lundi 2 avril 2018

Chateaubriand, la musique et l'opéra

Chateaubriand aimait-il la musique ?
  
J'avais eu l'idée de faire un billet sur le sujet après avoir visité l'an dernier La Vallée aux loups, me disant qu'un tel génie, qui avait vécu et écrit durant la période la plus féconde de l'histoire de la musique, avait certainement assisté à des concerts, rencontré des musiciens, décrit ses impressions et livré quelques anecdotes.
  
Les premières recherches sur internet n'avaient rien donné, pas même l'ombre d'une piste. C'est alors que je pris les Mémoires d'outre-tombe et me lançai dans l'aventure. Il y a avait d'ailleurs longtemps que je souhaitais les lire en entier, d'une traite, et la visite de la Vallée-aux-Loups n'avait fait que raviver ce désir.
  
Les Mémoires ne m'étaient pas inconnus, car j'en avais lu de larges extraits, au lycée, mais surtout au cours du séminaire de littérature qu'animait à Sciences Po le professeur Richard Dubreuil, à la mémoire de qui je voudrais dédier ce billet.
  
Le travail ne fût guère harassant, car Chateaubriand ne parle jamais de musique. Les rares références aux compositeurs et cantatrices de l'époque surgissent le plus souvent dans le texte de façon anecdotique, à l'appui de propos sur un sujet différent. De sorte qu'il s'est révélé impossible de savoir quels étaient les goûts musicaux de l'écrivain. Je m'attendais à une collecte fournie et sérieuse, elle fût fort brève, mais néanmoins amusante.

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Parti pour l'Amérique à la recherche du passage du Nord-Ouest, Chateaubriand campe avec les Indiens, manque de se noyer dans les chutes du Niagara et découvre le lac Onondaga. En route, il reçoit l'hospitalité de colons européens :
  
J'y trouvais souvent une famille avec les élégances de l'Europe, raconte-t-il : des meubles d'acajou, un piano, des tapis, des glaces ; les filles de mon hôte, en beaux cheveux blonds annelés, chantaient au piano le duo de Pandolfetto de Paisiello ou un cantabile de Cimarosa, le tout à la vue du désert, et quelquefois au murmure d'une cascade
  
Le duo de Pandolfetto est extrait de Gli Zingari in fiera, un opéra créé en 1789 avec succès, dont certains airs devinrent des "tubes".
  
Rentré d'Amérique, Chateaubriand fuit la Révolution et ses massacres, et trouve refuge en Angleterre. Il s'installe à la campagne, chez le révérend Ives, et donne des leçons de français à sa fille. Bien sûr, les deux jeunes gens tombent amoureux l'un de l'autre. François-René est captivé par la voix de la jeune Charlotte, qui chantait comme aujourd'hui Madame Pasta -la créatrice du rôle de Norma.
  
Un peu plus loin, il cite brièvement Sacchini, compositeur prolixe d'opéras napolitains, qui vécut à la seconde moitié du XVIIIème siècle.

Les années passent et nous voici sous la Restauration. Louis XVIII vient de nommer Chateaubriand ambassadeur à Berlin.
  
A l'Opéra, le diplomate cause avec les princesses et recueille les impressions du roi, Frédéric-Guillaume III, qui lui avoue tout bas sa détestation de Rossini et son amour pour Gluck. il s'étendait en lamentations sur la décadence de l'art surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique : il me confiait qu'il n'osait dire cela qu'à moi, à cause des personnes qui l'environnaient. Et encore ne connaissait-il pas la Bartoli.
  
Quelques jours plus tard, il rencontre Spontini et fait un amusant portrait de sa femme :
   
M. Spontini, l'auteur de La Vestale, était à la direction de l'opéra. Madame Spontini, fille de M. Erard, était agréable, mais elle semblait expier la volubilité du langage des femmes par la lenteur qu'elle mettait à parler ; chaque mot divisé en syllabes expirait sur ses lèvres ; si elle avait voulu vous dire : Je vous aime, l'amour d'un Français aurait pu s'envoler entre le commencement et la fin de ces trois mots.
  
En 1829, Chateaubriand est nommé ambassadeur à Rome. Il assiste aux obsèques du pape Léon XII et entend le Dies Irae de Fioravanti, qu'il compare avantageusement à la musique de Rossini. Né à Rome en 1770, Valentino Fioravanti avait commencé sa carrière en composant des opéras bouffe dans le style de Cimarosa, avant d'être nommé, en 1810, maître de la Chapelle pontificale. Ses compositions sont toutes tombées dans l'oubli, ce qui n'est pas le cas de celles de Rossini....
  
A la Chapelle Sixtine, il entend le Miserere d'Allegri et écrit à Madame Récamier : Je me souvenais que vous m'aviez parlé de cette cérémonie et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché. 
  
A la fin des Mémoires, dans un paragraphe assez ironique sur les talents des poétesses et romancières, Chateaubriand, voulant illustrer le manque d'originalité de l'inspiration de ces dames, écrit : l'amour ne redit que des hymnes empruntés : cela rappelle ce que l'on raconte de madame Malibran : lorsqu'elle voulait faire connaître un oiseau dont elle avait oublié le nom, elle en imitait le chant.
  

3 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Ce n'était donc pas un passionné de musique et d'opéra...
A l'inverse de Stendhal pour qui "La bonne musique ne se trompe pas, et va droit au fond de l'âme chercher le chagrin qui nous dévore"
Je pense bien sur à sa savoureuse "Vie de Rossini" (1824)
Amitiés
JC

jefopera@gmail.com a dit…

Je me suis fait exactement la même réflexion !

Pierredu29 a dit…

Absolument passionnant, merci pour ce travail érudit.