samedi 21 novembre 2009

Médée à Nancy

L'Opéra de Nancy donnait ces derniers jours la Médée de Cherubini.

J'avais bien passé de longues heures à étudier les Médée d'Euripide et de Sénèque lorsque j'étais jeune mais je ne connaissais pas bien la partition de Cherubini, qui me rebutait par son apparente sécheresse.

Médée s'inscrit dans la tradition de la tragédie lyrique à la française, après Lully et Glück, avant Meyerbeer et Berlioz. On est donc bien loin de Donizetti, encore plus de Rossini. Ici, la musique sert et accompagne le texte et non l'inverse. Plus de vocalises gratuites et de divins roucoulements. C'est sans doute pour cela que Brahms, qu'on ne peut suspecter de bienveillance excessive pour la musique italienne, saluait la Médée de Cherubini comme un "sommet de musique dramatique".

Né à Florence en 1760, Cherubini se rend pour la première fois à Paris en 1785 et est présenté à Marie-Antoinette. En 1787, il s'installe à définitivement à Paris et dirige plusieurs théâtres. Il survit à la tourmente révolutionnaire et prend en 1822 la direction du Conservatoire, jusqu'à sa mort en 1842.

A l'origine en français, l'opéra a été monté en 1803 à Vienne, dans une version italienne, version dans laquelle l'Opéra de Nancy vient de présenter Médée. Et c'est tant mieux : la version française comportait en effet des dialogues en alexandrins franchement balourds.

Du beau spectacle que nous a offert l'Opéra de Nancy, je retiendrai quatre choses :

- une direction d'orchestre (sous la baguette de Paolo Olmi) et des choeurs irréprochables ;

- une distribution très convenable, à l'exception notable de la soprano Maira Kerey, dont les cris ont failli faire exploser les ampoules de l'Opéra de Nancy (et accessoirement les tympans de l'auditoire). Madame Kerey, la jeune princesse Glauce est une vierge timide, pas une mégère hystérique !

- une mise en scène sobre et efficace, dans des décors assez dépouillés et des costumes se situant quelque part entre le XVIIème vénitien et une Grèce intemporelle ;

- et, c'est bien là l'essentiel, une Médée bouleversante, incarnée par l'excellente Chiara Taigi, dont la puissance vocale mesurée, les dons de tragédienne et l'expressivité confèrent le juste ton, si difficile à trouver dans ce rôle à bien des égards épouvantable.

A la fin de la représentation, hagarde, suante et décoiffée, la Taigi serre fiévreusement les deux petits dans ses bras, les touche, les embrasse. Oui, ils sont là, souriants et vivants. Une femme qui se pince au sortir du plus épouvantable des cauchemars, celui dans lequel une mère assassine ses propres enfants. Et c'est peut-être dans ce court moment, quand la musique s'est tue, que le drame fût finalement le plus poignant.

jeudi 19 novembre 2009

Le Vérisme à l'affiche

Bastille propose dans les semaines qui viennent deux chefs d'oeuvre du répertoire vériste : Andrea Chenier de Giordano du 3 au 24 décembre et La Bohème de Puccini, en ce moment à l'affiche, jusqu'au 29 novembre.

Anticipé de quelques décennies par le naturalisme en littérature, le courant vériste exprime un changement profond des conventions. Les livrets retracent désormais des histoires communes, celles de pauvres êtres humains qui subissent des malheurs et doivent affronter, comme vous et moi, les cruelles épreuves de la vie. Les héros ne sont plus des personnages historiques ou mythologiques mais des vrais gens, souvent modestes. Ces deux opéras, qui n'ont jamais quitté l'affiche, font partie des oeuvres grâce auxquelles l'art lyrique devint accessible au public qui pouvait, enfin, partager les émotions de personnages dans lesquels il se reconnaissait.

Andrea Chenier est un poète célèbre mais ses origines roturières l'exposent à la violence haineuse et arrogante d'une aristocratie dégénérée, qui compte ses derniers jours dans la tourmente révolutionnaire. La Bohème raconte quant à elle l'histoire d'artistes sans le sou.

Tous ceux qui ont pleuré en regardant Philadelphia ne peuvent avoir oublié "la mamma morta".

vendredi 13 novembre 2009

Natalie Dessay dans la folie

Intitulé Mad scenes, le nouvel album de Natalie Dessay rassemble des scènes de la folie qu'elle a déjà enregistrées, auxquelles s'ajoute une nouveauté : la grande scène de Lucia Di Lammermoor chantée en italien.

On trouve donc dans cet album la version française de cette scène ainsi que des extraits de Candide (Leonard Bernstein), du Pardon de Ploërmel (Meyerbeer), d'Hamlet (Ambroise Thomas) et des Puritains de Bellini. Les amoureux de la Diva ne découvriront donc pas beaucoup de nouveauté, mais pour tous ceux qui n'ont pas déjà les versions intégrales, ce très bel album s'impose absolument.

Expression ultime ou extrême de ce que peut montrer et faire ressentir l'art lyrique, ces scènes ne peuvent être mieux décrites que par Natalie Dessay elle-même :

L'opéra étant comme on le sait, un art paroxystique, il fallait bien qu'on y trouvât des scènes de folie à la pelle. Quant aux compositeurs, on dirait qu'ils sont fascinés par ce qu'ils imaginent être l'hystérie féminine.

Mais pour moi, interprète, une scène de folie est toujours un problème. En effet, qu'est-ce que la folie ? Et chaque personnage n'aurait-t-il pas la sienne propre, qui ne ressemble à aucune autre ?

La folie des héroïnes romantiques, comme Lucia, Elvira, Dinorah ou Ophélie est toujours causée par un sentiment profond, de trahison, d'amour déçu. Mais pour toutes, y compris Cunégonde (dans Candide de Bernstein), la folie est le résultat d'une souffrance qui ne peut s'exprimer entièrement que dans un monde parallèle à celui de la raison.

Le monde réel devenu insupportable, il ne leur reste qu'un échappatoire, le refuge dans un monde imaginaire, plus clément, où tout était comme avant par exemple, ou bien mieux encore, comme du temps où l'on était heureux parce qu'aimé et protégé. Pour moi, ces plongées dans la folie sont comme une alternance entre les moments d'intense souffrance et le désir d'un ailleurs où tout serait encore possible.

  

mercredi 11 novembre 2009

Don Pasquale aux Champs Elysées

Ricardo Muti était cette semaine de retour à Paris, au Théâtre des Champs Elysées. Après un sublime Requiem de Verdi à la Basilique de Saint-Denis en juin dernier, la résurrection d'un opéra baroque à Garnier quelques semaines plus tard (le Demofoonte de Jommelli), le maestro nous a proposé Don Pasquale de Donizetti, en version de concert.

Celui qui pendant près de 20 ans a dirigé l'orchestre de la Scala et enregistré de nombreux disques qui font aujourd'hui autorité est l'incarnation vivante du Bel Canto. Les parisiens, qui l'adorent, lui ont réservé un accueil à l'italienne, applaudissements frénétiques ponctués de bravos tonitruants, jets de fleurs accueillis avec une retenue pleine d'élégance et de malice par un maestro qui n'en est pas à son premier triomphe.

Donner Don Pasquale en version de concert semblait pourtant une gageure : ce délicieux opéra comique est une farce pleine de rebondissements dans l'esprit Comedia Del Arte, avec tous les ingrédients du genre, vieillard libidineux, héritage convoité, médecin roublard et vrai faux mariage. Sans les effets de scène, qu'allait-elle devenir ?

Mais dès les premières mesures de l'ouverture, je sais que la soirée sera réussie tant le maestro, avec ou sans mise en scène, excelle dans ce répertoire qui est le sien. Il a d'ailleurs gravé il y a une quinzaine d'années une version qui fait référence. Vivacité et précision dans les attaques, rythme soutenu du début à la fin, direction rigoureuse des chanteurs, rien n'est laissé au hasard. Du grand art, incontestablement.

Et les chanteurs ne sont pas en reste. Une troupe jeune, très homogène, d'où se détache peut être la très jolie Laura Giordano, qui incarne et chante à merveille le rôle de chipie de Norina. Une troupe également de vrais comédiens, dont le jeu et les mimiques, sans costumes ni décors, suffisent largement à faire rire la salle, totalement conquise et sous le charme.

Finalement, on se passe très bien de mise en scène quand la musique est belle et bien interprétée. Cette leçon, que certains devraient méditer, ne m'a jamais paru plus évidente que ce soir.

Et puis, il y a le sublime air de ténor Povero Ernesto qui est à Don Pasquale ce que la Furtiva lacrima est à L'Elixir d'amour, un pur moment d'émotion, une sorte d'arrêt sur image, une pause dans le rythme effréné de cette farce qui n'a pas une ride.
 

samedi 7 novembre 2009

La Dolce Fiamma

Avec ce nouveau disque, Philippe Jaroussky fait revivre l'oeuvre d'un compositeur un peu tombé dans l'oubli, sans doute écrasé par le poids de son patronyme, Jean Chrétien Bach (1735-1782), le onzième et dernier fils de Jean-Sébastien.

"Bach n'est plus, quelle perte pour la musique !" s'exclama Mozart, témoignant alors de la renommée de Jean-Chrétien. Surnommé "le Bach de Milan", Jean-Chrétien fût le seul membre de l'illustre famille à s'immerger dans le monde de l'opéra, où il connut rapidement le succès, notamment par la grâce mélodique de ses airs et ses orchestrations raffinées, mariant avec beaucoup de métier la rigueur héritée de son père et le génie mélodique italien.

Philippe Jaroussky explique très bien ce choix : "Depuis déjà quelques années, après m'être beaucoup concentré sur le répertoire italien du XVIIème et du début du XVIIIème siècles, j'ai découvert peu à peu toute la richesse d'un répertoire moins connu, entre 1750 et 1780, qui marque la fin du baroque et le début de l'ère classique avec des compositeurs tels que Jommelli (dont le Demoofonte a été mis l'an dernier au répertoire de l'Opéra de Paris), Paisiello (auteur d'un savoureux Barbier de Séville, quelques décennies avant Rossini), Cimarosa et Jean-Chrétien Bach. Ce dernier a été un des compositeurs les plus importants entre Haendel et Mozart.....ses œuvres possèdent une fraîcheur et une originalité qui sont le reflet d'une personnalité hors du commun, à la fois charmeuse, intrépide, rebelle et à l'affût des innovations de son temps".

Pour son récital, Philippe Jaroussky a choisi des arias extraites de six opéras, La Clemenza di Scipione, Artaserse, Orfeo ed Euridice, Adriano in Siria, Carattaco et Temistocle.

Le disque, déjà couronné d'un Choc de Classica, d'un Diamant d'Opéra Magazine et d'un Diapason d'or, est un vrai bonheur : la technique à toute épreuve de Philippe Jaroussky, la délicatesse qu'il apporte aux ornements, son intonation expressive mais sans excès donnent à cette musique une élégance hors pair, faite de subtilité et de délicatesse.