mardi 29 décembre 2009

Sara Barras au Théâtre des Champs Elysées jusqu'au 11 janvier

Je ne connais rien au Flamenco. Avant d'aller voir le très beau spectacle de Sara Barras au Théâtre des Champs Elysées, j'avais quelques vagues images en tête, tables poussées dans une taverne andalouse, quelques habitués, un ou deux guitaristes, une danseuse qui surgit, rejointe par un hidalgo gominé à la moustache fine, un ballet improvisé qui prend rapidement un tour névrotique, des talons qui claquent furieusement, la sueur qui commence à goutter sur le front des danseurs.... bref, juste quelques clichés.

Accompagnée de sa troupe de danseurs, de chanteurs et de musiciens, Sara Barras réussit le tour de force de nous faire oublier le cadre solennel du Théâtre des Champs Elysées pour nous plonger d'emblée dans cette ambiance si particulière.

A propos de Sara, c'est le nom de ce nouveau spectacle, n'a pas vraiment d'argument, c'est plutôt une évocation du parcours et de l'art de Sara, à travers une suite très réussie de morceaux de bravoure, tableaux chorégraphiques, chants, intermèdes instrumentaux. Un excellent spectacle qui m'a beaucoup plu et qui tombe à pic pour se réchauffer le cœur, dans ces froides semaines parisiennes de décembre. Et puis, ça change de Casse-Noisette !
 

mardi 8 décembre 2009

Alvarez enflamme la Bastille

Créé à la Scala le 28 mars 1896, Andrea Chenier de Giordano est l'une des œuvres les plus importantes du mouvement vériste italien. Le livret de Luigi Illica relate l'histoire du poète André Chénier (1762-1794), qui participa à la Révolution et fut guillotiné le 25 juillet 1794 pour en avoir condamné les excès. Un thème peu commun dans l'optique vériste, qui privilégie souvent des héros modestes, mais un sujet en fait assez conforme à l'esprit de la bourgeoisie de l'époque, qui tenait le pouvoir économique et les loges des théâtres.

Le rôle-titre, d'une grande exigence vocale et dramatique, réclame un interprète de premier plan. Et les ténors capables d'en venir à bout se comptent aujourd'hui sur les doigts d'une main. En l'offrant à Marcelo Alvarez, Nicolas Joël a fait fort. Acclamé par un public conquis, qui l'a ovationné à la fin de chacun des grands airs, Alvarez a véritablement enflammé Bastille, déployant le meilleur de son art : voix chaude, puissante et colorée, nuance des phrasés, expressivité juste et intelligence du texte, tout était parfaitement en place, sans excès mais avec un brio qui range le ténor argentin au rang des plus grands interprètes actuels du rôle.

De cette belle soirée, on retiendra aussi la performance de la soprano Micaela Carosi, superbe Madeleine de Coigny, qui fît de son air fameux du troisième acte la mamma morta un moment inoubliable durant lequel tout semble s'être arrêté. Du grand art.

La mise en scène de Giancarlo Del Monaco est peut être conventionnelle mais le spectacle a grande allure : les décors de Carlo Centolavigna sont absolument somptueux de même que les costumes, perruques et maquillages.

Andrea Chenier est encore à l'affiche les 9, 12, 15, 18, 21 et 24 décembre à 19 h 30 à Bastille.
  

mercredi 2 décembre 2009

Une Salomé un peu trop sage

La vision habituelle que l'on a de Salomé correspond à une sorte de Lolita capricieuse, obscène et nécrophile. Mais, à y regarder de plus près, les choses sont finalement plus complexes, comme toujours avec Richard Strauss. Et, en sortant de Bastille, où l'opéra était donné hier soir, j'ai réalisé que le personnage le plus antipathique, voire le plus répugnant, n'était sans doute pas Salomé mais plutôt Jochanaan, pour qui ce vieux païen de Strauss n'a visiblement aucune tendresse.

Jochanaan, c'est le prophète Jean Baptiste, celui qui a baptisé Jésus dans les eaux du Jourdain. Du fonds de la citerne où le roi Hérode l'a fait enfermer, il passe son temps, dans un délire imprécateur, à fulminer des anathèmes et à fustiger les moeurs relâchées de la Cour. Sale, barbu, injurieux et fanatique, il envoie les femmes qui le regardent se faire voiler et recouvrir leur tête de cendres. 20 siècles après, les choses ne se sont pas beaucoup arrangées du côté de la Palestine.

Au cours d'un long séjour en Syrie, j'ai appris que les vicissitudes de l'histoire ont fait que sa tête est aujourd'hui enchâssée dans un mausolée, au centre de la mosquée des Omeyaddes, à Damas.Vénéré par les musulmans comme prophète, Jean-Baptiste (du moins ce qu'il en reste) subit l'assaut quotidien de cohortes de pélerins venus d'Iran, barbus enturbanés suivis de loin par des nuées fantasques de créatures spectrales, toutes de noir voilées, qui, au toucher du reliquaire, telles Salomé posant ses lèvres sur la bouche ensanglantée de la tête coupée du prophète, crient, se prosternent, pleurent, se frappent la poitrine et semblent sombrer dans une extase mystico lubrique.

Drôle de paradoxe, parce que Salomé, 2000 ans avant le MLF, est en réalité elle-même une sorte de prophète de la libération sexuelle des femmes ; jeune et belle, elle veut vivre librement et pleinement une sexualité sans limites ni tabous, qui la pousse jusqu'à l'orgasme nécrophile final -au passage, ça a dû en choquer plus d'un en 1905...

Au regard du délire et de la folie de cet opéra, dont le livret, directement écrit par Strauss, est étroitement inspiré de la pièce d'Oscar Wilde, le spectacle donné à Bastille m'a paru un peu sage et en retrait.

La prestation de Camilla Nylund reste dans une mesure scénique et vocale assez timorée, qui laisse sur sa faim. Son ton est juste, sa diction claire, sa voix est belle mais manque de puissance et de démesure pour s'imposer face à l'orchestre straussien. Le chef Altinoglu fait pourtant ce qu'il peut pour le contenir, mais les instruments couvrent souvent les voix (ce qui arrive d'ailleurs trop fréquemment à Bastille).

Thomas Moser campe un Hérode mou et débonnaire ; son manque de puissance vocale et sa diction pâteuse ôtent beaucoup de relief au personnage. Le Jochanaan de Le Texier est correct, sans plus. Les autres chanteurs s'en tirent très bien, notamment l'excellente Julia Juon dans le rôle d'Herodias, épouse délaissée d'Hérode et mère de Salomé, et le jeune Xavier Mas, qui incarne un très convaincant Narraboth.

Ah, Narraboth... Le capitaine des gardes, qui, bien que tendrement aimé par son jeune page syrien aux longs cils et aux yeux de braise, se consume d'amour pour la vénéneuse princesse et finit par se donner la mort. Pauvre Narraboth, encore un qui a fait le mauvais choix.

Le tout fonctionne pourtant plutôt bien. La mise en scène de Lev Dodin, calée fidèlement sur les indications du compositeur, est sobre et efficace ; les décors jaunes comme le feu du soleil et noirs comme la mort m'ont bien plu. Mais plus de folie eût été nécessaire pour rendre justice à cette oeuvre survoltée.