mardi 29 décembre 2009

Sara Barras au Théâtre des Champs Elysées jusqu'au 11 janvier

Je ne connais rien au Flamenco. Avant d'aller voir le très beau spectacle de Sara Barras au Théâtre des Champs Elysées, j'avais quelques vagues images en tête, tables poussées dans une taverne andalouse, quelques habitués, un ou deux guitaristes, une danseuse qui surgit, rejointe par un hidalgo gominé à la moustache fine, un ballet improvisé qui prend rapidement un tour névrotique, des talons qui claquent furieusement, la sueur qui commence à goutter sur le front des danseurs.... bref, juste quelques clichés.

Accompagnée de sa troupe de danseurs, de chanteurs et de musiciens, Sara Barras réussit le tour de force de nous faire oublier le cadre solennel du Théâtre des Champs Elysées pour nous plonger d'emblée dans cette ambiance si particulière.

A propos de Sara, c'est le nom de ce nouveau spectacle, n'a pas vraiment d'argument, c'est plutôt une évocation du parcours et de l'art de Sara, à travers une suite très réussie de morceaux de bravoure, tableaux chorégraphiques, chants, intermèdes instrumentaux. Un excellent spectacle qui m'a beaucoup plu et qui tombe à pic pour se réchauffer le cœur, dans ces froides semaines parisiennes de décembre. Et puis, ça change de Casse-Noisette !
 

mardi 8 décembre 2009

Alvarez enflamme la Bastille

Créé à la Scala le 28 mars 1896, Andrea Chenier de Giordano est l'une des œuvres les plus importantes du mouvement vériste italien. Le livret de Luigi Illica relate l'histoire du poète André Chénier (1762-1794), qui participa à la Révolution et fut guillotiné le 25 juillet 1794 pour en avoir condamné les excès. Un thème peu commun dans l'optique vériste, qui privilégie souvent des héros modestes, mais un sujet en fait assez conforme à l'esprit de la bourgeoisie de l'époque, qui tenait le pouvoir économique et les loges des théâtres.

Le rôle-titre, d'une grande exigence vocale et dramatique, réclame un interprète de premier plan. Et les ténors capables d'en venir à bout se comptent aujourd'hui sur les doigts d'une main. En l'offrant à Marcelo Alvarez, Nicolas Joël a fait fort. Acclamé par un public conquis, qui l'a ovationné à la fin de chacun des grands airs, Alvarez a véritablement enflammé Bastille, déployant le meilleur de son art : voix chaude, puissante et colorée, nuance des phrasés, expressivité juste et intelligence du texte, tout était parfaitement en place, sans excès mais avec un brio qui range le ténor argentin au rang des plus grands interprètes actuels du rôle.

De cette belle soirée, on retiendra aussi la performance de la soprano Micaela Carosi, superbe Madeleine de Coigny, qui fît de son air fameux du troisième acte la mamma morta un moment inoubliable durant lequel tout semble s'être arrêté. Du grand art.

La mise en scène de Giancarlo Del Monaco est peut être conventionnelle mais le spectacle a grande allure : les décors de Carlo Centolavigna sont absolument somptueux de même que les costumes, perruques et maquillages.

Andrea Chenier est encore à l'affiche les 9, 12, 15, 18, 21 et 24 décembre à 19 h 30 à Bastille.
  

mercredi 2 décembre 2009

Une Salomé un peu trop sage

La vision habituelle que l'on a de Salomé correspond à une sorte de Lolita capricieuse, obscène et nécrophile. Mais, à y regarder de plus près, les choses sont finalement plus complexes, comme toujours avec Richard Strauss. Et, en sortant de Bastille, où l'opéra était donné hier soir, j'ai réalisé que le personnage le plus antipathique, voire le plus répugnant, n'était sans doute pas Salomé mais plutôt Jochanaan, pour qui ce vieux païen de Strauss n'a visiblement aucune tendresse.

Jochanaan, c'est le prophète Jean Baptiste, celui qui a baptisé Jésus dans les eaux du Jourdain. Du fonds de la citerne où le roi Hérode l'a fait enfermer, il passe son temps, dans un délire imprécateur, à fulminer des anathèmes et à fustiger les moeurs relâchées de la Cour. Sale, barbu, injurieux et fanatique, il envoie les femmes qui le regardent se faire voiler et recouvrir leur tête de cendres. 20 siècles après, les choses ne se sont pas beaucoup arrangées du côté de la Palestine.

Au cours d'un long séjour en Syrie, j'ai appris que les vicissitudes de l'histoire ont fait que sa tête est aujourd'hui enchâssée dans un mausolée, au centre de la mosquée des Omeyaddes, à Damas.Vénéré par les musulmans comme prophète, Jean-Baptiste (du moins ce qu'il en reste) subit l'assaut quotidien de cohortes de pélerins venus d'Iran, barbus enturbanés suivis de loin par des nuées fantasques de créatures spectrales, toutes de noir voilées, qui, au toucher du reliquaire, telles Salomé posant ses lèvres sur la bouche ensanglantée de la tête coupée du prophète, crient, se prosternent, pleurent, se frappent la poitrine et semblent sombrer dans une extase mystico lubrique.

Drôle de paradoxe, parce que Salomé, 2000 ans avant le MLF, est en réalité elle-même une sorte de prophète de la libération sexuelle des femmes ; jeune et belle, elle veut vivre librement et pleinement une sexualité sans limites ni tabous, qui la pousse jusqu'à l'orgasme nécrophile final -au passage, ça a dû en choquer plus d'un en 1905...

Au regard du délire et de la folie de cet opéra, dont le livret, directement écrit par Strauss, est étroitement inspiré de la pièce d'Oscar Wilde, le spectacle donné à Bastille m'a paru un peu sage et en retrait.

La prestation de Camilla Nylund reste dans une mesure scénique et vocale assez timorée, qui laisse sur sa faim. Son ton est juste, sa diction claire, sa voix est belle mais manque de puissance et de démesure pour s'imposer face à l'orchestre straussien. Le chef Altinoglu fait pourtant ce qu'il peut pour le contenir, mais les instruments couvrent souvent les voix (ce qui arrive d'ailleurs trop fréquemment à Bastille).

Thomas Moser campe un Hérode mou et débonnaire ; son manque de puissance vocale et sa diction pâteuse ôtent beaucoup de relief au personnage. Le Jochanaan de Le Texier est correct, sans plus. Les autres chanteurs s'en tirent très bien, notamment l'excellente Julia Juon dans le rôle d'Herodias, épouse délaissée d'Hérode et mère de Salomé, et le jeune Xavier Mas, qui incarne un très convaincant Narraboth.

Ah, Narraboth... Le capitaine des gardes, qui, bien que tendrement aimé par son jeune page syrien aux longs cils et aux yeux de braise, se consume d'amour pour la vénéneuse princesse et finit par se donner la mort. Pauvre Narraboth, encore un qui a fait le mauvais choix.

Le tout fonctionne pourtant plutôt bien. La mise en scène de Lev Dodin, calée fidèlement sur les indications du compositeur, est sobre et efficace ; les décors jaunes comme le feu du soleil et noirs comme la mort m'ont bien plu. Mais plus de folie eût été nécessaire pour rendre justice à cette oeuvre survoltée.

samedi 21 novembre 2009

Médée à Nancy

L'Opéra de Nancy donnait ces derniers jours la Médée de Cherubini.

J'avais bien passé de longues heures à étudier les Médée d'Euripide et de Sénèque lorsque j'étais jeune mais je ne connaissais pas bien la partition de Cherubini, qui me rebutait par son apparente sécheresse.

Médée s'inscrit dans la tradition de la tragédie lyrique à la française, après Lully et Glück, avant Meyerbeer et Berlioz. On est donc bien loin de Donizetti, encore plus de Rossini. Ici, la musique sert et accompagne le texte et non l'inverse. Plus de vocalises gratuites et de divins roucoulements. C'est sans doute pour cela que Brahms, qu'on ne peut suspecter de bienveillance excessive pour la musique italienne, saluait la Médée de Cherubini comme un "sommet de musique dramatique".

Né à Florence en 1760, Cherubini se rend pour la première fois à Paris en 1785 et est présenté à Marie-Antoinette. En 1787, il s'installe à définitivement à Paris et dirige plusieurs théâtres. Il survit à la tourmente révolutionnaire et prend en 1822 la direction du Conservatoire, jusqu'à sa mort en 1842.

A l'origine en français, l'opéra a été monté en 1803 à Vienne, dans une version italienne, version dans laquelle l'Opéra de Nancy vient de présenter Médée. Et c'est tant mieux : la version française comportait en effet des dialogues en alexandrins franchement balourds.

Du beau spectacle que nous a offert l'Opéra de Nancy, je retiendrai quatre choses :

- une direction d'orchestre (sous la baguette de Paolo Olmi) et des choeurs irréprochables ;

- une distribution très convenable, à l'exception notable de la soprano Maira Kerey, dont les cris ont failli faire exploser les ampoules de l'Opéra de Nancy (et accessoirement les tympans de l'auditoire). Madame Kerey, la jeune princesse Glauce est une vierge timide, pas une mégère hystérique !

- une mise en scène sobre et efficace, dans des décors assez dépouillés et des costumes se situant quelque part entre le XVIIème vénitien et une Grèce intemporelle ;

- et, c'est bien là l'essentiel, une Médée bouleversante, incarnée par l'excellente Chiara Taigi, dont la puissance vocale mesurée, les dons de tragédienne et l'expressivité confèrent le juste ton, si difficile à trouver dans ce rôle à bien des égards épouvantable.

A la fin de la représentation, hagarde, suante et décoiffée, la Taigi serre fiévreusement les deux petits dans ses bras, les touche, les embrasse. Oui, ils sont là, souriants et vivants. Une femme qui se pince au sortir du plus épouvantable des cauchemars, celui dans lequel une mère assassine ses propres enfants. Et c'est peut-être dans ce court moment, quand la musique s'est tue, que le drame fût finalement le plus poignant.

jeudi 19 novembre 2009

Le Vérisme à l'affiche

Bastille propose dans les semaines qui viennent deux chefs d'oeuvre du répertoire vériste : Andrea Chenier de Giordano du 3 au 24 décembre et La Bohème de Puccini, en ce moment à l'affiche, jusqu'au 29 novembre.

Anticipé de quelques décennies par le naturalisme en littérature, le courant vériste exprime un changement profond des conventions. Les livrets retracent désormais des histoires communes, celles de pauvres êtres humains qui subissent des malheurs et doivent affronter, comme vous et moi, les cruelles épreuves de la vie. Les héros ne sont plus des personnages historiques ou mythologiques mais des vrais gens, souvent modestes. Ces deux opéras, qui n'ont jamais quitté l'affiche, font partie des oeuvres grâce auxquelles l'art lyrique devint accessible au public qui pouvait, enfin, partager les émotions de personnages dans lesquels il se reconnaissait.

Andrea Chenier est un poète célèbre mais ses origines roturières l'exposent à la violence haineuse et arrogante d'une aristocratie dégénérée, qui compte ses derniers jours dans la tourmente révolutionnaire. La Bohème raconte quant à elle l'histoire d'artistes sans le sou.

Tous ceux qui ont pleuré en regardant Philadelphia ne peuvent avoir oublié "la mamma morta".

vendredi 13 novembre 2009

Natalie Dessay dans la folie

Intitulé Mad scenes, le nouvel album de Natalie Dessay rassemble des scènes de la folie qu'elle a déjà enregistrées, auxquelles s'ajoute une nouveauté : la grande scène de Lucia Di Lammermoor chantée en italien.

On trouve donc dans cet album la version française de cette scène ainsi que des extraits de Candide (Leonard Bernstein), du Pardon de Ploërmel (Meyerbeer), d'Hamlet (Ambroise Thomas) et des Puritains de Bellini. Les amoureux de la Diva ne découvriront donc pas beaucoup de nouveauté, mais pour tous ceux qui n'ont pas déjà les versions intégrales, ce très bel album s'impose absolument.

Expression ultime ou extrême de ce que peut montrer et faire ressentir l'art lyrique, ces scènes ne peuvent être mieux décrites que par Natalie Dessay elle-même :

L'opéra étant comme on le sait, un art paroxystique, il fallait bien qu'on y trouvât des scènes de folie à la pelle. Quant aux compositeurs, on dirait qu'ils sont fascinés par ce qu'ils imaginent être l'hystérie féminine.

Mais pour moi, interprète, une scène de folie est toujours un problème. En effet, qu'est-ce que la folie ? Et chaque personnage n'aurait-t-il pas la sienne propre, qui ne ressemble à aucune autre ?

La folie des héroïnes romantiques, comme Lucia, Elvira, Dinorah ou Ophélie est toujours causée par un sentiment profond, de trahison, d'amour déçu. Mais pour toutes, y compris Cunégonde (dans Candide de Bernstein), la folie est le résultat d'une souffrance qui ne peut s'exprimer entièrement que dans un monde parallèle à celui de la raison.

Le monde réel devenu insupportable, il ne leur reste qu'un échappatoire, le refuge dans un monde imaginaire, plus clément, où tout était comme avant par exemple, ou bien mieux encore, comme du temps où l'on était heureux parce qu'aimé et protégé. Pour moi, ces plongées dans la folie sont comme une alternance entre les moments d'intense souffrance et le désir d'un ailleurs où tout serait encore possible.

  

mercredi 11 novembre 2009

Don Pasquale aux Champs Elysées

Ricardo Muti était cette semaine de retour à Paris, au Théâtre des Champs Elysées. Après un sublime Requiem de Verdi à la Basilique de Saint-Denis en juin dernier, la résurrection d'un opéra baroque à Garnier quelques semaines plus tard (le Demofoonte de Jommelli), le maestro nous a proposé Don Pasquale de Donizetti, en version de concert.

Celui qui pendant près de 20 ans a dirigé l'orchestre de la Scala et enregistré de nombreux disques qui font aujourd'hui autorité est l'incarnation vivante du Bel Canto. Les parisiens, qui l'adorent, lui ont réservé un accueil à l'italienne, applaudissements frénétiques ponctués de bravos tonitruants, jets de fleurs accueillis avec une retenue pleine d'élégance et de malice par un maestro qui n'en est pas à son premier triomphe.

Donner Don Pasquale en version de concert semblait pourtant une gageure : ce délicieux opéra comique est une farce pleine de rebondissements dans l'esprit Comedia Del Arte, avec tous les ingrédients du genre, vieillard libidineux, héritage convoité, médecin roublard et vrai faux mariage. Sans les effets de scène, qu'allait-elle devenir ?

Mais dès les premières mesures de l'ouverture, je sais que la soirée sera réussie tant le maestro, avec ou sans mise en scène, excelle dans ce répertoire qui est le sien. Il a d'ailleurs gravé il y a une quinzaine d'années une version qui fait référence. Vivacité et précision dans les attaques, rythme soutenu du début à la fin, direction rigoureuse des chanteurs, rien n'est laissé au hasard. Du grand art, incontestablement.

Et les chanteurs ne sont pas en reste. Une troupe jeune, très homogène, d'où se détache peut être la très jolie Laura Giordano, qui incarne et chante à merveille le rôle de chipie de Norina. Une troupe également de vrais comédiens, dont le jeu et les mimiques, sans costumes ni décors, suffisent largement à faire rire la salle, totalement conquise et sous le charme.

Finalement, on se passe très bien de mise en scène quand la musique est belle et bien interprétée. Cette leçon, que certains devraient méditer, ne m'a jamais paru plus évidente que ce soir.

Et puis, il y a le sublime air de ténor Povero Ernesto qui est à Don Pasquale ce que la Furtiva lacrima est à L'Elixir d'amour, un pur moment d'émotion, une sorte d'arrêt sur image, une pause dans le rythme effréné de cette farce qui n'a pas une ride.
 

samedi 7 novembre 2009

La Dolce Fiamma

Avec ce nouveau disque, Philippe Jaroussky fait revivre l'oeuvre d'un compositeur un peu tombé dans l'oubli, sans doute écrasé par le poids de son patronyme, Jean Chrétien Bach (1735-1782), le onzième et dernier fils de Jean-Sébastien.

"Bach n'est plus, quelle perte pour la musique !" s'exclama Mozart, témoignant alors de la renommée de Jean-Chrétien. Surnommé "le Bach de Milan", Jean-Chrétien fût le seul membre de l'illustre famille à s'immerger dans le monde de l'opéra, où il connut rapidement le succès, notamment par la grâce mélodique de ses airs et ses orchestrations raffinées, mariant avec beaucoup de métier la rigueur héritée de son père et le génie mélodique italien.

Philippe Jaroussky explique très bien ce choix : "Depuis déjà quelques années, après m'être beaucoup concentré sur le répertoire italien du XVIIème et du début du XVIIIème siècles, j'ai découvert peu à peu toute la richesse d'un répertoire moins connu, entre 1750 et 1780, qui marque la fin du baroque et le début de l'ère classique avec des compositeurs tels que Jommelli (dont le Demoofonte a été mis l'an dernier au répertoire de l'Opéra de Paris), Paisiello (auteur d'un savoureux Barbier de Séville, quelques décennies avant Rossini), Cimarosa et Jean-Chrétien Bach. Ce dernier a été un des compositeurs les plus importants entre Haendel et Mozart.....ses œuvres possèdent une fraîcheur et une originalité qui sont le reflet d'une personnalité hors du commun, à la fois charmeuse, intrépide, rebelle et à l'affût des innovations de son temps".

Pour son récital, Philippe Jaroussky a choisi des arias extraites de six opéras, La Clemenza di Scipione, Artaserse, Orfeo ed Euridice, Adriano in Siria, Carattaco et Temistocle.

Le disque, déjà couronné d'un Choc de Classica, d'un Diamant d'Opéra Magazine et d'un Diapason d'or, est un vrai bonheur : la technique à toute épreuve de Philippe Jaroussky, la délicatesse qu'il apporte aux ornements, son intonation expressive mais sans excès donnent à cette musique une élégance hors pair, faite de subtilité et de délicatesse.

mercredi 7 octobre 2009

Un pétillant voyage

Le Voyage à Reims de Rossini est à l’affiche à Nancy, dans une savoureuse production, montée en partenariat avec le Centre Français de Promotion Lyrique (CFPL) (http://www.cfpl.org/).

A l’origine de ce projet, le CFPL a fédéré 15 maisons d’opéra françaises, dont l’Opéra National de Lorraine ainsi que l’Opera Festival Competition de Hongrie. Chaque maison d’opéra s’est directement impliquée dans le projet en participant au choix de la distribution et de l’équipe de mise en scène et en s’engageant à recevoir le spectacle pour plusieurs représentations sur les saisons 2008-2009 et 2009-2010. La Fondation Orange et France 3 accompagnent cette démarche, à bien des égards exemplaire.

Composé par Rossini pour le couronnement de Charles X, Le Voyage à Reims a été créé à Paris, le 19 juin 1825. Plutôt que d’écrire une œuvre de circonstance, un peu raide et solennelle, Rossini, que l’on sait facétieux, a concocté un opéra comique complètement déjanté : 18 rôles dont 13 principaux, intrigue rocambolesque et d’une totale confusion, partition virtuose et airs acrobatiques : ce n’est plus du champagne, c’est un cocktail explosif.

On comprend que Le Voyage n’est pas souvent monté. Il faut dire aussi qu’on l’a longtemps cru perdu : en effet, après quatre représentations données en 1825 et un accueil triomphal du public, l’œuvre a mystérieusement disparu des scènes lyriques et il fallut attendre 1984 et les travaux de musicologues pour pouvoir réentendre cette petite merveille. D’ailleurs, Rossini lui-même s’était assez vite désintéressé du Voyage à Reims et l’avait fortement pillé pour écrire son Compte Ory, en 1828.

On a souvent dit que le Voyage à Reims est un « opéra sur rien » et c’est vrai : les personnages vont et viennent, se croisent, se quittent et se retrouvent mais aucun fil conducteur ne guide vraiment l’intrigue. D’ailleurs, il n’y a pas d’intrigue, plutôt une succession de scènes tantôt émouvantes tantôt burlesques qui joue sur les clichés de l’opéra comique ; au second degré, c’est finalement très drôle et beaucoup plus moderne que cela ne peut paraître. De ce fait, comme l’Elixir d’amour, c’est un opéra où le metteur en scène doit se lâcher totalement, ce que fait Nicola Berloffa avec beaucoup de talent : inventif et déluré, son travail joue avec malice sur ce second degré et met bien en exergue la dimension jubilatoire et auto-dérisoire de cette œuvre pas comme les autres.

Précise et vive, la direction d’orchestre de Luciano Acocella sert parfaitement une partition qui exige beaucoup des interprètes. Les timbres des jeunes chanteurs sont sans doute inégaux et certains manquent parfois de maturité, mais ce n’est pas si grave car chacun se donne à fond et tout le monde s’amuse beaucoup ; les vieilles dames du troisième rang dodelinent de la tête, ma voisine bat la mesure, on rit et danse, ce qui n’est finalement pas si fréquent à l’Opéra.

Ce spectacle pétulant réserve aussi quelques grands moments d'émotion, notamment un superbe sextuor, parfaitement interprété, dont les lignes annoncent celui, bien plus célèbre, de Lucia Di Lammermoor.

Un clin d'oeil particulier à deux charmantes et talentueuses chanteuses coréennes, Yun Jung Choi (Madama Cortese) et Hye Myung Kang (Corinne, la poétesse).

dimanche 4 octobre 2009

La Bartoli, ça suffit !

Cecilia Bartoli vient de sortir son nouvel album ; le cru 2009, intitulé Sacrificium, est un recueil de musiques italiennes en hommage aux castrats.
 
Derrière une façade enthousiaste, voire pétulante, la Bartoli gère une redoutable cash machine, parfaitement huilée : sortie d'un album tous les deux ans, lancement mis en scène avec faste par Decca, promo publicitaire digne d'une rock star avec force plateaux TV, interviews et concerts promotionnels.
 
Pour faire du cash, il faut faire de la nouveauté tant les scies du répertoire ont été usées par d'innombrables interprétations. Et, dans la musique classique, on ne fait guère du neuf qu'avec du vieux. Le tout est de savoir accommoder les restes. Ou de rendre attrayants des oripeaux.
 
Ses disques se présentent donc comme des programmes thématiques autour d'un compositeur dont les œuvres lyriques ont été classées au second plan (Vivaldi, Salieri), d'une grande interprète d'autrefois (Maria Malibran) ou encore d'une idée directrice. Opera Proibita passait ainsi en revue les musiques chantées par les femmes à l'époque où l'Italie les interdisait d'opéra. Tout cela est en général habilement habillé, avec des brochures bien illustrées à défaut d'être vraiment intéressantes.
 
Le thème des castrats n'est pas nouveau. Depuis le succès, dans les années 90, de Farinelli, le film de Corbiau, les sorties discographiques se sont enchaînées, jusqu'au bel album de Jaroussky consacré à Carestini. Alors, pour vendre son produit, la diva des bacs à disques se plait à déclarer à qui veut l'entendre que la voix de femme est aujourd'hui la plus proche de celle des castrats. Ce qui sous-entend qu'elle seule est apte à leur rendre hommage et à nous faire découvrir leur art. Une pierre peu élégamment jetée dans le jardin des sopranistes et contre-ténors.
 
Tout cela me déplait et m'agace, mais ce n'est pas le plus grave.
 
Ce qui m'insupporte le plus chez la Bartoli, c'est son chant outrancier et mécanique, ces vocalises lancées en rafales de mitrailleuse, ponctuées de cris, de roucoulades stridentes, de soupirs appuyés et de claquements de bec. Je n'ai pour ma part jamais senti une once de spontanéité, de tendresse ou d'émotion dans ces numéros castafioresques. Mais tout est affaire de goût, me direz-vous, et la diva compte de nombreux inconditionnels qui en redemandent chaque année davantage. C'est évidemment ce qu'ont bien compris les maisons de disques.

mercredi 30 septembre 2009

Il est Bohème mon HLM


Bon, d’accord, elle est un peu facile mais je me suis hier couché un peu tard car j’ai regardé une surprenante Bohème, retransmise de Berne, en direct sur Arte.

On avait déjà eu Turandot à la Cité Interdite, Carmen au Palais des Sports, Aïda au pied des Pyramides, Nabucco au stade de France (entre Johnny et David Guetta). Qu’allait-on encore nous inventer dans le louable souci de démocratiser l’opéra ?

Nos placides voisins helvétiques ont fait assez fort, en montant, un an après une Traviata dans la gare de Zurich, La Bohème dans une barre HLM de la banlieue de Berne. Certes, les habitants sont bien sages et la barre proprette : on n’est quand même pas à la Cité des 4000 ou au Val Fourré. Mais l’initiative est aussi osée que techniquement complexe, et, après un premier quart d’heure mi amusé mi perplexe, je dois avouer que je n’ai pas boudé mon plaisir.

Certes, les actes sont entrecoupés d’interviews du style : Je suis dans la buanderie en compagnie de Rodolfo et de Mimi…. Mme Michu va commencer sa lessive de la semaineMme Michu, est-ce la première fois que vous assistez à un spectacle d’opéra ?

Certes, l’orchestre symphonique de Berne joue seul dans le hall d’un centre commercial pendant que les chanteurs déambulent dans les appartements et parties communes, ce qui nécessite la mise en place d’une technique complexe, à base de tables de mixage et d’écouteurs afin de relier tout le monde.

Certes la mise en scène d’Anja Horst, qui vit sa première expérience du genre, souffre un peu des contraintes de l’opération.

Mais pour le producteur, Christian Eggenbeger, la fin justifie les moyens : le but est d’atteindre le plus large public possible et de faire aimer l’opéra à ceux qui n’y sont jamais allés. Malgré des imperfections inhérentes aux conditions de captation, le résultat enthousiasme un maximum de spectateurs car l’émotion passe de façon très forte.

Et c'est vrai que l'émotion passe, grâce à la spontanéité des jeunes chanteurs, notamment de l'albanais Saimir Pirgu qui campe un Rodolfo aussi frais qu'émouvant, le ton juste et suave de l'orchestre, chaud et sensuel, et surtout la force de la partition de Puccini, qui, finalement marche à tous les coups et prend à toutes les sauces.

vendredi 18 septembre 2009

Le retour de Mireille

Nicolas Sarkozy voulait de l'opéra sur les chaines publiques. Et bien c'est chose faite. Après les un million et demi de spectateurs de cet été pour La Traviata et Cavalleria Rusticana, retransmis des Chorégies d'Orange, plus d’un million de personnes ont suivi la retransmission de Mireille sur France 3, le 14 septembre dernier. D’autres projets entre France Télévisions et l’Opéra de Paris sont à l’étude pour cette saison et c'est très bien.

Pilier de l'Opéra-Comique, Mireille vient donc d'entrer au répertoire de l'Opéra de Paris. Nicolas Joël le considère même comme le chef-d'oeuvre de Charles Gounod, ce qui est peut-être quand même un peu excessif.

Sobre, traditionnelle, évitant l'excès de pittoresque et le kitsch bondieusard, la mise en scène transpose l'action dans les toutes premières années du XXème siècle. C'est simple, bien fait, efficace, avec ce petit je ne sais quoi de nostalgique qui ravit et réchauffe le coeur.

Au Capitole de Toulouse, Nicolas Joël avait prouvé qu'il savait réunir des distributions de haut vol. Une fois encore, il a eu la main heureuse, notamment dans les rôles secondaires. Amel Brahim-Djelloul (Clémence) et Anne-Catherine Gillet (Vincenette) sont toutes deux exquises, Sébastien Droy charmant (Andrelou), Sylvie Brunet est une Taven au phrasé généreux et Charles Castronovo campe un Vincent émouvant, séduisant et fragile. La soprano albanaise Inva Mula affronte le rôle-titre avec courage mais son timbre lourd et ingrat, sa difficulté à doser ses effets, sa mauvaise prononciation et son vibrato excessif font presque redouter, et c'est quand même dommage, les moments où elle entre en scène.

Marc Minkowski a toujours affirmé son amour pour cette musique ; ses tempos sont mesurés, son lyrisme s'accorde à ces mélodies sentimentales qu'il déploie en se gardant de toute mièvrerie. L'orchestre sonne fièrement et les choeurs, désormais dirigés par Patrick Marie Aubert, lui emboîtent le pas.

jeudi 3 septembre 2009

Le street art à la Fondation Cartier

L'exposition Né dans la rue - graffiti présentée jusqu'au 29 novembre à la Fondation Cartier, montre la vitalité d'un mouvement artistique né dans les rues de New York au début des années 70, dans les quartiers populaires de Manhattan, de Brooklyn et du Bronx.

Le parcours de l'expo revient sur l'apparition du graff urbain, en montre les styles et les techniques et présente certaines figures majeures du mouvement, notamment par des videos qui nous permettent de faire connaissance avec de placides cinquantenaires ; pour certains d'entre eux artistes reconnus, ils évoquent de façon souvent touchante leur adolescence taggueuse et rebelle, sur les murs de New York et sur les rames de son métro.

Il est aussi intéressant de voir comment le mouvement s'est inscrit dans le paysage culturel new yorkais dès la fin des années 70 et comment le monde de l'art "officiel" s'est intéressé à lui, voire, pour certains puristes, l'a récupéré. L'expo traite aussi des rapports entre le graff et le hip hop.

Choisis pour la singularité de leur oeuvre et la force de leur vision, Basco Vazco, Cripta, JonOne, Olivier Kosta, Barry McGee et quelques autres ont investi les espaces, les façades et les jardins de la Fondation pour une expo vraiment originale et très intéressante, après laquelle on ne regardera plus les tags de la même façon.

(Illustration : Fancie, Train gris trois fenêtres, 2009, spray sur panneaux en métal)

jeudi 11 juin 2009

Poppée couronnée au Grand Théâtre de Bordeaux

Une soirée au Grand Théâtre est toujours un ravissement. A ma droite, un ecclésiastique quasi centenaire, tout droit échappé d’un roman de Mauriac, se remémore avec nostalgie les nombreuses représentations des Noces de Figaro auxquelles il a assisté au cours de sa longue vie. Derrière moi, une vieille américaine ravit son auditoire en déclarant avec un délicieux accent que « la vie est trop courte pour boire du mauvais rouge ». Nous sommes bien à Bordeaux.

Composé pour Venise, Le Couronnement de Poppée est le dernier opéra de Claudio Monteverdi. Il a connu un long sommeil de 300 ans, avant d’être redécouvert en 1888 et de s’imposer au répertoire. Il est généralement considéré comme l’œuvre où apparaît une innovation majeure et appelée à un grand avenir, l'aria.

Le livret de Francesco Busenello met en scène les amours adultérines de l’empereur Néron et de la courtisane Poppée, sur fond d’intrigues de palais, d’assassinats et de commentaires impertinents des nourrices et valets. D’une grande modernité, délicieusement amoral, il regorge de mots d’esprit et d’aphorismes savoureux. On note aussi que dans un esprit déjà très baroque, une bonne moitié des rôles peuvent être chantés indifféremment par des femmes ou des hommes, d’autres sont travestis (les vieilles servantes par exemple). Othon, chanté par un haute-contre, revêt les habits de la douce Drusilla pour tenter d’assassiner Poppée dans son sommeil.

Le spectacle est une coproduction de l’opéra National de Bordeaux et du Festival de Glyndebourne. C’est une reprise de la mise en scène magique et pétillante d’intelligence du canadien Robert Carsen. A chaque instant, il trouve une idée qui fait mouche, totalement cohérente avec le livret. Dans la légèreté comme dans la gravité, le metteur en scène suggère avec élégance et subtilité, sans jamais appuyer ni insister.

Réduit à une longue basse continue, parfois pimentée de quelques traits de cordes, l’accompagnement instrumental laisse une large place au travail du chef, l’excellent Rinaldo Alessandrini. La distribution est très homogène, jeune et virtuose, à l’exception peut-être de Cencic, que j'ai trouvé peu convaincant et limité sur le plan vocal. On retiendra surtout l’incarnation stupéfiante de Poppée par une Karine Deshayes au sommet de son art, tant au niveau du chant que du jeu de scène.

mardi 9 juin 2009

Il Maestrissimo


Le maestro napolitain de 67 ans, à la tête de l'Orchestre National de France et du chœur de Radio France, vient de livrer une interprétation grandiose du Requiem de Verdi, dans la basilique de Saint-Denis.
 
Riccardo Muti, fidèle du Festival de Saint-Denis, y a dirigé l'ONF dès sa première invitation en 1982, déjà dans le Requiem de Verdi, oeuvre qu'il a aussi enregistrée au disque, dans une version qui fait autorité.
 
D'une élégance parfaite dans sa battue, Muti a réussi à obtenir une dynamique et une précision exceptionnelles, tant de l'orchestre que de l'excellent quatuor de solistes, la soprano italienne Barbara Frittoli, la mezzo russe Olga Borodina, le ténor mexicain Ramon Vargas, que j'avais déjà entendu à Bastille et la basse russe Ildar Abdrazakov.
 

mercredi 3 juin 2009

Un théâtre d'opéra au Patrimoine mondial de l'UNESCO



L'un des plus beaux théâtres d'opéra de France se trouve à Bordeaux et, depuis 2007, il fait partie du Patrimoine mondial. Le 28 juin 2007, l’UNESCO a en effet inscrit Bordeaux au titre "d'ensemble urbain exceptionnel". La distinction de ce vaste périmètre de 1810 hectares est une première.

Laissons parler Maurice Druon :

Bordeaux est une ville superbe, l’une des plus belles d’Europe, donc du monde. Elle a été édifiée sur la latinité : Rome ne pouvait pousser plus loin sa grandeur vers l’Occident. Elle a été wisigothe et donc apte au mélange des peuples. Elle a été durant tout le Moyen Age anglaise autant que française, et elle en garde mémoire dans ses mœurs.

Son vaste estuaire l’a disposée à l’envol ; des rêves ; l’Afrique, les Amériques y ont trouvé leur ancrage. Elle a fourmillé de grands hommes et de hauts talents ; elle est la seule cité qui ait jamais désigné l’une de ses rues du titre d'un livre : « l’Esprit des Lois ».

Elle partage son nom et sa réputation avec un vin qui produit un terroir exceptionnel, d’un labeur ancestral et d’un négoce élégant et avisé, est devenu un breuvage universel. Le visage de Bordeaux importe donc à la France dans son économie comme dans sa civilisation.

Je connais des villes qui ont été inscrites sur la liste du patrimoine mondial sans le justifier autant. (…) Le meilleur ce sont ces admirables petites places rénovées qui sont autant de charmants théâtre de la vie urbaine dont les habitants alentour et les visiteurs sont les acteurs intemporels » (…) C’est la résurrection du Grand-Théâtre, cette merveille d’entre les merveilles, cet écrin d’or et d’azur fait pour contenir tous les joyaux de la musique.

lundi 1 juin 2009

Le roi et son berger

A quelques jours de la Gay Pride, Bastille entre à son répertoire Le Roi Roger, de Karol Szymanowski.

Si les spectacles d’opéra sont toujours autant prisés du public gay, il est extrêmement rare que l’homosexualité soit évoquée sur scène : les drames qui nourrissent la scène et servent de prétexte aux roucoulades des divas tournent en effet presque toujours autour des amours malheureux du ténor et de la soprano, souvent contrecarrés par les manœuvres perfides du baryton….

C’est dans la production des rares compositeurs gays qu’il faut donc aller chercher de discrètes allusions aux amours homos. Les œuvres se comptent pourtant sur les doigts d’une main. On cite fréquemment Billy Bud de Britten et Eugène Onéguine de Tchaïkovsky, où plusieurs analystes attentifs ont vu la représentation d’une scène charnelle dans le duo du deuxième acte entre Lensky et Onéguine, au cours duquel les voix semblent se caresser, puis s’enrouler l’une autour de l’autre dans une étreinte de mort.

Né en 1882 en Ukraine dans une famille érudite et artiste, le compositeur polonais Karol Szymanowski est mort à Lausanne en 1937. De 1908 à 1914, il séjourne en Italie, en Sicile et en Afrique du Nord, voyages au cours desquels, comme Gide et tant d’autres, il découvre l’amour charnel dans les bras d’éphèbes au teint cuivré. Ces voyages l'influenceront aussi dans l'écriture de plusieurs de ses œuvres, notamment la symphonie n° 3 Chant de la nuit, les cycles de mélodies Chants d’amour de Hafiz, Chants de la princesse de contes de fées et Chants du muezzin fou ainsi que le Roi Roger. Cette fascination pour l'Orient et la culture méditerranéenne se retrouve également dans sa nouvelle Efebos où il décrit le fruit de ses passions avec une sincérité admirable pour l’époque.

L’action du Roi Roger se déroule dans une Sicile médiévale idéalisée par la coexistence pacifique des pensées grecques, latines et arabes. Un jeune berger, accusé de prêcher une nouvelle hérésie, est présenté devant le Roi Roger et son épouse. Au lieu de l’envoyer au bûcher, ceux-ci tombent vite sous son charme et dans ses bras, subjugués tant par sa beauté que par la douceur de sa voix.

Bien sûr, rien n’est dit ouvertement mais tout est très habilement suggéré par la musique : la passion qui dévore le roi est ainsi évoquée par les tristes mélopées du hautbois, les pleurs des violons et les caresses des harpes. Les charmes sensuels du berger passent quant à eux par les registres aigus des violons et les rythmes effrénés d’une danse dyonisiaque, mêlant chœur et orchestre, dans laquelle on perçoit aisément, comme dans l’introduction du Chevalier à la rose, la représentation musicale des énergiques coups de rein qui précèdent l’orgasme.

L’opéra, qui s’apparente davantage à une symphonie vocale, a longtemps été présenté comme une illustration du combat entre la chair et l’esprit, entre Apollon et Dyonisos.

Laissons le dernier mot à Dominique Fernandez qui conclut ainsi son article De Platon à Gide dans le numéro de l'Avant-Scène Opéra consacré au Roi RogerŒuvre magnifique aux sonorités mystérieuses, à la fois oratorio, messe et drame, Le Roi Roger reste le premier opéra qui ait exalté l’homosexualité comme une invitation à s’évader en dehors des contraintes sociales et des conventions imposées par l’opinion dominante.




vendredi 24 avril 2009

Voir l'Italie et mourir


Au XIXème siècle, l’Italie représente certainement le dernier paradis terrestre.

Depuis le XVIe siècle, de nombreux aristocrates européens font le « Grand tour », suivis, au XVIIIe siècle, par des peintres, pour la plupart français, anglais ou américains, qui viennent renouveler leur manière de voir le paysage et rapportent souvent des images à la fois mélancoliques et très idéalisées du paysage italien.

Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, avec l’émergence de la photographie et le développement des transports, le Grand tour intéresse désormais les photographes. Les érudits vont utiliser cette technologie nouvelle et révolutionnaire pour se souvenir avec précision des beautés de Rome, Florence et Venise. C’est notamment le cas du critique d’art anglais John Ruskin, qui réalise des centaines de daguerréotypes des monuments vénitiens.

Puis, les premiers photographes professionnels officient dans les grandes villes et proposent aux touristes clichés et albums souvenirs. Quelques années plus tard, les photographes italiens suivent Garibaldi dans ses campagnes et laissent des témoignages saisissants des batailles et des destructions de monuments.

L’exposition que présente le musée d’Orsay jusqu’au 19 juillet nous invite à un voyage souvent surprenant, où peinture et photographie se répondent dans un dialogue original et émouvant, toujours instructif.

Deux expositions plus modestes mais néanmoins très intéressantes complètent cette thématique italienne : L’Italie des architectes présente dessins et peintures réalisés par les élèves de l’Ecole de Rome Italiennes modèles rend hommage au peintre grenoblois Ernest Hébert autour d’un thème particulièrement cher à l’artiste : la représentation des paysans italiens.

Macbeth venu du froid

La production à l’affiche en ce moment à Bastille a été préparée à Novossibirsk, ville perdue au milieu de la Sibérie mais dont le Théâtre d’Opéra et de Ballet est paraît-il l’un des plus modernes et spacieux de Russie. C’est là que le metteur en scène, Dimitri Tcherniakov, a conçu et testé, en plein hiver sibérien, le spectacle présenté par l’Opéra de Paris –qui sera bientôt diffusé sur France Télévision.

Le livret de Macbeth, tiré du drame de Shakespeare, auteur que Verdi vénérait et dont il adapta deux pièces, Othello et Les Joyeuses Commères de Windsor (Falstaff), condense la pièce originale et réduit considérablement le nombre de personnages, au point que l’attention est surtout portée sur le couple infernal et criminel, lord et lady Macbeth. Sur le plan musical, Verdi cherche à transcrire « le bruit et la fureur shakespeariens » et introduit une violence et une brutalité rarement représentées jusqu’alors.

La mise en scène transpose l’action dans un lotissement petit bourgeois, au début du XXème siècle. Les sorcières maléfiques, ce sont les voisins, incarnations de la norme sociale et reflets de l’ambition des protagonistes. Les fantômes, c’est la folie schizophrène de Macbeth, pris entre le remords et les appétits jamais rassasiés d’ascension sociale de son épouse diabolique. Macbeth apparaît comme un petit cadre de banlieue, asticoté par une femme au foyer qui trompe son ennui en complotant, en le harcelant jusqu’à le pousser au crime. Tout cela est en fait assez proche du monde d’American beauty et de Desperate housewifes : derrière les façades proprettes et identiques du lotissement, se jouent des drames, certes moins spectaculaires que ceux des tragédies de Shakespeare, mais finalement tout aussi terribles. Au fil du spectacle, Lady Macbeth devient peu à peu Lady Macbeth de Mzensk ; la boucle est habilement bouclée.

En transformant l’opéra à grand spectacle en drame intimiste, Tcherniakov a déplu au public de Bastille, qui a bêtement sifflé cette mise en scène plutôt cohérente et bien conçue. Macbeth ne déçoit donc pas, même si la finesse du jeu et l’intimité des situations se perdent souvent dans l’immensité de Bastille.

Pour le rôle de lady Macbeth, l’un des plus saisissants que Verdi ait écrits, le compositeur souhaitait une interprète laide et monstrueuse, dont la voix devait être âpre, étouffée, sombre, caverneuse, rauque et étranglée. Lady Gaga n'étant pas disponible, il a fallu trouver une soprano au pied levé pour tenir le rôle. Pas évident... Violeta Urmana, qui s'y est collée est loin d'avoir démérité.

lundi 13 avril 2009

Hommage à Régine Crespin

Un livre de mémoires et un coffret de quatre CD nous rapprochent de Régine Crespin, disparue l'été dernier, à Paris, à l'âge de 80 ans. Parus une première fois chez Fayard sous le titre La Vie et l’Amour d’une femme (1982), ses souvenirs ont été réédités, sous une forme enrichie, chez Actes Sud, qui les présente aujourd'hui dans sa collection de poche Babel sous le titre A la scène, à la ville.

De son enfance marseillaise, on retiendra le beau portrait de sa grand-mère italienne, auprès de laquelle se forgea sa vocation de chanteuse. Sans fausse pudeur, avec beaucoup de naturel et de simplicité, dans un style direct, « cash » comme disent les jeunes, Régine Crespin évoque des pans très intimes de son existence, sa famille, ses amis, ses maris, sa vie sexuelle et ses amants… Dans des pages émouvantes, elle raconte sans apitoiement sa lutte courageuse contre le cancer.

Entre un exposé technique un peu long sur la technique du chant et une évocation finale de ses lectures spirituelles, la diva dresse le portrait des gens qu’elle a croisés sur son chemin, notamment les grands artistes avec qui elle a travaillé, Karajan, Solti et bien d’autres.

Régine retrace ses années d’apprentissage, la montée à Paris, ses joies et ses désillusions. Sans amertume, elle évoque ses rapports difficiles avec l’Opéra de Paris, faits de hauts et de bas : comme celle de son ami marseillais Maurice Béjart, sa carrière illustrera une fois de plus l'adage selon lequel nul n’est prophète en son pays. C’est en effet de l’étranger que Régine Crespin garde ses plus beaux souvenirs de scène, San Francisco, New York, Buenos Aires et Bayreuth, Bayreuth où, après Germaine Lubin, elle fût la seule française a avoir triomphé de façon absolue.

En refermant ce joli livre, on n’a finalement qu’une envie : se précipiter sur les enregistrements de celle qui fût la plus grande cantatrice française du XXème siècle, notamment sur "l'album du 80ème anniversaire" édité chez EMI. Sa diction est exemplaire de clarté et d'intelligence, les sublimes contrastes entre les forte et les pianissimo dégagent une émotion extraordinaire.

Je recommande aussi à tous ceux qui s'intéressent à Régine Crespin deux excellents articles d'Hubert Stoecklin, sur Resmusica.com. Le premier retrace sa biographie :


Le second présente une analyse détaillée de sa discographie :




jeudi 26 mars 2009

Werther à Bastille

En 1900, Massenet achevait une version pour baryton de son Werther, composé à l'origine pour ténor. En changeant de tessiture, le héros de Massenet perd un peu de sa jeunesse mais gagne une gravité et une profondeur nouvelles.
 
C'est cette version que propose en ce moment l'Opéra de Paris, en reprenant une production très réussie de l'Opéra de Munich.
 
Ludovic Tézier (sur la photo) se révèle très convaincant, bien accompagné par une distribution honorable, à l'exception d'une Sophie criarde et affublée d'un affreux accent (Adriana Kucerova). Susan Graham, dont la voix est beaucoup plus belle, sait en revanche trouver le juste ton pour incarner une Charlotte émouvante.
 
Comme c’est souvent le cas à Bastille, la direction d’orchestre, un peu trop appuyée, couvre parfois la voix des chanteurs, en dépit des efforts sincères de Jean-François Verdier pour servir au mieux l’orchestration fluide et raffinée de Massenet.
 
Souvenons-nous qu’avant Massenet, le célèbre roman de Goethe avait fait l’objet de plusieurs adaptations à l’opéra : Mayr composa un Verter en 1794, Puccita un Werther en 1804 et enfin, le compositeur de Catherine de Guise, Carlo Coccia, un Carlotta e Verter en 1814. Ces oeuvres ont toutes sombré dans un triste oubli, éclipsées par le chef d'oeuvre de Massenet.
 

lundi 23 mars 2009

La Tétralogie à l'Opéra de Paris

Nicolas Joël, le nouveau directeur de l'Opéra de Paris, a dévoilé aujourd'hui une partie du programme 2009 / 2010. Votre fidèle serviteur, qui se rendra dimanche matin à Garnier, pour la présentation officielle aux abonnés de cette nouvelle saison, reviendra plus longuement sur cet événement très important.

Mireille, pour ouvrir la saison, marque le retour très attendu d'un répertoire français, injustement négligé depuis quelques années. Parmi les autres raretés (et il est vraiment triste de classer Mireille dans cette catégorie, même si c'est la réalité), je note La Ville morte de Korngold, merveilleux opéra viennois du début du XXème siècle.

Mais, après une saison 2008 / 2009 pauvre en stars, on frémit déjà de bonheur à l'idée d'aller écouter Natalie Dessay dans La Somnambule et La Bohème (Musette), Anna Netrebko et Rolando Villazon dans L'Elixir d'amour et Idoménée, Juan Diego Florez dans La Donna Del Lago, Jonas Kaufmann dans Werther, Marcelo Alvarez dans Andrea Chenier.

Cette nouvelle saison est aussi le retour de chanteurs français un peu moins connus mais de grand talent : Mireille Delunsch chantera Platée, Vincent Le Texier s'attaquera au rôle difficile de Wozzeck, Karine Deshayes interprètera Rosine dans Le Barbier de Séville et Ludovic Tézier, que nous applaudissons en ce moment dans Werther, chantera Don Carlo.

Et, pour la première fois depuis 50 ans, la Tétralogie à l'Opéra de Paris (L'Or du Rhin et La Walkyrie, qui seront complétés par Siegfried et Le Crépuscule des dieux en 2010 / 2011).

mercredi 4 mars 2009

L'opium de Philippe Jaroussky

Philippe Jaroussky, que l’on ne présente plus, investit un nouveau territoire musical avec ce disque, consacré aux mélodies françaises de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Opium, c’est le nom de l’album, emprunte son titre à une mélodie de Saint-Saëns, sans doute pour évoquer l’esprit voluptueux et volontiers onirique de la Belle Epoque.

Après les fastes de l’opéra baroque italien et les vocalises acrobatiques des castrats, Philippe Jaroussky nous prend la main pour nous conduire dans le salon de la duchesse de Guermantes ; on y joue la sonate de Vinteuil, Reynaldo Hahn est au piano ; Marcel Proust, assis non loin, lui jette des regards appuyés et complices.

La sélection comporte bien sûr plusieurs mélodies de Reynaldo, toutes très belles, mais aussi des raretés, notamment de Cécile Chaminade que je ne connaissais jusqu’alors que par ses œuvres pour le piano. Fauré, Chausson, Debussy sont aussi au rendez-vous.

Subtile, raffinée, toute en nuances, parfois fragile, éthérée voire éthérée, la mélodie française n’est guère aisée à aborder. Jaroussky déclare : J’ai choisi volontairement la prononciation la plus proche possible de la voix parlée actuelle, afin que les mots résonnent de la façon la plus naturelle dans l’imaginaire des auditeurs, en essayant d’écarter tout affect ou surinterprétation.

Par son respect du texte, la clarté de son timbre, la maîtrise totale de la technique, Jaroussky réussit une fois de plus son pari.
 

lundi 2 mars 2009

Un opéra pornographique

Une femme délaissée par son petit-bourgeois impuissant de mari se donne sur scène à un vigoureux ouvrier puis empoisonne son beau-père trop collant avec un plat de champignons à la mort-aux-rats.

Les cuivres se déchaînent et martèlent des rythmes de beuverie, d’orgasme et de crime. C’est immoral, plein de chairs flasques, de visages bouffis par l’alcool, de fureur vaginale inassouvie. Ca vous remue les tripes et les oreilles. Ce n’est pas franchement beau mais terriblement efficace. Du Tarantino avant l’heure. Affreux, sales et méchants au pays des soviets.

Un pédant triste et décati, assis près de moi à Bastille, susurre à sa voisine de gauche que « cette musique ne mène à rien ».

Staline avait paraît-il lui aussi détesté. Mais moi, j’adore !

Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch vient d’être présenté à Bastille, dans une production qui fera date. L’ovation du public est grandiose, ce n’est pas si fréquent et c’est parfaitement mérité.

Eva-Maria Westbroek tient le rôle avec fougue ; sa voix, chaude, puissante et expressive est somptueuse. Le reste de la distribution est absolument irréprochable et l’orchestre magistral. Bravo !

dimanche 15 février 2009

David LaChapelle à la Monnaie


Le musée de la Monnaie de Paris accueille jusqu'au 31 mai une vaste rétrospective du photographe américain David LaChapelle, la plus importante organisée à ce jour en France. Elle rassemble près de 200 tirages de l'artiste, parmi ses plus célèbres.
  
On remarque très vite que la démarche de LaChapelle va plus loin que l'esthétique kitsch ou pop souvent évoquée : derrière les couleurs flashy et les paradoxes apparents des mises en scène, percent les outrances de la société de consommation et de ses icônes, les stars ; l'hypocrisie des religions, à travers leur double message de lumière et de haine, revient aussi régulièrement.
  
Enfin, les clins d'oeil et hommages aux grands maîtres, en premier lieu desquels Michel-Ange, sont omniprésents. En témoigne le spectaculaire Déluge, inspiré directement de la fresque de la chapelle Sixtine.
  
S'il est un peu dommage que l'exiguité de certaines salles d'exposition empêche de profiter des oeuvres, l'achat du superbe catalogue permet de prolonger le plaisir à la maison en découvrant de nombreux autres clichés. Je conseille également d'aller visiter le site de l'artiste :

lundi 9 février 2009

Le Joueur à l'Opéra de Lyon

L'Opéra de Lyon présente la deuxième oeuvre lyrique de Serge Prokofiev (1929), inspirée par le roman de Dostoïevski. Le livret est du compositeur. L’action, qui se déroule en Allemagne, dans une ville d’eau imaginaire qui s’appelle Roulettenburg, met en scène un petit monde d'aristocrates dégénérés, obsédés par le jeu et l'argent facile.

La mise en scène, pleine de vivacité et d'intelligence, réussit à vivifier avec brio et humour une oeuvre, dont l'écriture vocale, marquée par de très longs parlandos, est plutôt aride.

Au troisième acte, entre en scène un personnage fabuleux : la grande tante Baboulenka, qui rappelle beaucoup la Comtesse, de la Dame de Pique. Servi par l'interprétation de premier plan de l'extraordinaire Marianna Tarasova, le personnage de cette vieille dame haute en couleurs, qui sort ses vérités à tout le monde mais finit par glisser à son tour dans la passion du jeu, fait finalement passer au second plan l'histoire d'amour un peu tarabiscotée entre Pauline, la jeune belle-fille du général, et Alexeï, aristocrate désargenté et arrogant -lui aussi servi par une interprétation très réussie de l'excellent Misha Didyk.

La direction de Kazushi Ono maintient avec succès le difficile équilibre entre le respect des voix (toutes irréprochables) et une partition d'orchestre puissante et colorée, pleine de rythmes violents et d'accords martelés aux cuivres.

C'est au total une soirée très réussie, qui fait vraiment regretter de n'être pas plus longtemps à Lyon pour découvrir les autres œuvres présentées dans le cadre du festival "Héros perdus" (voir site web de l'Opéra de Lyon).

mardi 3 février 2009

Madame Butterfly à Bastille

J'attendais avec impatience cette représentation dans la mise en scène de Robert Wilson, reprise d'une création à l'Opéra de Paris, il y a 15 ans.

Comme beaucoup, j'ai découvert Madame Butterfly avec le film de Frédéric Mitterand, travaillé sur le plan esthétique et en même temps fidèle aux codes du drame vériste.

L'approche de Wilson est très différente. La gravité austère et épurée des décors et des costumes, le jeu statique et chorégraphié des chanteurs inscrivent la mise en scène dans une recherche esthétique raffinée, sophistiquée, voire artificielle sur le théâtre et l'art décoratif japonais.

Le duo d'amour du premier acte se joue face à la scène. Butterfly et Pinkerton s'effleurent à peine et n'échangent pas un regard. La fièvre et la passion semblent bannies.

C'est, il me semble, au cours des deuxième et troisième actes que l'approche de Wilson montre sa redoutable efficacité : la cruauté du sort de Butterfly est en effet renforcée et magnifiée par la pureté dépouillée de l'approche scénographique, qui confère à l'opéra de Puccini une étoffe de tragédie antique.

Dans un tempo plutôt lent, l'orchestre de l'Opéra de Paris (dont les progrès accomplis au cours des dernières années ne cessent de me ravir) déploie des couleurs subtiles et raffinées et s'efforce de ne pas trop couvrir les voix des chanteurs.

Adina Nitescu est une Cio Cio San honnête dont le timbre n'est pas inoubliable. Carl Tanner, Pinkerton sans envergure, fatigué et bedonnant est sifflé à la fin de la représentation. Le reste est honnête, sans plus. Mais au final, ce manque de relief sert assez bien une mise en scène épurée et stylisée d'où l'excès est banni. Mais est-ce au chant de servir la mise en scène ?