samedi 20 novembre 2010

L'Egérie de Wagner

Fruit des amours de Franz Liszt et de la comtesse Marie d'Agoult, Cosima épouse en 1857 un des élèves les plus doués de son père, Hans von Bülow, futur grand chef d'orchestre, lequel a la drôle d'idée de la présenter à Richard Wagner, de vingt-quatre ans plus âgé qu'elle et lui-même déjà marié.

Ce qui devait arriver arriva : une liaison torride commence en 1862, et en 1866, Richard et Cosima s'installent au bord du lac des Quatre Cantons à Tribschen, dans une villa mise à leur disposition par Louis II de Bavière. Cosima se sépare de von Bülow en 1867 et donne à Richard trois enfants. Richard écrit ses opéras, Cosima tient la maison. Mais pas seulement. On découvre ainsi une femme entièrement dévouée à l'art de son mari mais aussi une femme adorée par celui-ci, qui la considère comme son égale et lui demande son avis sur toutes ses créations. C'est le récit d'un amour fusionnel entre deux êtres d'exception.

Après la mort de Wagner, en février 1883, Cosima reprend d'une main de fer la gestion du Festival de Bayreuth, pratiquement jusqu'à sa mort, en 1930. Elle avait 92 ans.

De 1869 à 1883, elle tient un journal de leur vie commune, dans lequel Françoise Giroud a beaucoup puisé pour cette biographie plutôt réussie, rapide, nerveuse, fluide et dynamique.

Les spécialistes du sujet n'apprendront sans doute pas grand chose et s'en iront vers les pavés indigestes et soporifiques écrits par les musicologues. Mais tous ceux qui ont envie de découvrir la vie de cette femme hors du commun et dont la lecture est avant tout un plaisir aimeront certainement ce livre sans prétention mais très agréable à lire. Un seul regret : que la période postérieure à la mort de Wagner soit traitée aussi vite, expédiée presque.

Il est vrai que, totalement désespérée, Cosima ferma définitivement son journal le jour du décès de son génial époux.

vendredi 19 novembre 2010

Wagner et Israël

Un avocat israélien, Jonathan Livni, a lancé au début du mois à Jérusalem une association qui veut lever le tabou pesant en Israël sur les oeuvres du compositeur allemand Richard Wagner (1813-1883), musicien génial et antisémite notoire.

Nous nous sommes fixé comme but de promouvoir la production d'oeuvres de Wagner, notamment à l'Opéra de Tel-Aviv, afin de mettre fin au boycottage d'un des plus important compositeurs du 19e siècle, a déclaré à l'AFP Me Livni, avocat à Jérusalem. La Société wagnérienne israélienne a été admise au sein de la Fédération internationale des cercles Richard Wagner, basée à Hanovre (Allemagne), s'est félicité l'avocat.

Selon Me Livni, il n'existe pas d'interdiction officielle de jouer Wagner en Israël, mais les orchestres israéliens refusent d'inscrire à leur répertoire les oeuvres du maître de Bayreuth. Les rares concerts où ses oeuvres ont malgré tout été jouées ont déclenché des polémiques, comme en juillet 2001, lorsque le chef israélien Daniel Barenboïm a dirigé à Tel-Aviv un extrait de Tristan et Iseult à la tête du Staatsoper de Berlin.

Wagner était un antisémite virulent, auteur d'écrits violemment antijuifs, et le fait que Hitler l'ait adulé explique le mythe totalement faux selon lequel les déportés allaient vers la chambre à gaz au son de la musique de Wagner, explique Me Livni, 64 ans, fils de déportés. Chopin, Liszt, Beethoven, Richard Strauss, Carl Orff étaient également antisémites, ce qui ne les empêche pas d'être joués en Israël. Un opéra qui refuse de jouer Wagner et se contente de Verdi ne peut que s'appauvrir, plaide-t-il.

La Société wagnérienne israélienne, lancée par dix membres fondateurs, compte déjà une centaine d'adhérents, "tous mélomanes avertis".Nous avons reçu un message enthousiaste d'Eva Märtson, la présidente de la Fédération internationale des Cercles Richard Wagner, qui a confirmé notre adhésion immédiatement, se réjouit Jonathan Livni.

Une autre initiative est venue apaiser le mois dernier les relations tempétueuses entre Israël et Wagner: l'annonce que l'Orchestre de chambre d'Israël se produirait pour la première fois à Bayreuth en juillet 2011, en marge du célèbre festival annuel consacré à l'oeuvre de Wagner.

Selon Katharina Wagner, arrière-petite-fille du compositeur et co-directrice du festival de Bayreuth, qui parraine la venue de l'orchestre israélien, ce concert va apporter une contribution éminente dans le cadre du rapprochement entre nos deux pays. Je suis reconnaissante de ce signal fort et positif de la part d'Israël, avec la venue d'un orchestre public en Allemagne et à Bayreuth qui inclut une pièce de mon arrière-grand-père à son programme, a-t-elle souligné.

Mais certains désapprouvent fortement une possible réconciliation entre Israël et le créateur de La Tétralogie. Uri Hanoch, dirigeant d'une organisation de survivants de l'Holocauste et membre du conseil d'administration de l'Opéra d'Israël, a dénoncé dans le quotidien Yedioth Aharonoth toute initiative pour faire jouer Wagner en Israël.

Il est vrai que Wagner n'est pas le seul compositeur antisémite (...) Mais il a avili le peuple juif et voulait son extermination. Wagner était un antisémite du même calibre que Hitler. Je le jure: Wagner ne sera pas joué ici, a-t-il averti.
  
Dépêche de l'AFP, Jean-Luc Renaudie, 18/11/2010

mercredi 17 novembre 2010

Ceci n'est pas un musée

Le musée Magritte a ouvert ses portes le 2 juin 2009 dans un très beau bâtiment appartenant aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Situé en plein cœur de Bruxelles, Place Royale, il présente les créations de l'artiste surréaliste, provenant principalement d'achats et des legs Irène Scutenaire-Hamoir et Georgette Magritte.
  
De nombreux collectionneurs particuliers et des institutions publiques et privées se sont également joints au projet du Musée Magritte par le prêt de tableaux. Multidisciplinaire, cette collection est la plus riche au monde et comporte plus de 200 œuvres, huiles sur toile, gouaches, dessins, sculptures, objets peints mais aussi affiches publicitaires, partitions de musique, photos et films réalisés par Magritte lui-même.

À l’intérieur des salles d’exposition, aménagées par le scénographe Winston Spriet, le visiteur est plongé dans une pénombre qui peut laisser imaginer que l'on se trouve dans une salle de cinéma.

De métamorphoses en assemblages insolites, d’« oiseaux-feuilles » en « femme-ciel », l’exposition nous invite à un voyage onirique dans l’inquiétante étrangeté de Magritte, où l’humour voisine avec l’angoisse. Chaque tableau est un sujet de méditation où l'imaginaire de chacun peut vagabonder à loisir, notamment en imaginant des liens entre titres et image. On regrette juste que cette ballade méditative soit un peu trop polluée par le brouhaha des audioguides mal réglés ou mal utilisés...

Les tableaux sont mêlés à des citations et à des documents d'archive, dans une démarche originale et réussie, qui se veut plus ludique que pédagogique, et donc en cela fidèle à l'esprit de l'artiste. Le musée présente notamment des documents relatifs à des aspects moins connus de Magritte, notamment son travail de publicitaire et son engagement auprès des communistes.

mardi 16 novembre 2010

Julius Caesar au Théâtre Gérard Philipe

Créée en 1599 pour l’ouverture du Globe Theatre à Londres et écrite juste avant Hamlet, Julius Caesar est la première d’une série de grandes tragédies. Shakespeare l’écrit à un moment critique et décisif de l’histoire de l’Angleterre, la révolte d'Essex contre Élisabeth 1ère. L’axe en est la déposition d’un souverain : Jules César devient une menace pour la République ; est-il juste, alors, de l’assassiner avant que Rome ne soit totalement assujettie à son pouvoir absolu ?

Julius Caesar, rarement montée en France, est l’une des pièces les plus connues de Shakespeare aux États-Unis. C’est à la demande de l’American Repertory Theater, considéré comme l’un des théâtres américains les plus importants et les plus novateurs, qu’Arthur Nauzyciel l’a mise en scène.

Le spectacle multiplie les références aux années 1960 (et à l’assassinat de Kennedy), période « où l’image a triomphé du verbe, où icônes et illusions sont tout à coup devenues plus fortes que les discours », pour apporter un contrepoint à l’œuvre qui porte essentiellement sur le langage, la rhétorique. Il réunit sur le plateau un trio de jazz et une troupe de quinze acteurs américains, dont certains sont des habitués de séries comme The Wire et Six Feet Under, pour nous faire goûter en version originale la poésie du grand Shakespeare.

Du 15 au 28 Novembre 2010 au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Renseignements sur le site  du TGP :
  

lundi 15 novembre 2010

Exposition Lucas Cranach à Bruxelles

Lucas Cranach l'Ancien (1472 - 1553). Je dois avouer que je connaissais à peine le nom de ce peintre de la Renaissance allemande avant de découvrir son oeuvre et sa vie, à l'occasion de la très belle exposition que lui consacre le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.

Les tableaux présentent de nombreuses figures féminines de la mythologie ou de l'Ancien Testament dégageant une sensualité violente et une charge érotique surprenante de liberté, notamment quand on sait que Cranach partagea les idées de son ami Martin Luther. Ainsi, en illustration, une allégorie de la justice, qui n'a rien à voir avec un(e) ancien(ne) ministre spécialiste de l'inflation.

Ce qui est très intéressant est que l'exposition replace l'oeuvre de Cranach dans le contexte social, culturel et artistique de son époque, la Renaissance allemande et l'émergence des idées humanistes. A travers 150 peintures, dessins et gravures rarement exposés, elle explique et illustre les liens étroits qui unissaient Cranach à ses contemporains d’Allemagne, d’Italie et des Pays-Bas, tels Dürer ou Metsys.

Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, Rue Royale, du mardi au dimanche de 10 à 18 heures, jusqu'au 23 janvier 2011.

lundi 8 novembre 2010

En mémoire de Shirley Verrett


Une très grande dame vient de s'éteindre. Une Diva, la dernière peut-être. Femme magnifique, rayonnante, majestueuse dans ses épaisses fourrures ou ses longues robes plissées aux motifs panthère ou léopard. Reine de Saba au port altier et au regard lumineux, Shirley Verrett n'a jamais interprété Didon, Desdémone ou Tosca car elle était Didon, Desdémone et Tosca.

Née à la Nouvelle Orléans, en 1931, elle commence ses études de chant en Californie avant de les conclure à la Juilliard School. Elle fait ses débuts à Yellow Springs, Ohio, en 1957, dans The Rape of Lucretia de Benjamin Britten. Dans ses mémoires, publiées en 2003 (You Never Walk Alone), Shirley Verrett révéle les injustices et blessures que lui ont valu sa peau noire, dans une Amérique des années soixante encore en proie à ses démons racistes. Sa carrière tarde donc à démarrer ; pour gagner sa place, il ne suffit pas à Shirley d'être au niveau, elle doit être la meilleure, ce qu'elle devient, au prix d'un travail acharné.

Sa carrière internationale démarre en 1962, à Spoleto, dans Carmen, qu'elle chante également au Théâtre Bolchoï de Moscou en 1963. Le succès est retentissant, les propositions de contrats affluent : au Royal Opera House de Londres, dans le rôle d'Ulrica du Bal Masqué, puis Eboli de Don Carlos, Amneris de Aida. Elle débute au Metropolitan Opera de New York en 1968, dans Carmen, son rôle fétiche. En 1975, elle triomphe à la Scala, incarnant une Lady Macbeth incendiaire, inoubliable.

Elle s'est éteinte avant-hier, aux Etats-Unis et laisse déjà un très grand vide.


lundi 1 novembre 2010

Jaroussky ressuscite Caldara

Antonio Caldara est né à Venise en 1671, dans une famille de violonistes. Comme beaucoup de musiciens talentueux de son époque, il fût rapidement invité à se rendre auprès des Cours européennes, Mantoue, Rome, Paris, Vienne enfin, où il se fixa, comme maître de chapelle de Charles VI.
                           
Caldara composa près de 3000 pièces, dans à peu près tous les domaines. La maigre discographie ne rend guère compte de cette oeuvre très importante, à l'exception de quelques pièces instrumentales et de musique religieuse. Récemment, Max-Emmanuel Cencic et Sandrine Piau ont enregistré plusieurs jolies cantates profanes. Toutefois, sur une production lyrique de près de 90 œuvres, seule La Clemenza de Tito a été gravée au disque, par une maison italienne confidentielle.

C'est donc avec une vive impatience que j'attendais le récital découverte de Philippe Jaroussky, qui a choisi de se concentrer sur la production lyrique viennoise de Caldara, la plus fertile, celle durant laquelle naquirent ses grands chefs-d'oeuvre. Il est intéressant de noter que les arias sélectionnés, tous inédits, sont extraits d'opéras que Caldara composa sur des livrets écrits spécialement pour lui par Metastase : La Clémence de Titus, Achille in Siria, L'Olimpiade, Demofoonte, Temistocle, Scipione nelle Spagne, Ifigenia in Aulide, Lucio Pappiro dittatore, Enone et Adriano in Siria.

Ce qui frappe d'emblée, à l'écoute de ces airs, est la forte personnalité de l'écriture de Caldara. Subtilité des ruptures rythmiques, usage habile du contrepoint, caractère souvent surprenant des développements mélodiques, Caldara avait du métier, cela s'entend.

La pureté du timbre de Jaroussky et la parfaite mesure de son expressivité servent à merveille ces airs, pour la plupart magnifiques (le "Vado, o sposa" extrait d'Enone, est d'une rare beauté), qui ne laissent pour seul regret que celui de ne pouvoir découvrir dans leur intégralité les oeuvres dont ils sont issus. Mais cela viendra, sans nul doute.

On doit enfin mentionner le soin, assez inhabituel pour l'époque, notamment dans ce répertoire bien souvent au service du seul chant, avec lequel Caldara élabore les parties instrumentales. La direction brillante et nerveuse d'Emmanuelle Haim, à la tête du Concerto Köln lui rend pleinement hommage.