoire vers la musique ancienne et, avec Nadia Boulanger, participe à la redécouverte de Monteverdi. En 1943, il donne une prestation remarquée de l'évangéliste dans La Passion selon saint Matthieu de Bach sous la direction d'Ernest Ansermet, et enregistre des chansons du Moyen Âge de Guillaume de Machaut. À cette époque, il enseigne aussi le chant au conservatoire de Genève.

Il faudrait beaucoup de lignes pour recenser tous ses rôles. Signalons juste sa participation, à Venise, en 1951, avec Elisabeth Schwarzkopf, à la création de l'opéra de Stravinski, The Rake's Progress, sous la direction du compositeur et ses débuts au MET, à 84 dans le rôle de l'empereur de Chine de Turandot.
   
Espiègle (que de malice dans son regard bleu !) et un brin paresseux, il n'a jamais forcé ni sa voix ni sa carrière. Hugues Cuénod a avancé au rythme de ses coups de cœur et de ses plaisirs et cela lui a fort bien réussi.
Il nous laisse aujourd'hui de merveilleuses mélodies françaises, toutes de charme et de légèreté et des interprétations de Bach et de Couperin d'une noblesse inégalée.
 
Jérôme Spycket lui a consacré une belle biographie (Un Diable de musicien, Hugues Cuénod, éditions Payot, 1990).



vendredi 14 janvier 2011

Francesca da Rimini à Bastille

Francesca da Rimini, de l'Italien Riccardo Zandonai, vient d'entrer au répertoire de l’Opéra national de Paris.

Figure singulière que ce Zandonai, très peu connu en France. En marge du vérisme, il est à la fois l’héritier de la grande tradition de Verdi, l’élève de Mascagni, le plus wagnérien des compositeurs italiens et un admirateur passionné de Debussy et Strauss.

Je ne connaissais rien de lui avant que Jean-Laurent, un soir de 2006, ne me fasse écouter un des podcasts de La Cieca présentant I Cavalieri di Ekebu, opéra étrange, qui m'avait donné envie de découvrir les œuvres de ce compositeur.
 
D’Annunzio offrit à Zandonaï le livret de Francesca. On raconte même que la réussite de Zandonaï, la plus belle de sa carrière, provoqua l'irritation du poète, qui refusa de voir cet opéra dont le succès éclipsa complètement sa propre pièce.

Comme dans le Triptyque de Puccini, quelques mots de Dante suffisent à nourrir la rêverie : les amours tragiques de Francesca avec le frère de l’époux hideux qu’on lui a désigné. L’ouvrage alterne scènes de genre (bataille, torture, menaces, jalousie), intimité féminine (Francesca et sa sœur, Francesca et ses servantes) et scènes d’amour passionné. Il est tout entier dominé par le Tristan de Wagner : la légende en est citée dès le premier acte et des scènes de l’histoire de Tristan et Yseult ornent la chambre de Francesca. Il s’achève comme lui par la mort des amants.

Francesca a inspiré d'autres compositeurs : Tchaïkovsky, bien sûr, dans son célèbre poème symphonique mais aussi Ambroise Thomas (1882) et Rachmaninov (1906), qui composèrent tous les deux un opéra.
 
La musique de Zandonai est particulièrement raffinée, d'une opulence sonore et d’une sensualité rares, teintée de légère stylisations médiévales (un luth et une viola pomposa à cinq cordes font partie de l'orchestre). Le 3ème acte, notamment, déborde de lyrisme et de passion. Francesca ne pouvait donc être mieux servie que par Roberto Alagna, que l'on attend sur scène avec une vive impatience, dans un répertoire qu'il a toujours défendu avec autant de conviction que de talent.
 
Opéra Bastille, direction musicale de Daniel Oren, mise en scène de Giancarlo Del Monaco, avec Svetla Vassilieva (Francesca) et Roberto Alagna (Paolo), du 31 janvier au 21 février. Renseignements et réservations sur le site de l'Opéra de Paris.