mardi 21 décembre 2010

Ariane sous la neige

Un riche Viennois a convoqué pour une fête qu'il donne dans son palais une troupe d'opéra bouffe et une troupe d'opéra seria. Mais, pris de caprice, il décide d'un coup que les deux spectacles seront représentés en même temps. Branle-bas de combat, désespoir du jeune compositeur. Mais comment va-t-on faire ?
 
Ariane à Naxos, c'est l'histoire de la fabrication d'un opéra. Une mise en abîme sophistiquée, spirituelle et très moderne d'Hugo von Hofmannsthal, sur laquelle Richard Strauss a composé une musique délicieuse et élégante, d'un extrême raffinement mais aussi très difficile sur le plan vocal.
 
La vraie question qui s'est hier posée à Bastille n'était pas de savoir si le sérieux devait l'emporter sur le bouffon mais de faire tenir debout une œuvre délicate et exigeante quand on n'a pas sous la main les interprètes capables de la chanter. Question à laquelle je n'entrevois que deux réponses : soit on essaie de créer quelque chose de modeste, dans une petite salle (ce qui est d'ailleurs assez fidèle à l'esprit de l’œuvre, écrite pour un orchestre de 35 instruments), soit on ne fait rien. Et ce que j'ai entendu me porte à croire que la seconde solution eût de loin été la meilleure.
 
Certes, le rôle de Zerbinette est quasi inchantable, on le sait, et lorsqu'on a été bercé par Dessay et quelques grandes anciennes, on devient insupportable. Certes, celui d'Ariane, guère plus aisé, demande une soprano dramatique de la trempe de Birgit Nilsson. Certes, Bacchus appelle un ténor héroïque wagnérien comme on n'en fait plus, le Compositeur une soprano lyrique de grande classe. Certes, certes...
 
Mais hier soir, pas grand monde n'était au niveau : Ricarda Merbeth (Ariane) peinait un peu à la tâche, Stefan Vinke (Bacchus) criait comme un veau et quant à Jane Archibald (Zerbinette), et bien, je dirais juste qu'elle est jolie comme tout et a joué fort bien la comédie dans son petit bikini.
 
Il y a bien les petits rôles, honnêtement tenus, sans plus, et surtout Sophie Koch, qui plante encore une fois un excellent Compositeur (elle avait déjà tenu le rôle dans la production précédente avec Natalie Dessay, voir extrait ci-dessous).
 
La mise en scène de Laurent Pelly tient bien la route dans le Prologue mais devient statique, voire figée dans la deuxième partie du spectacle. Ariane et Bacchus, replets et mal déguisés, hurlent la main sur le cœur, se jurent l'amour éternel sans se jeter un seul regard et on se croit revenus en 1930 sur une scène de patronage. Bon, il y a le décor de chantier crapoteux qui est assez rigolo et les deux petites signatures de Pelly : la voiture qui traverse la scène et les chanteurs qui dansotent en remuant les fesses. Mais rien ne se passe et tout le monde s'ennuie.
 
Et côté fosse, ça ne va pas mieux : Jordan, qui nous a habitués à tant de belles choses, notamment avec Wagner, parait peu à l'aise avec la partition, trop lent, maniéré, sans souffle.
   

lundi 13 décembre 2010

Le dernier des Caravage

Ceux qui n'ont pu se rendre à la grande exposition Caravage qui s'est achevée à Rome le 11 octobre dernier peuvent encore aller à Amsterdam : le Rembrandt House Museum expose un Saint Jean-Baptiste allongé.

C'est un événement exceptionnel car le tableau, qui appartient à une collection privée, n'est que très rarement visible ; il n'a d'ailleurs été redécouvert qu'en 1976. Mais surtout, les spécialistes s'accordent à dire que le tableau serait la dernière oeuvre de l'artiste.

Jusqu'au 13 février, Rembrandthuis, Amsterdam

vendredi 10 décembre 2010

Chez Victor Horta

A Bruxelles pour quelques jours, nous décidons d'aller visiter les immeubles Horta à Bruxelles. Mais sous une pluie battante, les pieds trempés, notre exploration se réduit à la maison atelier de Victor Horta. Le problème, c'est que nous ne sommes pas les seuls ! 50 personnes patientent sagement en rang d'oignon sous la pluie glaciale et pénétrante.

Le seuil franchi, le premier coup d'oeil me conforte dans l'idée que cela valait le coup de se geler sur le trottoir.

Horta voulait libérer l'architecture de l'héritage néoclassique et néogothique, en faisant en sorte que l'acte créatif soit mieux adapté à son objet et plus prompt à tirer parti de la grande diversité des matériaux et techniques désormais à la disposition des bâtisseurs. Il avait coutume d'expliquer à ses élèves qu'une œuvre architecturale n'était aboutie que lorsqu'il n'y avait plus de différence entre l'esprit du contenant et celui du contenu. Chaque élément devait alors être conçu comme un complément de tous les autres auxquels il devait être intimement uni : sculptures, peintures, meubles, ferronneries, tapis, lampes, systèmes de chauffage et de ventilation, et autres ornements, tout devait concourir à la cohérence de l'ouvrage.

A peine entré dans la maison, on ressent effectivement une impression de sérénité et d'harmonie, qui trouve sans doute sa source dans l'équilibre des volumes et l'extrême homogénéité de cette maison, où tout, jusqu'aux poignées de porte, a été dessiné par Horta. Elle résulte aussi des couleurs claires utilisées tant pour le mobilier que sur les murs et surtout, de la clarté qui innonde les pièces : la lumière qui provient du plafond de verre de la cage d'escalier baigne les pièces.

On peut ne pas aimer l'esthétique de l'Art nouveau, ce qui est mon cas, mais force est de reconnaître la douce force et l'harmonie subtile du projet de Victor Horta, projet qui me semble à la fois plus rassurant que celui de Gaudi et plus abouti que celui de Majorelle.

Victor Horta adorait la musique mais fût renvoyé du Conservatoire pour indiscipline à l’âge de douze ans. Alors, s'il avait été un musicien, quel aurait pu être son style ? Celui de Debussy ? de son compatriote César Franck ? Je voterai bien pour Fauré.

http://www.hortamuseum.be/

samedi 20 novembre 2010

L'Egérie de Wagner

Fruit des amours de Franz Liszt et de la comtesse Marie d'Agoult, Cosima épouse en 1857 un des élèves les plus doués de son père, Hans von Bülow, futur grand chef d'orchestre, lequel a la drôle d'idée de la présenter à Richard Wagner, de vingt-quatre ans plus âgé qu'elle et lui-même déjà marié.

Ce qui devait arriver arriva : une liaison torride commence en 1862, et en 1866, Richard et Cosima s'installent au bord du lac des Quatre Cantons à Tribschen, dans une villa mise à leur disposition par Louis II de Bavière. Cosima se sépare de von Bülow en 1867 et donne à Richard trois enfants. Richard écrit ses opéras, Cosima tient la maison. Mais pas seulement. On découvre ainsi une femme entièrement dévouée à l'art de son mari mais aussi une femme adorée par celui-ci, qui la considère comme son égale et lui demande son avis sur toutes ses créations. C'est le récit d'un amour fusionnel entre deux êtres d'exception.

Après la mort de Wagner, en février 1883, Cosima reprend d'une main de fer la gestion du Festival de Bayreuth, pratiquement jusqu'à sa mort, en 1930. Elle avait 92 ans.

De 1869 à 1883, elle tient un journal de leur vie commune, dans lequel Françoise Giroud a beaucoup puisé pour cette biographie plutôt réussie, rapide, nerveuse, fluide et dynamique.

Les spécialistes du sujet n'apprendront sans doute pas grand chose et s'en iront vers les pavés indigestes et soporifiques écrits par les musicologues. Mais tous ceux qui ont envie de découvrir la vie de cette femme hors du commun et dont la lecture est avant tout un plaisir aimeront certainement ce livre sans prétention mais très agréable à lire. Un seul regret : que la période postérieure à la mort de Wagner soit traitée aussi vite, expédiée presque.

Il est vrai que, totalement désespérée, Cosima ferma définitivement son journal le jour du décès de son génial époux.

vendredi 19 novembre 2010

Wagner et Israël

Un avocat israélien, Jonathan Livni, a lancé au début du mois à Jérusalem une association qui veut lever le tabou pesant en Israël sur les oeuvres du compositeur allemand Richard Wagner (1813-1883), musicien génial et antisémite notoire.

Nous nous sommes fixé comme but de promouvoir la production d'oeuvres de Wagner, notamment à l'Opéra de Tel-Aviv, afin de mettre fin au boycottage d'un des plus important compositeurs du 19e siècle, a déclaré à l'AFP Me Livni, avocat à Jérusalem. La Société wagnérienne israélienne a été admise au sein de la Fédération internationale des cercles Richard Wagner, basée à Hanovre (Allemagne), s'est félicité l'avocat.

Selon Me Livni, il n'existe pas d'interdiction officielle de jouer Wagner en Israël, mais les orchestres israéliens refusent d'inscrire à leur répertoire les oeuvres du maître de Bayreuth. Les rares concerts où ses oeuvres ont malgré tout été jouées ont déclenché des polémiques, comme en juillet 2001, lorsque le chef israélien Daniel Barenboïm a dirigé à Tel-Aviv un extrait de Tristan et Iseult à la tête du Staatsoper de Berlin.

Wagner était un antisémite virulent, auteur d'écrits violemment antijuifs, et le fait que Hitler l'ait adulé explique le mythe totalement faux selon lequel les déportés allaient vers la chambre à gaz au son de la musique de Wagner, explique Me Livni, 64 ans, fils de déportés. Chopin, Liszt, Beethoven, Richard Strauss, Carl Orff étaient également antisémites, ce qui ne les empêche pas d'être joués en Israël. Un opéra qui refuse de jouer Wagner et se contente de Verdi ne peut que s'appauvrir, plaide-t-il.

La Société wagnérienne israélienne, lancée par dix membres fondateurs, compte déjà une centaine d'adhérents, "tous mélomanes avertis".Nous avons reçu un message enthousiaste d'Eva Märtson, la présidente de la Fédération internationale des Cercles Richard Wagner, qui a confirmé notre adhésion immédiatement, se réjouit Jonathan Livni.

Une autre initiative est venue apaiser le mois dernier les relations tempétueuses entre Israël et Wagner: l'annonce que l'Orchestre de chambre d'Israël se produirait pour la première fois à Bayreuth en juillet 2011, en marge du célèbre festival annuel consacré à l'oeuvre de Wagner.

Selon Katharina Wagner, arrière-petite-fille du compositeur et co-directrice du festival de Bayreuth, qui parraine la venue de l'orchestre israélien, ce concert va apporter une contribution éminente dans le cadre du rapprochement entre nos deux pays. Je suis reconnaissante de ce signal fort et positif de la part d'Israël, avec la venue d'un orchestre public en Allemagne et à Bayreuth qui inclut une pièce de mon arrière-grand-père à son programme, a-t-elle souligné.

Mais certains désapprouvent fortement une possible réconciliation entre Israël et le créateur de La Tétralogie. Uri Hanoch, dirigeant d'une organisation de survivants de l'Holocauste et membre du conseil d'administration de l'Opéra d'Israël, a dénoncé dans le quotidien Yedioth Aharonoth toute initiative pour faire jouer Wagner en Israël.

Il est vrai que Wagner n'est pas le seul compositeur antisémite (...) Mais il a avili le peuple juif et voulait son extermination. Wagner était un antisémite du même calibre que Hitler. Je le jure: Wagner ne sera pas joué ici, a-t-il averti.
  
Dépêche de l'AFP, Jean-Luc Renaudie, 18/11/2010

mercredi 17 novembre 2010

Ceci n'est pas un musée

Le musée Magritte a ouvert ses portes le 2 juin 2009 dans un très beau bâtiment appartenant aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Situé en plein cœur de Bruxelles, Place Royale, il présente les créations de l'artiste surréaliste, provenant principalement d'achats et des legs Irène Scutenaire-Hamoir et Georgette Magritte.
  
De nombreux collectionneurs particuliers et des institutions publiques et privées se sont également joints au projet du Musée Magritte par le prêt de tableaux. Multidisciplinaire, cette collection est la plus riche au monde et comporte plus de 200 œuvres, huiles sur toile, gouaches, dessins, sculptures, objets peints mais aussi affiches publicitaires, partitions de musique, photos et films réalisés par Magritte lui-même.

À l’intérieur des salles d’exposition, aménagées par le scénographe Winston Spriet, le visiteur est plongé dans une pénombre qui peut laisser imaginer que l'on se trouve dans une salle de cinéma.

De métamorphoses en assemblages insolites, d’« oiseaux-feuilles » en « femme-ciel », l’exposition nous invite à un voyage onirique dans l’inquiétante étrangeté de Magritte, où l’humour voisine avec l’angoisse. Chaque tableau est un sujet de méditation où l'imaginaire de chacun peut vagabonder à loisir, notamment en imaginant des liens entre titres et image. On regrette juste que cette ballade méditative soit un peu trop polluée par le brouhaha des audioguides mal réglés ou mal utilisés...

Les tableaux sont mêlés à des citations et à des documents d'archive, dans une démarche originale et réussie, qui se veut plus ludique que pédagogique, et donc en cela fidèle à l'esprit de l'artiste. Le musée présente notamment des documents relatifs à des aspects moins connus de Magritte, notamment son travail de publicitaire et son engagement auprès des communistes.

mardi 16 novembre 2010

Julius Caesar au Théâtre Gérard Philipe

Créée en 1599 pour l’ouverture du Globe Theatre à Londres et écrite juste avant Hamlet, Julius Caesar est la première d’une série de grandes tragédies. Shakespeare l’écrit à un moment critique et décisif de l’histoire de l’Angleterre, la révolte d'Essex contre Élisabeth 1ère. L’axe en est la déposition d’un souverain : Jules César devient une menace pour la République ; est-il juste, alors, de l’assassiner avant que Rome ne soit totalement assujettie à son pouvoir absolu ?

Julius Caesar, rarement montée en France, est l’une des pièces les plus connues de Shakespeare aux États-Unis. C’est à la demande de l’American Repertory Theater, considéré comme l’un des théâtres américains les plus importants et les plus novateurs, qu’Arthur Nauzyciel l’a mise en scène.

Le spectacle multiplie les références aux années 1960 (et à l’assassinat de Kennedy), période « où l’image a triomphé du verbe, où icônes et illusions sont tout à coup devenues plus fortes que les discours », pour apporter un contrepoint à l’œuvre qui porte essentiellement sur le langage, la rhétorique. Il réunit sur le plateau un trio de jazz et une troupe de quinze acteurs américains, dont certains sont des habitués de séries comme The Wire et Six Feet Under, pour nous faire goûter en version originale la poésie du grand Shakespeare.

Du 15 au 28 Novembre 2010 au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Renseignements sur le site  du TGP :
  

lundi 15 novembre 2010

Exposition Lucas Cranach à Bruxelles

Lucas Cranach l'Ancien (1472 - 1553). Je dois avouer que je connaissais à peine le nom de ce peintre de la Renaissance allemande avant de découvrir son oeuvre et sa vie, à l'occasion de la très belle exposition que lui consacre le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.

Les tableaux présentent de nombreuses figures féminines de la mythologie ou de l'Ancien Testament dégageant une sensualité violente et une charge érotique surprenante de liberté, notamment quand on sait que Cranach partagea les idées de son ami Martin Luther. Ainsi, en illustration, une allégorie de la justice, qui n'a rien à voir avec un(e) ancien(ne) ministre spécialiste de l'inflation.

Ce qui est très intéressant est que l'exposition replace l'oeuvre de Cranach dans le contexte social, culturel et artistique de son époque, la Renaissance allemande et l'émergence des idées humanistes. A travers 150 peintures, dessins et gravures rarement exposés, elle explique et illustre les liens étroits qui unissaient Cranach à ses contemporains d’Allemagne, d’Italie et des Pays-Bas, tels Dürer ou Metsys.

Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, Rue Royale, du mardi au dimanche de 10 à 18 heures, jusqu'au 23 janvier 2011.

lundi 8 novembre 2010

En mémoire de Shirley Verrett


Une très grande dame vient de s'éteindre. Une Diva, la dernière peut-être. Femme magnifique, rayonnante, majestueuse dans ses épaisses fourrures ou ses longues robes plissées aux motifs panthère ou léopard. Reine de Saba au port altier et au regard lumineux, Shirley Verrett n'a jamais interprété Didon, Desdémone ou Tosca car elle était Didon, Desdémone et Tosca.

Née à la Nouvelle Orléans, en 1931, elle commence ses études de chant en Californie avant de les conclure à la Juilliard School. Elle fait ses débuts à Yellow Springs, Ohio, en 1957, dans The Rape of Lucretia de Benjamin Britten. Dans ses mémoires, publiées en 2003 (You Never Walk Alone), Shirley Verrett révéle les injustices et blessures que lui ont valu sa peau noire, dans une Amérique des années soixante encore en proie à ses démons racistes. Sa carrière tarde donc à démarrer ; pour gagner sa place, il ne suffit pas à Shirley d'être au niveau, elle doit être la meilleure, ce qu'elle devient, au prix d'un travail acharné.

Sa carrière internationale démarre en 1962, à Spoleto, dans Carmen, qu'elle chante également au Théâtre Bolchoï de Moscou en 1963. Le succès est retentissant, les propositions de contrats affluent : au Royal Opera House de Londres, dans le rôle d'Ulrica du Bal Masqué, puis Eboli de Don Carlos, Amneris de Aida. Elle débute au Metropolitan Opera de New York en 1968, dans Carmen, son rôle fétiche. En 1975, elle triomphe à la Scala, incarnant une Lady Macbeth incendiaire, inoubliable.

Elle s'est éteinte avant-hier, aux Etats-Unis et laisse déjà un très grand vide.


lundi 1 novembre 2010

Jaroussky ressuscite Caldara

Antonio Caldara est né à Venise en 1671, dans une famille de violonistes. Comme beaucoup de musiciens talentueux de son époque, il fût rapidement invité à se rendre auprès des Cours européennes, Mantoue, Rome, Paris, Vienne enfin, où il se fixa, comme maître de chapelle de Charles VI.
                           
Caldara composa près de 3000 pièces, dans à peu près tous les domaines. La maigre discographie ne rend guère compte de cette oeuvre très importante, à l'exception de quelques pièces instrumentales et de musique religieuse. Récemment, Max-Emmanuel Cencic et Sandrine Piau ont enregistré plusieurs jolies cantates profanes. Toutefois, sur une production lyrique de près de 90 œuvres, seule La Clemenza de Tito a été gravée au disque, par une maison italienne confidentielle.

C'est donc avec une vive impatience que j'attendais le récital découverte de Philippe Jaroussky, qui a choisi de se concentrer sur la production lyrique viennoise de Caldara, la plus fertile, celle durant laquelle naquirent ses grands chefs-d'oeuvre. Il est intéressant de noter que les arias sélectionnés, tous inédits, sont extraits d'opéras que Caldara composa sur des livrets écrits spécialement pour lui par Metastase : La Clémence de Titus, Achille in Siria, L'Olimpiade, Demofoonte, Temistocle, Scipione nelle Spagne, Ifigenia in Aulide, Lucio Pappiro dittatore, Enone et Adriano in Siria.

Ce qui frappe d'emblée, à l'écoute de ces airs, est la forte personnalité de l'écriture de Caldara. Subtilité des ruptures rythmiques, usage habile du contrepoint, caractère souvent surprenant des développements mélodiques, Caldara avait du métier, cela s'entend.

La pureté du timbre de Jaroussky et la parfaite mesure de son expressivité servent à merveille ces airs, pour la plupart magnifiques (le "Vado, o sposa" extrait d'Enone, est d'une rare beauté), qui ne laissent pour seul regret que celui de ne pouvoir découvrir dans leur intégralité les oeuvres dont ils sont issus. Mais cela viendra, sans nul doute.

On doit enfin mentionner le soin, assez inhabituel pour l'époque, notamment dans ce répertoire bien souvent au service du seul chant, avec lequel Caldara élabore les parties instrumentales. La direction brillante et nerveuse d'Emmanuelle Haim, à la tête du Concerto Köln lui rend pleinement hommage.


dimanche 17 octobre 2010

Adieu Stupenda


Année après année, disparaissent, souvent discrètement, les grands chanteurs avec lesquels nous sommes nombreux à avoir découvert et appris à aimer l'art lyrique : Birgit Nilsson et Piero Cappuccilli en 2005, Astrid Varnay puis Elizabeth Schwarzkopf en 2006 ; en 2007, Régine Crespin, Luciano Pavarotti et Beverly Sills. La triste série continue en 2008 avec l'immense Giuseppe Di Stefano et, en 2009, Cesare Siepi, Giulietta Simionato et Elisabeth Söderström. Et, il y a quelques jours, Joan Sutherland.

Surnommée la Stupenda ("la stupéfiante"), Joan Sutherland fait ses débuts en 1947 dans son pays natal, l'Australie, en interprétant Didon, dans Didon et Enée de Purcell. Elle se produit pour la première fois en Europe en 1952, à Covent Garden, dans le rôle de la Première Dame de La Flûte enchantée. L'année suivante, sur la même scène, elle interprète son premier grand rôle, celui d'Amalia dans Un Bal masqué de Verdi.

En 1954, elle épouse le pianiste et chef d'orchestre australien Richard Bonynge (Cf. illustration). Il encourage la jeune chanteuse, qui s'était formée au répertoire dramatique wagnérien, à se tourner vers le Bel Canto, du fait de sa souplesse exceptionnelle dans le répertoire colorature. Elle assume avec aisance les deux types de rôles durant trois ans puis se consacre presque exclusivement au répertoire italien. Sous la direction de son mari, la Sutherland enregistre plusieurs opéras de Bellini, Verdi et Donizetti. Dans un style très différent de la Callas, ses interprétations de Lucia, Maria Stuarda ou Lucrezia Borgia font d'emblée figure de références.

En 1959, elle triomphe à Covent Garden dans le rôle-titre de Lucia di Lammermoor sous la direction de Tullio Serafin, dans une mise en scène de Franco Zefirelli. En 1960, la performance de Joan Sutherland à la Fenice de Venise, dans Alcina de Haendel, lui vaut le surnom de Stupenda.

A la fin des années 1970, elle est anoblie par la Reine d'Angleterre. Sa dernière apparition sur scène a eu lieu le 31 décembre 1990 à Covent Garden, à l'issue d'une représentation de La Chauve-souris de Johann Strauss, aux côtés de Luciano Pavarotti et Marilyn Horne.


jeudi 7 octobre 2010

Un Hollandais tombé par terre


Il y a bien longtemps, j'ai découvert Le Vaisseau Fantôme sur le petit écran d'une télévision portative noir et blanc, que mes parents avaient installée dans une chambre d'amis ; elle servait à ceux que le programme choisi pour le salon n'intéressait pas.
  
Certes, l'image se brouillait souvent et le son était grésillant et confus. En plus, dans la chambre d'amis, il y avait un affreux matou qui ronflait et dont les poils me faisaient éternuer. Mais c'est comme cela que j'ai fait connaissance avec le Hollandais volant et la belle Senta. Et, comme pour bien d'autres choses, c'est de la première fois que l'on se souvient le mieux, en tout cas avec le plus d'émotion.
 
Je ne vais pas raconter l'histoire, elle est bien connue. Juste une impression personnelle : j'ai toujours pensé que notre Hollandais errant se satisfaisait beaucoup mieux qu'il ne l'affirme de son châtiment éternel. Il n'y a qu'à voir la rapidité avec laquelle il rejette la pauvre Senta, sans même écouter ses explications, comme s'il était au final bien soulagé de ne pas avoir à jeter l'ancre pour s'enfermer dans la médiocrité du confort bourgeois. A cette époque-là, d'ailleurs, Wagner ne songeait lui-même qu'à l'aventure et à la révolution et trainait partout comme un boulet sa peu finaude première épouse. La jeunesse éternelle, le voyage sans fin sur les océans, l'unique compagnie de robustes matelots et de jeunes mousses, est-ce vraiment un châtiment...
 
Impression plutôt satisfaisante hier soir à Bastille, mais avec quelques bémols, à commencer par le rôle titre, ce qui est quand même assez gênant. Doté d'un timbre nasillard et chevrotant, James Morris est passé, tout le long du spectacle, de l'inaudible au criard, sans une once d'expressivité. Jeu de scène inexistant, articulation pâteuse, je me demande si ce monsieur n'est pas sous traitement. Il eût mieux fallu alors déclarer forfait, son remplaçant n'aurait pas fait pire. Le Hollandais volant est définitivement tombé par terre. J'ai envie de crier "Houh" mais file rapidement pour ne pas rentrer trop tard à la maison. Et puis, de toute façon, je ne hue pas les artistes, ce n'est pas dans mes habitudes.
 
La production est heureusement sauvée par les autres chanteurs, tous excellents, notamment Adrianne Pieczonka, Senta bouleversante aux capacité vocales surprenantes et le jeune Klaus Florian Vogt, qui donne mouvement, fraicheur et expression à un spectacle quand même un peu englué dans une mise en scène terne, statique et poussiéreuse. C'est toujours mieux que Warlikowski dans Parsifal, je vous le concède et au moins, le projet de Wagner est respecté. Mais un peu d'imagination n'aurait pas fait de mal.
 
La direction de Peter Schneider, assez ploum ploum, ne révolutionnera pas l'interprétation wagnérienne mais je me plais à retrouver dans la sonorité de l'orchestre de l'opéra de Paris la belle fluidité de timbre qui m'avait ébloui dans les deux premiers volets du Ring.

Exposition Charles Garnier aux Beaux-Arts de Paris

Les Beaux-arts de Paris présentent, du 26 octobre 2010 au 9 janvier 2011, dans les galeries d’exposition du quai Malaquais et jusqu’au 30 janvier 2011 au cabinet des dessins Jean Bonna, près de trois cents œuvres de Charles Garnier.

A sa mort, Charles Garnier (1825-1898) était l’architecte français le plus connu du XIXe siècle, l’un des plus célèbres au monde. L’opéra Garnier, considéré avant même son achèvement comme le chef d’œuvre de l’architecture de son temps, fut aussi l’un des premiers et l’un des très rares bâtiments de l’histoire à porter le nom de son architecte.

Comparé fréquemment aux plus grands artistes de la Renaissance pour la diversité de ses talents, Charles Garnier symbolisa presque à lui seul tout l’art du Second Empire, alors que son opéra ne fut terminé que sous la Troisième République. Mais quel homme et quelle architecture se cachent derrière ces superlatifs ? C’est ce qu’essaie de percer cette exposition, en explorant la personnalité de Garnier, complexe et attachante, oscillant entre raison et fantaisie, à l’image des bâtiments qu’il construisit.

A partir principalement de dessins, de peintures et de photographies, cette exposition, scénographiée par Robert Carsen, metteur en scène talentueux, présente à la fois un portrait intime de l’artiste et un panorama de sa production, pour mieux comprendre une architecture subtile et exubérante. Elle se termine, dans un clin d’œil, sur l’hommage rendu aux bâtiments de Garnier par le cinéma hollywoodien.

Beaux-Arts de Paris
13 quai Malaquais
Mardi au dimanche, 13h 19h

mardi 5 octobre 2010

Abdellah Taïa, le vertige de la liberté

Beau portrait d'Abdellah Taïa, dans Le Monde des livres du 22 septembre 2010 :

Il s'est rasé le crâne, ça lui arrive de temps en temps. Cette fois, s'il l'a fait, en ces jours moroses du mois d'août, c'est que sa mère est morte. M'Barka l'analphabète, avec ses tatouages sur le visage, sa cruauté, son énergie... M'Barka est partie. Assis dans son minuscule studio de la rue de Belleville, à Paris, Abdellah Taïa parle de cette mère haïe et admirée, figure centrale de ses romans, cherchant comment traduire cette belle expression de la langue arabe, littéralement "avoir la face nécessaire", qui lui va - lui allait ? - si bien. Il ne trouve pas. Il sert le thé.

Par la fenêtre, le ciel laiteux fait une tache claire. Abdellah Taïa revient du Maroc : l'enterrement de M'Barka a eu lieu il y a quelques jours, à Salé. Entre le jeune homme et sa mère, les relations ont toujours été compliquées. "Je ne suis pas son fils préféré", prévient-il. Quel rapport avec ses livres ? Tout, évidemment. Car rien n'est inventé, dans ce qu'écrit Abdellah Taïa. Ni les lieux, ni les gens, ni les secrets de famille. Tout est vrai, étalé sur la place publique, au fil de ses brefs romans : le vacarme des disputes parentales et la fragilité du père (L'Armée du salut, Seuil, 2006) ; les amants qui passent, croisés à Marrakech, Genève ou Paris (Une mélancolie arabe, Seuil, 2008 ; chez Points le 9 octobre) ; le pont en ruine du fleuve Bouregreg, baptisé le Pont Cassé (Le Jour du Roi)...

"Je vole vos vies pour les transformer en fragments littéraires", reconnaît le contrebandier, dans une lettre à sa "chère famille", publiée en avril 2009, à Casablanca, par le magazine Tel Quel. Abdellah Taïa, né en 1973, y évoque son homosexualité, qu'il "revendique et assume" - audace encore rare au Maghreb. C'est pourtant moins à la société qu'il s'adresse, qu'à sa mère, dont les "cris sont comme une image du Maroc". C'est M'Barka qu'il veut "convaincre", c'est elle, sa "façon poétique de voir le monde", qu'il remercie et qu'il vénère. La poésie, oui. Rituels populaires et djinns inclus. Pas la fiction. Celle-ci l'intéresse peu.

Il s'en est rendu compte dès sa première nouvelle, "D'un corps à l'autre", écrite il y a une quinzaine d'années, alors qu'il était étudiant en littérature française à l'université de Rabat. Abdellah Taïa et trois de ses amis créent un atelier d'écriture : le Cercle littéraire de l'Océan (du nom d'un quartier de la capitale marocaine). Une fois par mois, chacun soumet aux autres une nouvelle de son cru. "Ils n'aimaient pas ce que j'écrivais : trop autobiographique, se souvient Abdellah Taïa. Eux, ils voulaient de la fiction, voire de la science-fiction." Le Cercle dure un an et demi. "D'un corps à l'autre" finit par être publiée, quelques années plus tard, dans un recueil de nouvelles, Mon Maroc (Séguier, 2000), le premier livre d'Abdellah Taïa.

"La langue des riches"

Surtout, l'expérience donne au jeune garçon, alors âgé d'une vingtaine d'années, le goût de l'écriture. Ou, plus exactement, l'envie de se colleter, à travers la tenue d'un journal intime, avec la langue française, cette vieille ennemie. Car, au début, c'est peu dire qu'il ne l'aime pas ! Aujourd'hui, pas tellement non plus... "Le français, c'est la langue des riches Marocains, la langue du pouvoir, c'est comme une insulte, une humiliation. Les pauvres, on leur jette l'arabe", lâche-t-il. Pourquoi vouloir l'apprendre, dans ce cas ? Pourquoi ne pas écrire dans la langue de Souad Hosni, star du cinéma égyptien, dont le feuilleton "Houa et Hiya" l'a tenu en haleine ?

A cause de Paris d'abord : "Pour ma génération, Paris représente quelque chose de grand, une lumière", avance-t-il. A cause du cinéma, aussi. Paradoxe ou contradiction ? Adolescent, Abdellah Taïa rêve d'être reçu à la Femis, il veut devenir réalisateur. Le cinéma, "ma première religion", sourit le héros d'Une mélancolie arabe. Dans les salles populaires de Salé, on donne un film de karaté en hors-d'oeuvre, suivi d'un film indien. Mais ce sont les films égyptiens, ceux qui passent non-stop à la télévision, qui nourrissent le jeune Marocain et lui apprennent, dit-il, la "liberté des corps".

A quel moment la langue française, pourtant honnie, est-elle devenue "la langue du cinéma" ? Il ne s'en souvient pas. Mais elle lui apparaît désormais comme l'outil indispensable à la réalisation de ses projets. Isabelle Adjani, sans qu'elle le sache, y est aussi pour quelque chose. Le jour où, gamin, Abdellah Taïa tombe en arrêt devant la photo de l'actrice, en couverture du magazine Première, il ne sait pas qu'elle est française d'origine algérienne. Il ne voit que son visage "habité par les djinns". Isabelle Adjani, qu'il rencontrera quelques années plus tard, devient dès lors, quoiqu'il s'en défende, une manière d'idole. "Mon étoile", dit-il. Le voyage à Alger de l'actrice, en novembre 1988, en soutien à la révolte des étudiants, le confirme dans sa passion. Isabelle Adjani n'est pas seulement une star, c'est une "voix politique qui parle de nous, pour nous". Banalité ? Pas sûr.

"Accommodements inutiles"

Le Maroc des pauvres, où il est né et a grandi, a été peu décrit - du moins "de l'intérieur", souligne-t-il. A quelques exceptions près : Le Pain nu, de Mohamed Choukri, longtemps interdit au Maroc, et qu'Abdellah Taïa a lu en cachette, comme tout le monde. Un livre "extraordinaire", qui parlait d'un "monde ignoré et méprisé par les intellectuels marocains". Il y a de la colère dans la voix d'Abdellah Taïa. Comme il y en a dans Le Jour du Roi, son livre le plus politique. "Plus j'écris, plus je prends conscience des injustices. Et plus je comprends que je ne suis pas seul", relève-t-il.

A Paris, où il est installé depuis 1998, il n'oublie rien des siens. La distance le libère. S'il était resté au Maroc (où il retourne au moins quatre ou cinq fois par an), il aurait "abdiqué", dit-il, cédant à la pression sociale. Homosexuel assumé, donc "scandaleux", il se trouve protégé, de ce fait, des "accommodements inutiles". Le risque de se voir réduit à ce statut, vaguement héroïque, ne le gêne pas. "Si je contribue à sortir l'homosexualité de la honte, tant mieux !", sourit-il, saluant le "courage" de la presse marocaine, qui a "su traiter ces choses avec sérieux".

Venu en France et à la langue française par amour pour le cinéma, Abdellah Taïa devrait être comblé : L'Armée du salut, scénario tiré de son roman et concocté avec Louis Gardel, vient de recevoir l'avance sur recettes. Le film devrait être tourné à l'été 2011. Avec l'invisible "Inch Allah mabrouk" (que Dieu te porte chance) de M'Barka...

Catherine Simon
Article paru dans l'édition du 23.09.10

Une pétulante Italienne ouvre la saison

Le Bey Mustafa, qui s'ennuie ferme dans son sérail algérois, se met en tête de trouver une italienne au caractère pétillant. Par bonheur, un bateau italien échoue non loin d'Alger, et la belle Isabella, au caractère fort bien trempé, est faite prisonnière ! Fou amoureux, Mustafa répudie manu militari la douce Elvira, en la mariant à un prisonnier italien qui croupit dans un cachot, Lindoro, qui n'est autre que l'amant de la belle Isabella.

Nul besoin d'insister : on est en plein opera buffa, dans une farce délicieuse, toute droit descendue des tréteaux de la Comedia del Arte. L'Italienne à Alger de Rossini s'inscrit bien sûr aussi dans la ligne de l'Enlèvement au sérail et des turqueries toujours à la mode en ce début de XIXème siècle, farces bon enfant qui permettaient de se moquer gentiment de ces orientaux étranges, violents et libidineux, qui effrayaient déjà un peu, mais dont on osait encore rire sans crainte des poseurs de bombes et des censeurs du politiquement correct.

Sous la direction efficace et brillante de Maurizio Benini, l'orchestre et les choeurs sonnent à merveille dans l'écrin du Palais Garnier. La distribution s'acquitte de sa tâche honnêtement, mais sans plus. Précise dans les redoutables vocalises de son rôle (Isabella), Vivica Genaux manque de puissance et d'expressivité et je me fais mal en réécoutant dans ma tête l'incomparable Caballé. Marco Vinco (Mustafa) et Jaël Azzaretti ne déméritent pas mais leur prestation est sans éclat. On oubliera vite ces voix correctes mais ordinaires.

La divine surprise viendra d'un excellent ténor américain, Lawrence Brownlee (en photo), qui campe un Lindoro plein de vaillance, de grâce et de virtuosité. Dès les premières mesures de son grand air du premier acte, le public tombe sous le charme de son timbre chaud, velouté et prodigieusement souple. Un vrai ténor rossinien comme il n'y en a plus et dont je vais illico me procurer les enregistrements. Revenez-nous vite, cher Lawrence.....

La mise en scène est la reprise d'une production très réussie d'Andrei Serban. Pétulante, malicieuse et quand même un peu déjantée, elle n'a pas pris une ride et fait toujours mouche.

lundi 23 août 2010

Junko Inada

Pur moment de bonheur jeudi dernier : la jeune pianiste japonaise Junko Inada donnait un récital Rachmaninov et Chopin, dans le cadre de l'Heure Musicale du Marais.

Sous l'aspect d'une jeune femme menue, discrète et douce, se cache une virtuose de haut vol, volontaire et passionnée, dont le jeu à la fois puissant et sensible, souple et précis, expressif et retenu, fait merveille dans ce répertoire, certes rebattu, mais toujours puissant quand il est entre les mains d'un interprête de caractère.

Junko connait bien la France puisqu'elle a étudié au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, où elle a obtenu le premier prix de piano et de musique de chambre. Récompense qui s'ajoute à de nombreuses autres distinctions internationales -lauréat du concours national de musique du Japon, du Monte-Carlo Piano Master, etc...

Junko Inada se produit aujourd'hui surtout au Japon mais se rend régulièrement en France, en Allemagne et en Angleterre. Comme concertiste, elle a joué avec plusieurs grandes formations, notamment l'Orchestre Symphonique de Moscou et le Tokyo New City Orchestra.

Son premier enregistrement, intitulé Tableaux, consacré à la musique russe, regroupe les Tableaux d'une exposition de Moussorgsky et les Etudes tableaux de Rachmaninov. Il n'est pour l'instant distribué qu'au Japon.

lundi 9 août 2010

Promenade souterraine

Samedi, une bien agréable visite de Provins, ville célèbre pour ses fortifications médiévales et sa tour de César mais surtout par ses extraordinaires souterrains, qui ont retenu l'attention de l'UNESCO et entraîné en 2001, la décision d'inscrire cette petite ville de Seine-et-Marne sur la liste du Patrimoine mondial de l'Humanité.

Suivant deux touristes anglais dont l'accoutrement laisse à penser qu'ils se sont échappés des années 50, nous nous inscrivons pour la visite.

Le sous-sol de la vieille ville est truffé de souterrains médiévaux. À l'origine, il s’agissait de carrières dont les matériaux servaient dans la confection de la laine (la cité de Provins, au Moyen Âge, était une importante cité drapière). De ces carrières, on extrayait une terre glaise, nommée "terre à foulon", qui permettait de dégraisser la laine. Pour bien en imprégner le drap, il fallait en effet le fouler au pied, d’où le nom donné à cette glaise. La terre a également été utilisée pour combler les marais qui se trouvaient à l'emplacement de la ville basse actuelle.

Les souterrains ont ensuite servi d'entrepôts pour les marchands, durant les foires du Moyen Âge. Aux XVIIIe et XIXe siècles, certaines parties des souterrains auraient servi de lieux clandestins de réunion pour la loge franc-maçonne de Provins. Des traces de cette utilisation se voient sur les murs des souterrains, sous forme de graffitis datés ou de dessins ésotériques. Ce n'est donc pas pour rien qu'Umberto Eco y situe le décor d'une partie de son roman "Le Pendule de Foucault".

On s'y promène à la queue leu leu, en petit groupe, suivant un guide muni d'une lampe torche.
- Attention en haut à ne pas se cogner la tête !
- Attention en bas à ne pas glisser sur le sol humide !
- Ne touchez pas aux parois, car elles sont fragiles !
- "Et si ça s'effondre et nous tombe sur le cacouet ?" demande un vieux visiteur avec l'accent du terroir.

Il y fait à peine 12 degrés, la visite est intéressante et pittoresque mais le retour à la lumière est une libération. D'autant que la visite de la ville haute nous réserve également de belles surprises, avec le soleil en plus.

vendredi 6 août 2010

Madeleine anglaise

Hampstead - photo Jefopera
Avec ses 325 hectares de terrain boisé, Hampstead Heath est sans doute le plus grand espace naturel de Londres. C'était aussi l'un des quartiers que je ne connaissais pas encore. Alors, deux heures d'Eurostar, quatre stations de métro de la gare Saint Pancras, et hop, me voici perdu dans une campagne anglaise de carte postale.

Après avoir longé quelques belles ruelles pavées et arborées, bordées de charmants cottages, je pénètre dans un bois, longe un champ fraîchement fauché, emprunte un petit pont de bois, traverse un bosquet. Mais où suis-je donc ? Des bois et des prés à perte de vue, plus aucune construction, personne... Je continue, le parapluie à la main, dans la crainte d'une averse. Soudain, apparaissent trois charmantes vieilles dames coiffées de chapeaux Barbour. Heureusement, ni serpent ni reine de la Nuit à l'horizon...

Suivant leurs bons conseils, je pénètre un peu plus avant dans le sombre bois puis débouche, au sortir d'une petite montée, sur un joli pré : en face de moi, se dresse la façade majestueuse et élégante de Kenwood House, dessinée à la fin du XVIIIème siècle par l'architecte néo-classique Robert Adam.

La propriété, acquise en 1925 par Lord  Iveagh, un membre de la famille Guinness, a été léguée à sa mort en 1927 à English Heritage, qui l’a ouverte au public en 1928. Transformée en musée, Kenwood House continue d’abriter la prodigieuse collection de Lord Iveagh, qui rassemble des oeuvres de Gainsborough, Boucher, Guardi, Hals, Van Dick et Turner. Mais ses deux pièces les plus célèbres sont un autoportrait de Rembrandt et une superbe Jeune fille à la Guitare de Vermeer. Quand on sait qu'à peine 36 tableaux de ce dernier ont été authentifiés, se trouver en face de l'un d'entre eux est toujours un moment privilégié.


Un peu plus tard, poursuivant ma visite, une grande marine hollandaise attire mon regard. C'est une vue de Dordrecht, d'Albert Cuyp, peintre hollandais du XVIIème siècle. Un étrange sentiment de familiarité, qui se prolonge bien au-delà de l'impression de déjà vu à laquelle je suis habitué. Oui, je connais ce tableau, bien, très bien même, mais d'où ?

Soudain, un flash : au dessus du sofa, chez mes parents, la grande tapisserie sur laquelle ma mère avait travaillé pendant des mois. Le modèle original est là, devant moi, le modèle d'une tapisserie que j'ai vue, revue, des milliers de fois, sous laquelle je me suis assis des années durant, sans jamais d'ailleurs y faire très attention. Drôle de surprise. Je me promets d'aller chercher des renseignements sur ce peintre dont les paysages lumineux ont enchanté Proust -qui lui dédia même quelques vers. Au fond, la vue de Dordrecht fût ma madeleine du jour.


mardi 3 août 2010

Sandrine en sourdine

Au Festival de Saint-Denis, concert Haendel. Ophélie Gaillard dirige d'un menton autoritaire une mini brochette de musiciens pour un "best of" Haendel un peu décousu, mélange d'airs d'opéras, d'oratorios et de pièces instrumentales, les Feux d'artifice notamment.

Et puis Sandrine Piau. Nous étions bien sûr venus pour écouter sa belle voix, aussi expressive que lumineuse, dans ce répertoire où elle excelle. Et là, quelle déception !

Non Sandrine, ce n'est pas de votre faute car vous avez fort bien chanté. C'est de la faute aux organisateurs du festival, qui persistent à donner des oeuvres pour petite formation dans cette immense basilique où, à plus de 10 mètres de l'estrade, le son réverbère, s'empâte, devient compact, confus, voire inaudible. A tel point qu'il a même fallu accrocher des enceintes aux piliers de la nef.

Nous n'étions pourtant pas trop mal placés, dans le nef, au tout début de la deuxième partie. J'avais acheté ces places au prix fort il y a 4 mois. En effet, les places à tarif réduit dont peuvent bénéficier les habitants de Saint-Denis sont dans les travées, sans visibilité. Les manants sur les bas-côtés. Comme disait ma grand-mère, ça suffit ben pour ki kc'est.. Pas mal pour une ville communiste dont les élus pourfendent les privilèges.

Je ne me ferai plus avoir l'an prochain et prendrai sans doute des places très tôt, pour les concerts en grande formation, seul répertoire qui, finalement, trouve sa place dans la basilique. Heureusement que l'excellente section classique de la médiathèque de Saint-Denis possède tous les enregistrements de Sandrine...
 

dimanche 27 juin 2010

Lumineuse Walkyrie

Dans cette Walkyrie tant attendue, l'orchestre de l'Opéra de Paris a atteint mercredi soir un sommet. Mon voisin de droite, aussi sous le charme, m'assure qu'on a largement dépassé le niveau de la Philarmonie de Berlin, dans la même Walkyrie, au Festival d'Aix. Je veux bien le croire.
 
Fluide, lumineux, éclairci, allégé mais pas light du tout, l'orchestre sonne comme du Mendelssohn ou du Fauré. Le tempo est juste, la texture sonore de toute beauté, cordes onctueuses, veloutées, bois sensuels mais souvent mélancoliques, cuivres parfaitement maîtrisés. Tout est en place et jamais l'orchestre ne couvre les voix. Ce qui aurait été bien dommage car elles sont elles aussi magnifiques.
 
D'abord les jumeaux, Siegmund et Sieglinde, incarnés par Robert Dean Smith et Ricarda Merbeth. J'avais beaucoup aimé ces deux chanteurs dans La Ville Morte, à l'automne dernier, leurs timbres clairs, puissants, leur diction parfaite. Ils dominent complètement leurs rôles et donnent un premier acte très émouvant, faisant presque, le temps d'une soirée, oublier les immenses artistes qui les ont précédé dans ces rôles si difficiles.
 
Siegmund, ce héros si fragile, si faible en réalité, jouet entre les mains de destinées plus puissantes que la sienne, Siegmund qui ne chante que deux actes le temps d'un Ring mais à qui Wagner a confié une de ses plus belles mélodies et le seul air à l'italienne de la Tétralogie.
 
Le Wotan de Thomas Johannes Mayer est beaucoup plus convaincant que celui de Falck Struckmann, qui m'avait déçu dans l'Or du Rhin. La Brünnhilde de Katarina Dalayman trouve le juste équilibre entre héroïsme et compassion.
 
Pour la première fois, à Bastille, j'ai vu des chanteurs recevoir l'ovation du public à la fin de chaque acte. C'était spontané, beau et évident.

Pour la mise en scène, n'ayant pas grand chose à en dire, je vais laisser la parole à quelqu'un que je lis depuis longtemps, avec toujours beaucoup d'intérêt : Quand la musique en dit et montre tant, Dieu sait que la mise en scène peut être en trop. Ici, mérite négatif mais mérite, elle montre et impose peu. De l’accessoire pourtant, pommes, hôpital de campagne, Erda qui passe, rien qui gêne, mais rien qui aille nulle part. Mais une très bonne et vraie mise en scène du texte. C’est l’essentiel. (André Tubeuf).
   
En clin d’œil à l'expo Régine Crespin :
  

mercredi 23 juin 2010

A l'écoute du XXème siècle


Oui, j'ai un peu délaissé le blog ces derniers jours, et mes statistiques de fréquentation sont en chute libre...
  
C'est la faute à Alex ! Je ne le lâche pas une minute depuis une semaine. Vous l'avez vu, il est plutôt mignon, mais non, ce n'est pas ce que vous imaginez. J'ai déjà un mari, et Alex aussi...
  
Né en 1968, journaliste, Alex Ross vient de lancer un prodigieux pavé dans la mare soporifique de la littérature sur la musique : The Rest is Noise, c'est le nom du livre qu'il vient de publier, a été finaliste au prix Pulitzer, a figuré au top ten du "Washington Post", de Newsweek et de The Economist. Il a été traduit en 15 langues et vendu à 200.000 exemplaires. En Espagne, il s'est d'emblée inscrit sur la liste des meilleures ventes du premier jour. Fait rarissime pour un ouvrage sur la musique, a fortiori celle du XXème siècle.
  
Admirablement construit, plein d'anecdotes, drôle et brillant, écrit dans un style clair et précis, The Rest is Noise se lit comme un roman, un grand roman historique où s'entrecroisent les grands noms de la musique du siècle dernier. On ouvre le bal avec Debussy, Strauss, Schönberg et Stravinsky mais on y croise aussi Duke Ellington, Lou Reed et les Beatles.
 
Car les barrières qui existent aujourd'hui entre la "Grande" musique et tout le reste sont en fait beaucoup plus poreuses que ce que l'on pourrait croire. On découvre en effet Charlie Parker citant Stravinsky, Coltrane Sibelius, les Rolling Stones écoutant Stockhausen, Ravel et Milhaud découvrant le jazz et la musique cubaine. On sourit en imaginant la Cocteau et la Poulenc en pamoison devant les premiers jazzmen américains venus faire découvrir leur musique aux parisiens.
  
Ce qui est formidable dans cet ouvrage, c'est le talent et l'érudition avec lesquels Ross explique et illustre l’influence de la politique et de la société sur l’évolution du langage musical : le chapitre sur l’Allemagne nazie est tout à fait passionnant, comme celui sur la manière dont la CIA s’est servie de l’avant-garde comme d’un instrument de propagande pendant la guerre froide. Le chapitre sur les rapports entre Staline Prokofiev et Chostakovitch fait encore froid dans le dos.
  
Il y aurait encore beaucoup à dire.... mais la meilleure solution est de se précipiter sur The Rest is Noise, traduit (fort bien) par Laurent Slaars, Actes Sud, 768 p., 32 euros.

Kitano fait son cirque

Cinéaste singulier, animateur de shows télévisés très populaires dans son pays, le Japonais Takeshi Kitano est à l'honneur à la Fondation Cartier.

Le titre de l'exposition, Beat Takeshi Kitano (Gosse de peintre), est un clin d'oeil à son père, artisan avant la guerre et devenu, après la défaite, peintre en bâtiment : A l'école, on se moquait de moi, c'était humiliant d'être traité de fils de peintre en bâtiment.

Ses réalisations sont ludiques et pleines d'humour, souvent décalées voire délirantes. Toutefois, pour la plupart, elles invitent à une réflexion : le militarisme de la société japonaise est tourné en dérision avec les plans des armes secrètes de l'armée impériale japonaise : une vingtaine d'animaux transformés en armes (baleine-hydravion, libellule-hélicoptère, éléphant à trompe en forme de canon...).

Un peu plus loin, Kitano nous rappelle que la peine de mort n'a pas été abolie dans son pays en nous montrant une potence sur laquelle un mannequin-pendu échappe à son triste sort en mordant à pleines dents la corde nouée autour de son cou.

L'art moderne est ridiculisé avec une gigantesque machine à coudre-locomotive qui tourne à grand bruit pour confectionner un minuscule ruban. On rira aussi en voyant la machine à faire des Jackson Pollock ! Et on se souviendra de la scène d'anthologie de Pouic Pouic, où Jacqueline Maillan, en plein "action painting", tirait à la carabine sur des bouteilles de peinture suspendues au-dessus d'une toile.

Des videos nous montrent Kitano déguisé en tank ou en Marie-Antoinette, dans des shows télévisés totalement déjantés. Une trentaine de ses toiles sont aussi exposées. C'est à la Fondation Cartier, jusqu'au 12 septembre.


http://www.takeshikitano.net/

mercredi 9 juin 2010

Dans l'intimité des divas

La robe saumon portée par la Callas dans la "Norma" de Bellini en 1964 semble toujours aussi splendide, mais à y regarder de plus près il lui manque un bout d'étoffe: au Centre national du costume de scène, le visiteur plonge dans le secret des "Vestiaires de Divas".

"Elle a probablement été emportée par un collectionneur fétichiste lors d'une précédente exposition", suppose le couturier Maurizio Galante, l'un des commissaires de l'exposition, présentée à Moulins jusqu'au 31 décembre.

Les divas - mot dérivé de l'italien déesse - sont par nature adorées et révérées. Elles ont aussi la réputation d'être capricieuses. Mais la Callas, "Diva Assoluta", était "bon soldat", acceptant docilement d'enfiler tous les costumes qu'on lui demandait de porter selon Piero Tosi, chargé de l'habiller pour de nombreuses représentations. Après avoir beaucoup minci, elle persuada le metteur en scène Franco Zeffirelli de la draper dans une robe empire largement décolletée au lieu d'une crinoline pour jouer la "Tosca", afin de mettre en valeur sa silhouette devenue svelte.

En revanche, Christian Lacroix se souvient des exigences de Renée Fleming, pour le gala d'ouverture du Metropolitan opera de New York en 2008. "Cela a été l'essayage le plus rapide de ma vie. Elle n'était pas satisfaite, elle voulait une traîne encore plus longue", a-t-il raconté à l'AFP, soulignant que la traîne faisait déjà 18 mètres. Le gala fut un succès et le couturier français fut invité à dessiner son costume lorsqu'elle tint le rôle titre de la Thaïs.

L'exposition s'intéresse aux grandes cantatrices historiques - Sarah Bernhardt ou la soprano française Régine Crespin - mais aussi aux stars actuelles comme Natalie Dessay ou la néo-zélandaise Kiri Te Kanawa, et même aux divas plus populaires que sont Edith Piaf, Dalida ou Zizi Jeanmaire.

Un énorme éventail en plume rose de la meneuse de revue est exposé, ainsi que la petite robe noire fétiche de Piaf, alors qu'une série de toilettes de Dalida défilent au rythme de ses tubes.

A l'origine, les divas portaient leurs propres costumes et de véritables bijoux, souvent offerts par des admirateurs. La diva wagnérienne Régine Crespin était connue pour porter des vêtements griffés Worth et Poiret sur scène comme à la ville. Aujourd'hui, les costumes appartiennent à la production, mais les chanteurs en ont souvent une copie à titre personnel.

Au-delà des costumes de scène, l'exposition lève un coin du voile sur l'intimité de ces femmes qui vivent d'hôtel en meublé, et transportent leur vie dans leurs valises, faisant de leurs loges des espaces privés. Deux loges sont recrées, capitonnées et meublées d'objets personnels: malle Vuitton personnalisée, boîtes à chapeau et nécessaire de toilette. "Ce qui m'a toujours intéressé chez une diva, c'est sa dualité. Fragilité et force, beauté complexe et simplicité pure, vie privée et vie publique", explique Maurizio Galante.

© AFP - Thierry Zoccolan

lundi 31 mai 2010

Cap sur l'Opéra du Cap

Tannhäuser sur une route africaine... un documentaire à ne pas manquer lundi 7 juin sur Arte à 22.30.

Les meilleurs espoirs lyriques du Cap partent en tournée une fois par an, dans tout le pays, afin de trouver de nouveaux publics et de susciter des vocations.

Agés d'à peine 25 ans, tous étudiants à l'Université du Cap, ces huit jeunes incarnent les espoirs d'un pays, pas encore tout à fait remis des années d'apartheid, mais qui va de l'avant avec un enthousiasme fort et émouvant. Le reportage montre pourtant que le métissage apparaît encore comme un combat permanent, autant dans le public que sur la scène.

Le Centre culturel "Artscape" du Cap, qui abrite les locaux de la troupe de l'opéra, est, depuis sa création en 1979, la seule institution d'Afrique qui programme une saison lyrique.

samedi 29 mai 2010

Une exposition à Garnier en hommage à Régine Crespin

Le 5 juillet 2007 s’éteignait Régine Crespin. Ses archives ont rejoint la Bibliothèque nationale de France, partagées entre le département de l’Audiovisuel pour ses enregistrements, la Bibliothèque-musée de l’Opéra pour les photographies et autres archives et le Centre National du Costume de Scène pour les robes.

L’Opéra national de Paris et la Bibliothèque-musée de l’Opéra (BnF) organisent une exposition au Palais Garnier. Nombre de documents inédits, de photographies et de costumes, retraçant sa vie privée, sa vie mondaine, son activité de pédagogue ainsi que sa carrière de cantatrice, de ses débuts nîmois à ses triomphes sur les plus grandes scènes internationales, seront exposés. A l’occasion de cette exposition, l’Opéra national de Paris publie en collaboration avec Actes Sud un hommage en images à Régine Crespin.

Enfin ! Pourrait-on dire. Car ni l'Opéra de Paris ni même la France n'ont vraiment rendu, en son temps, les hommages qui étaient dus à celle qui fût l'une des plus grandes divas du XXème siècle.

« La carrière de la petite nîmoise s’ouvre par les éliminatoires locales du Concours des plus belles voix de France, qui la conduit d’abord à Marseille, puis à la finale parisienne de 1947. La victoire lui ouvre alors les portes du Conservatoire, puis de sa première scène à Reims où elle interprète Charlotte dans Werther, en janvier 1949. Au milieu de cette carrière entamée en province, elle remporte le premier prix de chant du Conservatoire. En 1951, elle est engagée par la Réunion des théâtres lyriques nationaux et fait ses débuts à l’Opéra-comique dans le rôle de Tosca le 27 juin. C’est tout un répertoire à la fois allemand (Lohengrin, La Walkyrie, Parsifal, Le Chevalier à la rose, Obéron), italien (Otello, Le Trouvère, Tosca, Cavalleria rusticana), russe (Boris Godounov), français (Faust, La Damnation de Faust, Werther, Hérodiade, Sigurd, la création française des Dialogues des carmélites), ainsi que quelques Mozart, qu’elle présente encore en français sur les scènes lyriques françaises.

Elle fait ses débuts à l’étranger le 28 mai 1956 dans le rôle de Desdémone à Bilbao. Ses engagements sur les plus grandes scènes internationales se multiplient à partir de 1958, où elle est engagée à Bayreuth pour interpréter Kundry, qu’elle chante en allemand. Suivent en 1959 la Walkyrie  à Barcelone puis Vienne, Le Trouvère à Lisbonne, Le Chevalier à la rose (en allemand) à Glyndebourne, Fedra à Milan. Sa carrière internationale prend alors le pas sur ses succès français, et c’est à New York, San Francisco et surtout Buenos Aires qu’elle connaît sa plus grande gloire.

Elle écrit plaisamment que si ses collègues italiennes viennent à Paris chanter leur répertoire national, elle prend plus de risques en allant chez elle chanter le leur. Elle est en effet une des premières à chanter les livrets dans leur langue originale, comme une des premières à donner ses lettres de noblesse au répertoire de mélodies, auquel elle consacre de nombreux récitals et enregistrements dont Les Nuits d’été de Berlioz constituent un sommet. Obstinée et audacieuse, elle n’hésite pas à apprendre de nouveaux rôles jusqu’à la fin de sa carrière : Carmen  en 1975, La Grande duchesse de Gerolstein puis, en même temps que sa voix change et s’assombrit, Mme de Croissy des Dialogues des carmélites, et enfin la Comtesse de La Dame de pique, rôle dans lequel elle fait ses adieux sur la scène du Palais des congrès, en 1989. Retirée de la scène, elle poursuit son activité de professeur de chant, autre rôle qu’elle prend très à cœur depuis de nombreuses années déjà.

Les archives conservées à la Bibliothèque-musée de l’Opéra (manuscrits de ses mémoires, press-books, contrats, partitions, programmes, photographies, distinctions, affiches…) couvrent toute sa carrière depuis ses premiers engagements. Les partitions annotées vont de celles de l’élève Régine à celles du professeur Crespin. Les photographies dressent aussi le portrait d’une femme simple à la ville, qui entendait profiter de la vie, mais aussi d’une diva munie de tous ses atours, trop cultivés d’ailleurs pour être pris totalement au sérieux. Les dossiers de presse illustrent, outre tous les jalons de sa carrière, le malin plaisir qu’elle a à jouer de son image : donnant son nom à une rose, paradant dans une robe haute-couture de Christian Lacroix, riant avec son homonyme de cabaret, projetant de former un duo cinématographique avec Louis de Funès, recevant l’hommage des chefs d’État comme elle reçoit à présent le nôtre". 


Pierre Vidal, sur le site de l'Opéra de Paris.

PALAIS GARNIER
Bibliothèque-musée
Du 19 juin au 15 août 2010
de 10h à 16h30 jusqu'au 13 juillet
de 10h à 17h30 à partir du 15 juillet


mardi 25 mai 2010

Réouverture du Teatro Colon de Buenos Aires


L’Argentine a célébré mardi le bicentenaire de son indépendance. Parmi les nombreuses festivités, la réouverture du Teatro Colon, le célèbre opéra de Buenos Aires.

Les avatars de la construction du plus grand opéra d’Amérique du Sud pourraient fournir matière à un livret d’opéra. Les travaux, entamés en 1889, ont été interrompus en 1904 par l’assassinat d’un des deux architectes, Vittorio Meano, trucidé par son majordome qui ne lui pardonnait pas d’avoir noué des relations trop étroites avec sa femme. L’autre architecte, Francesco Tamburini, était mort quelques années plus tôt. Comble de malheur, le mécène Angelo Ferrari, principal bailleur de fonds du projet mourut à son tour la même année.

Finalement, les travaux reprirent sous la direction d’un architecte belge, Julio Dormal et le Teatro Colon ouvrit ses portes au public, le 25 mai 1908.

La grande salle, en forme de fer à cheval, compte 2478 places. Elle a la réputation d’offrir une des meilleures acoustiques du monde. Elle est éclairée par un lustre de sept mètres de diamètre, orné de 700 ampoules et ceintes de six étages de loges (dont 10 sont masquées par des grilles, qui à l’origine, étaient louées par des gens endeuillés, qui ne voulaient pas être vus au théâtre).

Toscanini, Stravinski, Caruso, Pavarotti, la Callas… les plus grands chefs, les plus grands compositeurs contemporains et les meilleurs chanteurs du monde ont défilé et continuent à se produire au Colon.

La peinture des murs, nettoyée de ses couches successives, a retrouvé son gris perle ; le lustre monumental et la fresque de Raul Soldi qui coiffent la salle resplendissent à nouveau. La restauration de cet édifice de 60 000 m2 a mobilisé 1 000 ouvriers et ingénieurs et coûté quelque 100 millions de dollars, soit quatre fois le budget initial.

Pour la soirée d’inauguration, les responsables du Colon avait programmé un acte de La Bohème de Puccini et un extrait du Lac des Cygnes de Tchaikovsky. Seule fausse note : la loge présidentielle est restée vide : Cristina Kirchner a en effet refusé à la dernière minute de partager cette soirée de gala avec son rival de droite, le maire de Buenos Aires, Mauricio Macri. Caprice de diva....


Le théâtre d'amour de Monteverdi

Figure pétulante et iconoclaste du renouveau de la musique baroque, Christina Pluhar, à la tête de son ensemble L'Arpeggiata vient de sortir un très bel album consacré à Monteverdi, dont le fil directeur est le sentiment amoureux, d'où le titre Teatro d'amore. Cela fait bientôt une semaine que je me le passe en boucle.

Beaucoup de compilations sont éditées chaque année. Certains critiquent la démarche commerciale qui sous-tend ces projets mais il faut reconnaître que ces enregistrements ont pour la plupart le grand mérite d'accroître l'audience de la musique classique et de faire découvrir à un public parfois novice des horizons nouveaux, qui le pousseront à aller plus loin, à approfondir la connaissance d'une répertoire ou d'un compositeur. Pour moi, c'est comme l'opéra à la télé ou au cinéma : indispensable.

Servis par les voix si belles de Nuria Rial et de Philippe Jaroussky, les morceaux vocaux sont merveilleux de fraîcheur et d'émotion. Le duo final du Couronnement de Poppée (Pur ti miro), souvent considéré comme un des sommets de toute la musique occidentale, est ici simplement bouleversant.

Christina a eu aussi l'excellente idée d'ajouter quelques pages instrumentales, qui réservent pas mal de surprises (cf. extrait video ci-joint), notamment un "walking bass" irrésistible, qui nous montre que Monteverdi faisait aussi bien danser que pleurer.
  

jeudi 20 mai 2010

Distraction pour petit bourgeois

Bon, je vais encore me faire des ennemis mais tant pis, allons-y : il n'y a décidément rien à faire, la musique d'Offenbach m'est toujours aussi pénible.
 
Je m'étais dit, allez, encore un effort, au moins les Contes d'Hoffmann, on dit que c'est un chef d'oeuvre.
 
Et bien non : trois heures à supporter ce mauvais Gounod assaisonné des pires facilités de Rossini, le tout recouvert de sauce dzim boum boum à la Meyerbeer, non, non et non, ce n'est franchement pas possible.
 
Je me demande quand même qui, en 2010, peut encore apprécier cette musique de petit-bourgeois ? Je regarde alors autour de moi et comprends d'un coup que le public, enthousiaste avant-hier soir à Bastille, est en fait le même que celui de 1860 : mêmes faciès rubiconds, doigts boudinés avec chevalière à initiales, haleine fatiguée, œil somnolent. Ils sont là, ronflottent, se raclent la gorge, rient de bon cœur quand cela devient grivois, se rendorment sitôt après.... Bobonne est satisfaite de sa sortie culturelle du mois et pourra la raconter à ses copines du bridge. A l'époque d'Offenbach, au moins, les bourgeois venaient accompagnés de cocottes bruyantes et vulgaires, et c'était plus rigolo.
 
Et pourtant, le spectacle ne manquait pas d'atouts : la mise en scène de Robert Carsen pétille d'intelligence et d'invention et les décors sont de toute beauté. Mais franchement, tout cela ne parvient pas à compenser une histoire sans intérêt ni ressort dramatique et un livret proche de l'ineptie.

De très grands interprètes auraient sans doute pu sauver cela, comme la Dessay, il y a quelques années, dans la même production. Malheureusement, aucune des trois chanteuses n'arrive à sa cheville : le timbre d'Inva Mula est toujours aussi laid et son vibrato beaucoup trop fort. Uria-Monzon, quant à elle, vibre tellement que l'on perd le fil de la mélodie et toute compréhension du texte. Quant à la troisième, heuh..... je ne m'en souviens plus et c'est sans doute mieux comme cela.
 



samedi 15 mai 2010

Nymphes poursuivies par des satyres

Il y a bien longtemps, dans le cours de latin d'une demoiselle moustachue, feuilletant distraitement mon manuel, je tombai sur la reproduction d'un tableau. J'en ai oublié la couleur, les traits et même le nom de l'artiste mais pas le titre, Nymphes poursuivies par des satyres. Les adolescents d'aujourd'hui, qui ont déjà tout vu sur le net, riraient bien de l'objet de ces premiers tourments.

Finalement, rien n'avait peut-être beaucoup changé au cours des trois siècles qui séparent cette découverte de la première de La Calisto, le 28 novembre 1651, à Venise, au Teatro Sant'Apollinare. Cette Calisto de Francesco Cavalli que le Théâtre des Champs-Elysées a eu l'excellente idée d'inscrire à son programme.
 
De quoi est-il question ?
 
Pour mieux séduire la jeune nymphe Calisto, Jupiter, vieux cochon incorrigible, prend l'apparence de la déesse Diane, de qui Calisto est éprise. A partir de là, se met en place un assemblage de situations plus graveleuses les unes que les autres, où dieux, nymphes et satyres se livrent à un surprenant ballet du désir. Qu'importent l'âge, le sexe, le rang et le costume, tout le monde ne pense qu'à ça, et tout est permis pour y parvenir. Bien des œuvres lyriques exploreront dans les siècles à venir les arcanes du désir, mais dans le registre de la gaudriole, La Calisto n'a sans doute jamais été dépassée.
 
Piotr Kaminski résume bien l'affaire : Inspiré des Métamorphoses d'Ovide, le livret de Giovanni Faustini est un des plus formidables du XVIIème siècle, une parfaite comédie lyrico sexuelle qui ouvre au metteur en scène imaginatif à l'esprit mal tourné d'innombrables occasions de croiser des amants des deux sexes dans toutes les combinaisons possibles, y compris, rien ne l'interdit, une brève relation entre un Jupiter efféminé et un Endymion à la voix d'alto, sans oublier un accouplement mutuellement avantageux entre un adolescent priapique et une vieille lubrique.
 
En dépit de ce joli sujet, d'effets scéniques et de machineries très spectaculaires, La Calisto ne remporta pas le succès escompté et disparut de la scène jusqu'à sa résurrection en 1970 par Raymond Leppard, au Festival de Glyndebourne, avec Janet Baker, Ileana Cotrubas et Hugues Cuenod.
 
Sur le plan musical, La Calisto, quelques années après Monteverdi, installe un nouvel équilibre entre récitatifs et arias, au profit de ces derniers, qui se développent sur des lignes mélodiques de plus en plus élaborées et s'ornent de vocalises elles-aussi beaucoup plus riches.
 
La mise en scène de Macha Makeïeff fonctionne assez bien mais on était en droit d'attendre plus d'invention et d'originalité de la part de la co-fondatrice des Deschiens. Pour une fois, le sujet se prêtait à toutes les folies et, sur ce plan, je suis un peu resté sur ma faim.

Avec ses Talens lyriques, Christophe Rousset, pour qui ce répertoire n'a aucun secret, officie avec brio, précision et beaucoup de sensibilité. C'est avec un immense plaisir que je retrouve Véronique Gens (Junon), royale, comme toujours, et découvre une belle brochette de jeunes chanteurs, dont l'exquise Sophie Karthäuser dans le rôle titre et le contre-ténor Lawrence Zazzo (Endymion), aussi délicat qu'émouvant dans celui du petit berger Endymion.

Mais la plus belle surprise vint hier soir d'un jeune ténor, Cyril Auvity (Pan), à la voix chaude, puissante, pleine d'émotion et de virile fragilité.

jeudi 29 avril 2010

Décès de Pierre-Jean Rémy

Né le 21 mars 1937, à Angoulême, de son nom véritable Jean-Pierre Angremy, Pierre-Jean Rémy a poursuivi une double carrière de diplomate et d’écrivain.

Sa carrière de diplomate l’amène à Hong-Kong, à Pékin et à Londres. De retour à Paris, il est détaché à l’O.R.T.F. en 1972, en qualité de directeur chargé de l’harmonisation des programmes. De 1979 à 1981, il est directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture.
   
En 1981, il pilote les dossiers difficiles de création de la Cité de la Musique et de l'Opéra Bastille.
   
En 1987, il est nommé directeur général des Relations culturelles, scientifiques et techniques au ministère des Affaires étrangères, avant d’être nommé ambassadeur, délégué permanent de la France auprès de l’UNESCO. De 1994 à 1997, il est directeur de l’Académie de France à Rome, Villa Médicis, puis, jusqu’en 2002, président de la Bibliothèque nationale de France.

Pierre-Jean Rémy a publié, depuis 1962, une quarantaine d’ouvrages. Le Sac du Palais d’Été lui a valu, en 1971, le prix Renaudot ; L’Orient-Express II, le prix de la Nouvelle de l’Académie française en 1984 ; Une Ville immortelle, le grand prix du Roman de l’Académie française en 1986. Il a été élu à l’Académie française, le 16 juin 1988, au fauteuil de Georges Dumézil.

Passionné et grand connaisseur de l'opéra, il écrit des critiques dans les revues Lyrica, Harmonie, Diapason et dans La Revue des Deux Mondes. Pierre-Jean Rémy a publié plusieurs ouvrages sur la musique, dont une biographie de Maria Callas et un ouvrage sur Hector Berlioz. En 2004, il publie un Dictionnaire amoureux de l'opéra, que je recommande avec plaisir.

mardi 27 avril 2010

Robert Badinter auteur d'un livret d'opéra

"L'ancien garde des Sceaux Robert Badinter prépare le livret d'un opéra inspiré du sort du condamné à mort évoqué par Victor Hugo dans sa nouvelle Claude Gueux, a-t-on appris aujourd'hui dans l'entourage du compositeur Thierry Escaich, qui en signera la musique.

Cet ouvrage dont le titre n'est pas arrêté sera créé début 2013 à l'Opéra de Lyon, a précisé Claire Delamarche, musicologue à l'Orchestre national de la ville, formation où Thierry Escaich est compositeur en résidence.

L'argument développé par Robert Badinter, 82 ans, qui a fait voter l'abolition de la peine capitale en 1981, part de Claude Gueux, avec peut-être des extraits du "Dernier jour du condamné" du même Victor Hugo, a ajouté cette source.

Parue en 1834, la nouvelle s'inspire de faits réels et met en scène un homme qui, après avoir volé pour survivre, est incarcéré à Clairvaux, tue le directeur de la maison centrale puis est condamné à mort.

Pour son premier opéra, Thierry Escaich (né en 1965) devrait écrire une partition pour solistes, choeur et grand orchestre d'un seul tenant, longue d'une heure à une heure trente, selon sa collaboratrice Claire Delamarche.

Thierry Escaich a une affinité particulière avec Victor Hugo. Il n'a pas commencé à composer mais il a déjà la dramaturgie de la musique dans la tête, a ajouté la musicologue, qui annonce un univers très oppressant mais aussi des scènes de rêverie" grâce au recours éventuel à la vidéo.

Dépêche AFP

dimanche 25 avril 2010

Première de Billy Budd à Bastille

Jusqu'à hier soir, je ne connaissais de Britten que son concerto pour violon, partition bouleversante et envoûtante qui ne vous lâche pas. Mais honte à moi, j'étais bien ignorant de l'oeuvre lyrique de celui qui est souvent présenté comme l'auteur d'opéras le plus important du XXème siècle, en tout cas le plus grand compositeur anglais depuis Purcell.

Donc, première de Billy Budd, hier soir à Bastille. L'assistance est élégante, distinguée, mélomane, et surtout très masculine. Jean-Laurent et moi ne déparrons pas, loin s'en faut, au milieu d'un parterre très "gaymour", auréolé de la présence remarquée de Pierre Bergé.

Il faut dire que le sujet est sans équivoque. Directement tiré d'une nouvelle de Herman Melville, le livret de Foster et Crozier situe l'action sur un bâtiment de guerre anglais, en 1797. Angleterre, qui comme une bonne partie de l'Europe, est en guerre contre la France révolutionnaire. Billy Budd, jeune et beau matelot, enrôlé de force comme beaucoup à l'époque, excite le désir du capitaine d'armes, Claggart, personnage refoulé et sadique qui, faute de posséder Billy, l'accuse à tort de trahison. Paralysé par son bégaiement, Billy frappe Claggart et le tue devant Vere, le capitaine, qui ne réussit pas à le sauver de la pendaison mais restera hanté de cette injustice jusqu'à la fin de ses jours et qui, dans l'opéra, raconte l'histoire comme le souvenir d'évènements anciens.

L'oeuvre n'est pas vraiment facile et nous a même semblé parfois un peu longue, je ne crains pas de l'avouer. A l'instar d'une bonne partie du répertoire lyrique du siècle dernier, Billy Budd peut paraître en effet aride, notamment dans l'écriture vocale. C'est donc à la scène que l'oeuvre doit être découverte et appréciée, ce qui, somme toute, est assez normal pour un opéra. Et sur ce plan, le spectacle d'hier soir était une réussite totale.

Le baryton Lucas Meachem dans le rôle-titre et Kim Begley, dans celui du capitaine Vere, sont apparus extraordinaires de puissance et d'émotion. Le sadique Claggart est lui même très bien servi par Kurt Rydl, dont le timbre de voix, qui dans d'autres rôles pourrait sembler ingrat, est ici totalement adapté au personnage.

Le chef britannique Jeffrey Tate, sans doute le meilleur spécialiste actuel de ce répertoire, marque par sa direction précise et ciselée autant que par ses formidables élans dynamiques et dramatiques, particulièrement évidents dans les intermèdes orchestraux.

Enfin, un très grand coup de chapeau à Francesca Zambello, dont la mise en scène offre une démonstration spectaculaire, d'un bout à l'autre convainquante, des ressources techniques prodigieuses de Bastille.