vendredi 24 avril 2009

Voir l'Italie et mourir


Au XIXème siècle, l’Italie représente certainement le dernier paradis terrestre.

Depuis le XVIe siècle, de nombreux aristocrates européens font le « Grand tour », suivis, au XVIIIe siècle, par des peintres, pour la plupart français, anglais ou américains, qui viennent renouveler leur manière de voir le paysage et rapportent souvent des images à la fois mélancoliques et très idéalisées du paysage italien.

Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, avec l’émergence de la photographie et le développement des transports, le Grand tour intéresse désormais les photographes. Les érudits vont utiliser cette technologie nouvelle et révolutionnaire pour se souvenir avec précision des beautés de Rome, Florence et Venise. C’est notamment le cas du critique d’art anglais John Ruskin, qui réalise des centaines de daguerréotypes des monuments vénitiens.

Puis, les premiers photographes professionnels officient dans les grandes villes et proposent aux touristes clichés et albums souvenirs. Quelques années plus tard, les photographes italiens suivent Garibaldi dans ses campagnes et laissent des témoignages saisissants des batailles et des destructions de monuments.

L’exposition que présente le musée d’Orsay jusqu’au 19 juillet nous invite à un voyage souvent surprenant, où peinture et photographie se répondent dans un dialogue original et émouvant, toujours instructif.

Deux expositions plus modestes mais néanmoins très intéressantes complètent cette thématique italienne : L’Italie des architectes présente dessins et peintures réalisés par les élèves de l’Ecole de Rome Italiennes modèles rend hommage au peintre grenoblois Ernest Hébert autour d’un thème particulièrement cher à l’artiste : la représentation des paysans italiens.

Macbeth venu du froid

La production à l’affiche en ce moment à Bastille a été préparée à Novossibirsk, ville perdue au milieu de la Sibérie mais dont le Théâtre d’Opéra et de Ballet est paraît-il l’un des plus modernes et spacieux de Russie. C’est là que le metteur en scène, Dimitri Tcherniakov, a conçu et testé, en plein hiver sibérien, le spectacle présenté par l’Opéra de Paris –qui sera bientôt diffusé sur France Télévision.

Le livret de Macbeth, tiré du drame de Shakespeare, auteur que Verdi vénérait et dont il adapta deux pièces, Othello et Les Joyeuses Commères de Windsor (Falstaff), condense la pièce originale et réduit considérablement le nombre de personnages, au point que l’attention est surtout portée sur le couple infernal et criminel, lord et lady Macbeth. Sur le plan musical, Verdi cherche à transcrire « le bruit et la fureur shakespeariens » et introduit une violence et une brutalité rarement représentées jusqu’alors.

La mise en scène transpose l’action dans un lotissement petit bourgeois, au début du XXème siècle. Les sorcières maléfiques, ce sont les voisins, incarnations de la norme sociale et reflets de l’ambition des protagonistes. Les fantômes, c’est la folie schizophrène de Macbeth, pris entre le remords et les appétits jamais rassasiés d’ascension sociale de son épouse diabolique. Macbeth apparaît comme un petit cadre de banlieue, asticoté par une femme au foyer qui trompe son ennui en complotant, en le harcelant jusqu’à le pousser au crime. Tout cela est en fait assez proche du monde d’American beauty et de Desperate housewifes : derrière les façades proprettes et identiques du lotissement, se jouent des drames, certes moins spectaculaires que ceux des tragédies de Shakespeare, mais finalement tout aussi terribles. Au fil du spectacle, Lady Macbeth devient peu à peu Lady Macbeth de Mzensk ; la boucle est habilement bouclée.

En transformant l’opéra à grand spectacle en drame intimiste, Tcherniakov a déplu au public de Bastille, qui a bêtement sifflé cette mise en scène plutôt cohérente et bien conçue. Macbeth ne déçoit donc pas, même si la finesse du jeu et l’intimité des situations se perdent souvent dans l’immensité de Bastille.

Pour le rôle de lady Macbeth, l’un des plus saisissants que Verdi ait écrits, le compositeur souhaitait une interprète laide et monstrueuse, dont la voix devait être âpre, étouffée, sombre, caverneuse, rauque et étranglée. Lady Gaga n'étant pas disponible, il a fallu trouver une soprano au pied levé pour tenir le rôle. Pas évident... Violeta Urmana, qui s'y est collée est loin d'avoir démérité.

lundi 13 avril 2009

Hommage à Régine Crespin

Un livre de mémoires et un coffret de quatre CD nous rapprochent de Régine Crespin, disparue l'été dernier, à Paris, à l'âge de 80 ans. Parus une première fois chez Fayard sous le titre La Vie et l’Amour d’une femme (1982), ses souvenirs ont été réédités, sous une forme enrichie, chez Actes Sud, qui les présente aujourd'hui dans sa collection de poche Babel sous le titre A la scène, à la ville.

De son enfance marseillaise, on retiendra le beau portrait de sa grand-mère italienne, auprès de laquelle se forgea sa vocation de chanteuse. Sans fausse pudeur, avec beaucoup de naturel et de simplicité, dans un style direct, « cash » comme disent les jeunes, Régine Crespin évoque des pans très intimes de son existence, sa famille, ses amis, ses maris, sa vie sexuelle et ses amants… Dans des pages émouvantes, elle raconte sans apitoiement sa lutte courageuse contre le cancer.

Entre un exposé technique un peu long sur la technique du chant et une évocation finale de ses lectures spirituelles, la diva dresse le portrait des gens qu’elle a croisés sur son chemin, notamment les grands artistes avec qui elle a travaillé, Karajan, Solti et bien d’autres.

Régine retrace ses années d’apprentissage, la montée à Paris, ses joies et ses désillusions. Sans amertume, elle évoque ses rapports difficiles avec l’Opéra de Paris, faits de hauts et de bas : comme celle de son ami marseillais Maurice Béjart, sa carrière illustrera une fois de plus l'adage selon lequel nul n’est prophète en son pays. C’est en effet de l’étranger que Régine Crespin garde ses plus beaux souvenirs de scène, San Francisco, New York, Buenos Aires et Bayreuth, Bayreuth où, après Germaine Lubin, elle fût la seule française a avoir triomphé de façon absolue.

En refermant ce joli livre, on n’a finalement qu’une envie : se précipiter sur les enregistrements de celle qui fût la plus grande cantatrice française du XXème siècle, notamment sur "l'album du 80ème anniversaire" édité chez EMI. Sa diction est exemplaire de clarté et d'intelligence, les sublimes contrastes entre les forte et les pianissimo dégagent une émotion extraordinaire.

Je recommande aussi à tous ceux qui s'intéressent à Régine Crespin deux excellents articles d'Hubert Stoecklin, sur Resmusica.com. Le premier retrace sa biographie :


Le second présente une analyse détaillée de sa discographie :