dimanche 14 février 2021

Etienne Richard, professeur du Roi soleil


Sa Majesté, prenant un plaisir singulier à entendre toucher le clavecin et le toucher elle-même, elle a choisi Etienne Richard pour lui en montrer la méthode.

C'est en faisant des recherches aux Archives Nationales que le claveciniste Fabien Armengaud obtient la certitude de l'identité de celui qui fût quelque temps le professeur d'un jeune monarque de 19 ans, esthète, fougueux, ami de la musique et de la danse.

Etienne Richard, musicien méconnu, mystérieux, dont l'originalité des préludes, la poésie des allemandes, la mélancolie pleine de noblesse des sarabandes surprend, ravit et émeut, près de quatre siècles après avoir été composée.

Le legs d'Etienne Richard ne suffisant pas à nourrir un disque entier, Fabien Armengaud convoque plusieurs de ses prédécesseurs, contemporains ou successeurs, Marais, La Barre, Couperin, Rossi, d'Anglebert, composant un récital parfaitement ordonné, d'une grande tenue, à la sensibilité contenue et élégante.

Elève d'Hervé Niquet, fondateur de l'ensemble Le Concert Calotin, Fabien Armengaud vient d'être nommé directeur musicale et pédagogique de la Maîtrise du Centre de Musique Baroque de Versailles.

Le disque est publié sous le label L'Encelade, et sera disponible le 5 mars prochain.

mercredi 20 janvier 2021

Mahler, le tchèque

Comme beaucoup d'autres, j’ai découvert Mahler au cinéma, avec Mort à Venise, et le sublime adagietto de la 5ème symphonie.

Je me souviens aussi de la forte impression ressentie, quelques mois après, à l'écoute de la première symphonie. Parti en vacances dans le midi, j’avais emporté un petit poste de radio que mon oncle m’avait offert pour mon anniversaire et grâce auquel je pouvais écouter Concerto pour transistor, une émission qu’Eric Lipmann présentait le samedi soir, assez tard, sur Europe 1. Et à laquelle je dois une bonne partie de mes premières émotions musicales.

Lipmann avait passé le troisième mouvement de la Symphonie Titan, une marche funèbre fantasque où le thème de Frère Jacques est repris en canon d'une façon assez angoissante. Il expliqua, je m'en souviens encore, que l’inspiration de ce morceau était venue au compositeur du souvenir d’un dessin célèbre du dessinateur autrichien Moritz von Schwind, L’Enterrement du chasseur montrant les animaux de la forêt portant en cortège la dépouille de leur ennemi à fusil. Cette histoire, mais surtout la musique de Mahler me fît alors un effet saisissant. En tout cas sans commune mesure avec le lapin de Chantal Goya.

Peu de temps après cette découverte, un hasard du calendrier fît que les énergumènes de La Tribune des critiques de disques inscrivaient cette œuvre à leur programme. A l’issue d'une confrontation haute en couleurs, la version de Karel Ancerl avec la Philarmonie tchèque était définitivement élue référence. Haut la main devant Walter, Solti et Bernstein. C'est d'ailleurs toujours ma version préférée.

Dès le lendemain, je m'étais rendu rue Gambetta, à Poitiers où j'habitais alors, chez le vieux disquaire à blouse blanche de la Librairie des Etudiants. Ze vais voir mais ze vous promets rien me dit-il d'un air aussi sceptique qu'embarrassé. Mais au bout d'un bon quart d'heure, je le vis sortir triomphant de son capharnaüm, brandissant une pochette de 33 tours verdâtre, recouverte d'une bonne couche de poussière et toute écrite en tchèque : Ze l'ai trouvé !

C'est vrai qu'il zozotait assez fort et je ne peux m’empêcher de sourire quand je le revois m’apporter sa trouvaille, affirmant l’index levé : ze vous assure, seuls les tseks savent zouer cette musique.

Je me suis dit qu’il avait peut-être lui-aussi écouté l’émission, tout en restant intimement persuadé que son excellent zuzement n’avait pas besoin de l’avis des critiques professionnels.

Comme on ne trouvait pas d’autres enregistrements de Karel Ancerl, je me suis constitué au fil des années et des soldes une intégrale hétéroclite, la 3ème par Abravamel, la 4ème par Horenstein, un Maazel par ci, un Karajan par là. Puis j'ai abandonné l’écoute des symphonies de Mahler, attiré par d’autres répertoires. Peut-être aussi parce que ces interprétations, aussi prestigieuses soient-elles, m'avaient laissé sur ma faim. Le vieux disquaire avait certainement raison : il aurait fallu n'écouter que les chefs tchèques.

Tout ceci m'était plus ou moins sorti de la tête jusqu’à ce que je tombe, il y a quelques années, sur l’intégrale que Rafael Kubelik a gravée à la fin des années 60 chez Deutsche Grammophon, avec l’Orchestre de la Radio bavaroise.

Fils du grand violoniste Jan Kubelik, Rafael naît le 29 juin 1914 à Bychory, une des villes où Mahler passa une partie de sa jeunesse. Il étudie au conservatoire de Prague, est nommé très jeune directeur du théâtre national de Brno, puis, en 1942, directeur musical à la Philharmonie tchèque, succédant à Vaclav Talich.

À l'arrivée des communistes, il s'exile en Angleterre puis part aux Etats-Unis. Il devient alors directeur musical de l'Orchestre symphonique de Chicago. De retour en Europe, en 1961, il est nommé directeur musical de l'Orchestre de la Radio bavaroise, poste qu'il occupera pendant près de 20 ans, avant de se retirer en Suisse, où il décède en 1996.

Bien sûr, il y a cette grande fidélité au texte, ce souci du détail, cette expressivité à la fois généreuse et toujours maîtrisée, ces tempos rapides qui rythment les mouvements vifs et empêchent les mouvements lents de verser dans le pathos. Mais ce qui frappe le plus à l’écoute de ces enregistrements, c’est le sentiment, à la fois ému et serein, d’être face à quelque chose qui relève de l'évidence.

Kubelik maîtrise et comprend parfaitement les symphonies de Mahler, bien sûr, on le sait. Mais plus que cela, ce qu'on perçoit à l'écoute des disques, c'est tout l'amour qu'il leur porte. Et finalement, c'est peut-être là que se cache la vérité d'une œuvre, dans l’amour qu'on lui donne.

dimanche 17 janvier 2021

Guglielmo Ratcliff, opéra oublié de Mascagni

Il y a quelques semaines, j'ai découvert et écouté d'assez larges  extraits du Guglielmo Ratcliff de Mascagni, dont je n'avais jamais entendu parler. Le compositeur le considérait pourtant comme son meilleur opéra.

Après le triomphe de Cavalleria, en 1890, Mascagni composa deux autres opéras, L'amico Fritz en 1891, puis I Rantzau, en 1893, avant de remettre sur le métier le manuscrit de Guglielmo Ratcliff sur lequel il avait travaillé avant de composer Cavalleria.

Guglielmo est créé en février 1895 à la Scala, avec un grand succès, puis repris sur de nombreuses scènes, en Italie et un peu partout dans le monde, notamment à Amsterdam et Buenos-Aires. Mais comme la quasi totalité des opéras de Mascagni, il a totalement disparu des théâtres lyriques. On compte en effet les reprises sur les doigts d'une main, quelques unes en Italie dans les années 90, une production assez confidentielle à New-York en 2003, et c'est à peu près tout. L'une des raisons, parfois invoquée, de cette disparition, semblant être que le rôle-titre, d'une extrême difficulté, ne trouve plus de ténor prêt à relever le défi.

C'est une histoire très sombre, sur un livret tiré d'une pièce de Heinrich Heine, elle-même étroitement inspirée de l'atmosphère des romans de Walter Scott. Tous les ingrédients du drame gothique sont au rendez-vous : château et brumes lugubres, fantômes, passion aussi violente qu'insatisfaite, crimes et suicide final. 

Mi Macbeth mi Barbe-Bleue, Gugliemo Ratcliff est un nobliau écossais qui a la fâcheuse habitude d'assassiner tous ceux qui s'intéressent de trop près à une certaine Maria, dont il est fou amoureux mais qui le rejette désespérément. Jusqu'à ce que survienne un nouveau prétendant dénommé Douglas.

A l'acte 3, Ratcliff le provoque en duel et, comme les autres avant lui, le conduit à Black rock, un endroit absolument sinistre qui n'est pas sans rappeler la Gorge aux loups du Freïschutz. Le duel s'engage, Douglas appelle à son secours les fantômes des victimes des autres duels et prend le dessus sur Ratcliff, qui s'effondre. Mais au moment de lui porter le coup fatal, Douglas reconnait l'homme qui l'avait un jour sauvé d'une attaque de brigands....et lui laisse la vie sauve !

Seul sur scène, Ratcliff passe alors par tous les stades de la passion, colère, furie, découragement, délire, au cours d'un monologue d'une demi-heure, véritable scène de la folie masculine, d'une épouvantable difficulté vocale. Au milieu de laquelle, comme une pause sur image, Mascagni glisse un superbe et poignant intermezzo orchestral, un moment suspendu, d'une grande poésie, au cours duquel Ratcliff s'endort et voit en songe défiler des fantômes. Mais je crois que certains préféreront reconnaître quelque chose, ou plutôt quelque part, sur l'arc-en-ciel...

dimanche 27 décembre 2020

Chateaubriand à Grenade : un roman et deux opéras

La Maison de Chateaubriand consacre pour la première fois une exposition temporaire aux Aventures du dernier Abencerage, un délicieux roman, écrit en 1810, à la Vallée-aux-Loups.

Pour les raisons que l'on connait, le musée est actuellement fermé, mais l'exposition, aussi bien conçue que passionnante, a été prolongée jusqu'en avril 2021. Surtout, elle est accessible en ligne :

stories.hauts-de-seine.fr/romance-alhambra/

C’est à son retour de Jérusalem, alors qu’il s’arrête à Grenade, que Chateaubriand imagine Les Aventures du dernier Abencerage, histoire l'amour impossible entre une chrétienne et un prince musulman, quelques années après la chute de Grenade, en 1492.

Le thème n'est pas nouveau, et les événements de cette époque ont été déjà relatés par un récit de Ginés Perez de Hita, un poète espagnol, auteur, en 1597, d'une Histoire des guerres civiles de Grenade. L’ouvrage, qui connut un très grand succès, fût traduit en français une première fois en 1608. Madame de Lafayette s’en inspira pour écrire Zayde, et Florian pour Gonzalve de Cordoue, en 1791.

Et c'est de ce dernier roman, et non de celui de Chateaubriand, que Cherubini tira le sujet de son opéra, Les Abencerages ou l’Étendard de Grenade (1813).

L'intrigue se déroule au milieu du XVe siècle, à l’Alhambra, où deux tribus maures, les Abencerages et les Zégris, sont en conflit. Almanzor est amoureux de la princesse Noraïme, tous deux Abencerages. Alemar, chef des Zégris, aussi amoureux de la princesse, complote contre Almanzor, mais celui-ci est sauvé par son ennemi, le général espagnol Gonzalve de Cordoue.

L'opéra connait un grand succès. La critique publiée dans la Gazette de France salue notamment la partie instrumentale qui sans être jamais surchargée, est d’un travail tellement délicat et fin, qu’elle exige une exécution singulièrement nette et précise. Et le soir de la première, Napoléon et Marie-Louise font une apparition acclamée.

Profitons de ce billet pour dire quelques mots de Cherubini, dont la place dans l’histoire de la musique est paradoxale. Reconnu en son temps comme l’un des plus grands musiciens vivants et comme l’un des fondateurs d’un langage musical nouveau et de l’opéra moderne, il a été admiré par de nombreux compositeurs, et non des moindres, Beethoven, Weber, Schumann et Wagner. Berlioz, avec qui les rapports étaient particulièrement tendus, voyait en lui un modèle sous tous les rapports. Possédant à fond son métier, il se considérait lui-même comme un des fondateurs de l’école française dramatique qui, selon ses propres mots, réunit la mélodie italienne à l’harmonie allemande

Pourtant, il est aujourd’hui oublié, particulièrement en France. A l'exception de Médée, ressuscité par Maria Callas, sa musique n'est presque jamais jouée, et encore moins enregistrée. Plusieurs causes permettent sans doute d'expliquer ce désamour. La première est le triomphe de la musique allemande savante et de l’opéra romantique italien, qui n’ont pas laissé beaucoup de place aux compositeurs français de la première moitié du XIXe siècle. Qui connaît encore Méhul, Catel, Le Sueur, Grétry, Boieldieu et Gossec ? Plus largement, c’est toute la musique française de 1760 à 1830 qui a longtemps été jugée médiocre et tenue dans un profond mépris par les Français eux-mêmes. Certes, la redécouverte de ce répertoire est largement entreprise, notamment grâce au travail formidable de la Fondation Bru-Zane, mais elle commence à peine à toucher Cherubini.

La seconde raison est que Cherubini est difficile à classer : né à Florence, éduqué en Italie où il a connu ses premiers succès dans le domaine déclinant de l'opera seria, français d'adoption mais jugé trop italien par certains, trop français par d’autres (dont Napoléon), contemporain de Rossini et de Beethoven mais étranger à leur influence, il était prisonnier d'une pensée et d’un style classiques et se sentait égaré dans la période romantique dont il sut néanmoins traduire les premiers émois.

C'est en revanche du roman de Chateaubriand que s'inspire directement le livret d'un autre opéra, Aben-Hamet de Théodore Dubois.

Organiste, pédagogue et compositeur spécialiste de musique religieuse, Théodore Dubois (1837-1924) fût organiste à la Madeleine, directeur du Conservatoire, membre de l’Académie des beaux-arts. Compositeur aujourd’hui oublié, sa création est pourtant considérable, avec plus de 500 œuvres.

Aben-Hamet ne fut représenté que trois fois, au Théâtre Italien, en décembre 1884 et ne fut jamais repris. « Ce fut un réel succès, consacré par toute la presse, mais le théâtre était dans une situation telle que rien ne pouvait le sauver. Mon ouvrage ne fut joué que trois fois, après quoi le théâtre ferma, déclara le compositeur avec une certaine amertume.

En mars 2014, 130 ans après les trois représentations d’Aben-Hamet, Jean-Claude Malgoire décida de montrer à nouveau l’opéra de Théodore Dubois, à l'Atelier lyrique de Tourcoing. Le matériel d’orchestre ayant disparu, Jean-Claude Malgoire et Vincent Boyer ont ressuscité l’œuvre à partir de la partition piano et chant. Un travail colossal, à partir des archives familiales et des traités d’orchestration, a permis de restituer les traits d’harmonie de l’époque du compositeur et de revoir la traduction française du livret original en italien, dont l’intolérance religieuse pouvait choquer.

C’est un orchestre très complet, déclara Jean-Claude Malgoire en 2014, avec beaucoup de couleurs, de la harpe, des percussions claires… Cette musique scintille. De plus, le saxophone apparaît dans ces années-là. Dubois l’utilisait beaucoup. Je l’ai adopté aussi. Pour le plus grand bonheur du public de l'Atelier lyrique.


Sur Chateaubriand, la musique et l'opéra :

https://jefopera.blogspot.com/2018/04/chateaubriand-la-musique-et-lopera.html

Sur Donizetti et Grenade :

https://jefopera.blogspot.com/2016/11/donizetti-et-grenade.html

jeudi 3 décembre 2020

Wagner, L'Anneau du Nibelung, Solti, 1958-1965

Terminons cette première série avec un coffret mythique.

En 1958, Decca décidait de procéder au premier enregistrement studio de La Tétralogie.

L’ampleur du projet, le résultat sonore obtenu, supérieur à tout ce qui existait précédemment, une distribution exceptionnelle, inégalée, marquaient une étape dans l’histoire du disque.

On ira bien sûr découvrir les intégrales bayreuthiennes (Böhm, Krauss), celle de Karajan avec Berlin, mais pour toujours revenir à cet enregistrement qui n'a pas pris une ride.

Somptueux, le Philarmonique de Vienne déborde de couleurs, sous la baguette d'un Solti fougueux, étincelant, à la direction implacable. La prise de son Decca est à couper le souffle : on n'a à mon sens jamais fait mieux. Bien sûr, certains artistes ont quand même vieilli, et il est dommage qu'un même rôle soit tenu par plusieurs chanteurs. Mais retrouvera-t-on jamais un tel plateau vocal ?

Wotan : Hans Hotter, George London

Siegfried : Wolfgang Windgassen

Brünnhilde : Birgit Nilsson

Sieglinde : Régine Crespin

Siegmund : James King

Gunther : Dietrich Fischer-Dieskau

Fricka : Kirsten Flagstad, Christa Ludwig

Donner : Eberhard Waechter

Alberich : Gustav Neidlinger

Hunding : Gottlob Frick

L'oiseau de la forêt : Joan Sutherland

Woglinde : Lucia Popp

mercredi 2 décembre 2020

Verdi, Otello, Serafin, 1961

Pourquoi cette version, avec un orchestre de l'Opéra de Rome aux cordes acides et aux cuivres claironnant, quand on dispose des enregistrements de Karajan avec Berlin et Vienne, de celui de Levine avec New-York (Levine) ou du disque légendaire de Toscanini avec son orchestre de la NBC ?

D'abord pour Tullio Serafin, qui va lentement (pouvait-il d'ailleurs vraiment faire autrement avec une telle phalange  ?), mais avec une immense tenue et un métier qui parviennent à sauver les meubles. 

Mais surtout pour les trois immenses artistes, qui nous donnent une leçon de chant aussi magistrale que bouleversante : Leonie Rysanek, Desdemone exemplaire de rigueur stylistique et de technicité, Tito Gobbi, inoubliable Iago, et Jon Vickers, bien sûr, dans sa gloire, au sommet de sa carrière, insurpassable et insurpassé. Il justifie à lui seul l'achat de ce coffret qui nous ramène, bien que ce ne soit pas le cas, aux plaisirs âpres et secrets des bandes pirates.

Desdemona : Leonie Rysanek 

Otello : Jon Vickers

Iago : Tito Gobbi

Orchestre de l'Opéra de Rome, Tullio Serafin, 1961

mardi 1 décembre 2020

Korngold, La Ville morte, Leinsdorf, 1975

Ecrite par un jeune homme de 23 ans, créée à Cologne et Hambourg en 1920, cet opéra unique en son genre est inspiré de Bruges-la-Morte, un texte symboliste assez morbide de Georges Rodenbach, qui décrit les visions fantasmagoriques d'un veuf rencontrant une jeune femme en qui il croit retrouver son épouse disparue. Oscillant entre songe et réalité, extase et paranoïa, mémoire et amnésie, le héros finit par s'enfoncer dans une spirale schizophrène, avant de se réveiller, et de décider de quitter définitivement Bruges la morte et ses fantômes.

C'est une œuvre très particulière, étrange, envoutante, où l’intimité du drame qui se joue contraste constamment avec une écriture orchestrale démesurée, qui réussit une fusion géniale entre les diverses esthétiques musicales du début du 20ème siècle. Une musique où l'on retrouve, comme le dit Kaminski, une virtuosité de l'orchestration, volontiers saturée de timbres et de contrastes, un langage harmonique touchant aux limites du système tonal, une exubérance rythmique où l'on devine des influences surprenantes (Stravinsky notamment), la technique du leitmotiv très développée, une brillante écriture vocale, autant à l'aise dans la mélodie infinie wagnérienne, revue et corrigée par Richard Strauss, que dans la pâtisserie viennoise.

Chassé de Vienne par la montée du nazisme, le génial Korngold s'installera à Hollywood et se consacrera à l'écriture de musiques de films. Il a écrit cinq autres opéras, mais seule La Ville Morte s'est aujourd'hui imposée à l'affiche des théâtres d'opéra. Sa discographie reste pourtant modeste, et reste encore largement dominée par l'excellente version gravée par  Erich Leinsdorf dans les années 70

Paul : René Kollo

Marietta : Carol Neblett

Franck : Benjamin Luxon

Fritz : Hermann Prey

Orchestre de la radio bavaroise, Erich Leinsdorf, 1975

lundi 30 novembre 2020

Leo Nucci, Bel canto arias, 2000

Est-il vraiment besoin de présenter le baryton italien, qui vient de fêter allègrement ses 76 ans ?

Après ses débuts en 1967 au Théâtre expérimental de Spolète dans le rôle de Figaro, Leo Nucci effectue ses vrais débuts, dans le même rôle, en 1977, à la Scala de Milan. Dès 1978, il est appelé par Covent Garden pour Luisa Miller, puis au Met pour Un Bal masqué.

Le chanteur est alors réclamé par les plus grandes scènes du monde, et le succès est partout au rendez-vous. Leo Nucci aborde les plus grands rôles du répertoire, Gérard (Andrea Chénier), Posa (Don Carlo), Nabucco, Luna (Il Trovatore), Figaro (Le Barbier de Séville) et Macbeth. 

Rigoletto reste toutefois son cheval de bataille : il tiendra le rôle dit-on plus de 440 fois ! Comme un soir de juillet 2011, à Orange, où il trisse le fameux air de La vendetta, comme il l'avait déjà fait à Marseille en 1983 devant un public survolté, qui hurlait, applaudissait avec frénésie et tapait des pieds dans un tel fracas que le directeur a craint un moment que le plancher ne s'effondre. 

Leo Nucci a peu enregistré de récitals : deux programmes Verdi chez Decca, et sans doute quelques enregistrements pris sur le vif. Car, fondamentalement, le baryton est une bête de scène et c’est là, voire au DVD qu’il faut le voir et l’écouter chanter.

Dans ce récital, Leo propose un choix d'airs particulièrement réussi, puisé dans des opéras de Bellini, Donizetti, Verdi et Rossini un peu délaissés, comme Il Pirata, Beatrice di Tenda (Bellini), Poliuto, Dom Sebastien et Il Duca d'Alba (Donizetti). 

Puissance, intensité, timbre de velours, intelligence des textes, tout y est, et même davantage. Au surplus, parfaitement enregistré (c'est du Decca....), accompagné vaillamment par Gianfranco Masini à la tête de l'English Chamber Orchestra, ce disque est un un pur bonheur.

samedi 28 novembre 2020

Donizetti, Lucia Di Lammermoor, Bonynge, 1972

Nous sommes à Londres, dans les années 50. 

La jeune soprano Joan Sutherland rencontre un certain Richard Bonynge, chef d'orchestre. Il lui fait découvrir le répertoire belcantiste, dont il est passionné, et l'incite à explorer des rôles de colorature. 

La complicité artistique devient de plus en plus forte entre les deux, et ce qui devait arriver arrive : ils tombent amoureux puis se marient ! Je ne sais pas s'ils eurent beaucoup d'enfants, mais de leur collaboration, nait une prodigieuse aventure artistique et discographique.

En 1972, parait cette Lucia Di Lammermoor, généralement reconnue comme l'une des toutes plus belles versions du chef-d'œuvre de Donizetti. 

Reconnaissons qu'avec Luciano Pavarotti, Nicolaï Ghiaurov, Sherill Milnes et Huguette Tourangeau, la diva pouvait difficilement être mieux entourée. 

Lucia : Joan Sutherland

Edgardo : Luciano Pavarotti

Raimondo : Nicolaï Ghiaurov

Enrico : Sherill Milnes

Alisa : Huguette Tourangeau

Orchestre de Covent Garden, Richard Bonynge, 1972


vendredi 27 novembre 2020

Beethoven, Fidelio, Klemperer, 1962

Malade, Otto Klemperer n'avait pu enregistrer Don Giovanni, ce qui nous a valu la version de Carlo Maria Giulini avec laquelle cette série s'est ouverte.

Nous retrouvons ici le vieux chef allemand, dans le Fidelio de Beethoven, accompagné d'une magnifique équipe de chanteurs. 

Christa Ludwig, d'abord, qui montre qu'une mezzo peut parfaitement, dans le rôle de Leonora, se hisser au niveau de ses collègues sopranos. Et puis, bien sûr, Jon Vickers, insurpassé dans son incarnation bouleversante du prisonnier Florestan.

Une tradition aux origines un peu mystérieuses veut qu'on donne l'ouverture Leonore III juste avant ou en plein milieu du second acte de Fidelio. Sans doute afin d'éviter de couper inutilement l'action, Klemperer attend la fin de l'opéra, et nous en donne une version d'anthologie, à la tête de "son" Philarmonia chauffé à blanc.

Florestan : Jon Vickers

Leonore : Christa Ludwig

Pizarro : Walter Berry

Rocco : Gottlob Frick

Orchestre Philarmonia, Otto Klemperer, 1962