vendredi 2 février 2018

Le Cercle de craie : création française, à Lyon, d'un opéra méconnu d'Alexander von Zemlinsky

L’Opéra de Lyon vient d’inscrire à son répertoire une œuvre inédite en France : Le Cercle de craie, un opéra d’Alexander von Zemlinsky composé en 1932.
  
Tout d’abord, deux mots sur le compositeur.
  
Né à Vienne en 1871, beau-frère de Schönberg, ami de Mahler, directeur de l’Opéra national de  Prague, il rejoint à la fin des années 20 l’ensemble d’avant-garde d’Otto Klemperer, au Krolloper de Berlin, où il dirige la première de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, de Kurt Weill.
  
Après l’Anschluss, il part s’installer aux États-Unis, où il mourra, méconnu, en 1942. On ne le connait guère, en France, que pour sa Symphonie lyrique, une très belle page d’inspiration post-romantique pour soprano, baryton et orchestre, écrite en 1922, sur des poèmes de Rabindranath Tagore.
  
Pour Der Kreidekreis, son septième et dernier opéra achevé, le choix du musicien s’est porté sur une pièce à succès jouée en Allemagne depuis 1925, Le Cercle de craie, de Klabund -dont Brecht fera aussi sa propre version, en 1945, avec Le Cercle de craie caucasien.
  
L’intrigue est tirée d’une vieille histoire chinoise du XIIIe siècle, voisine de celle, bien connue, du Jugement de Salomon.
  
Tschang-Ling est une pauvre fille, dont le père a été ruiné et poussé au suicide par un vieux fonctionnaire, riche et véreux. Sa mère, qui n’a pas de quoi la nourrir, la vend à un eunuque qui tient un bordel. La jeune fille plait d'emblée à deux habitués du bobinard : le jeune prince héritier et un vieux cochon plein aux as, qui n’est autre que le fonctionnaire qui a ruiné son père !
 
Le maquereau met la virginité de la fille aux enchères, et c’est le vieillard qui remporte la mise. Sur ce, la pauvre Tschang s’endort et rève que le jeune prince la prend dans ses bras… Mais c’est dans ceux du fonctionnaire qu’elle quitte le boxon le lendemain. Il la ramène chez lui, en tombe peu à peu amoureux, devient même gentil avec elle et la prend comme deuxième épouse.
 
Nous voici quelques années plus tard. La jeune Tschang a accouché d’un garçon, et se heurte à la haine féroce de la première épouse, une mégère stérile, hargneuse et infidèle, qui décide, lorsqu’elle apprend que son époux s’apprête à demander le divorce, de lui faire avaler le bouillon de onze heures. Pépé boit la potion et meurt sur le coup. La mégère crie au secours, fait accuser la pauvre Tschang-Ling et lui pique le bébé, qu’elle fait passer pour le sien ; elle peut ainsi récupérer l’héritage.
  
S’ensuit le procès. Corrompu par l'empoisonneuse, le juge condamne Tschang-Ling à mort et reconnaît l’enfant comme étant celui de la première épouse.
  
Mais un coup de théâtre va venir tout remettre en cause. Des hérauts annoncent la mort de l’empereur et l'accession au trône du prince héritier, lequel gracie les condamnés et réexamine les dossiers jugés. Lorsque Tschang-Lingil est présentée devant lui, il reconnait immédiatement la jeune fille du bordel, lui avoue qu’il a profité de son sommeil pour la posséder, et que c'est donc lui le père de l’enfant ! Sans le côté crapoteux de l'affaire, on serait presque au Boulevard.
  
Sur ce livret finalement fort bien ficelé, où sous des airs de conte de fées transparait une violente critique sociale, Zemlinsky a composé une musique très originale, inspirée des rengaines "Berlin années 20" de Kurt Weill, mâtinée d’harmonies orientalisantes et ponctuée d’élans symphoniques que ni Strauss ni Korngold n’auraient reniés. On se croit parfois dans Turandot (notamment à la fin de l'opéra), parfois dans Lady Macbeth de Mzensk, Wozzeck ou Intermezzo, mais d'un assemblage à première vue improbable, se dégage une impression de cohérence et d'homogénéité, qui finit de convaincre du grand talent de Zemlinsky.
   
A la tête d’un Orchestre national de l’Opéra de Lyon en très grande forme, Lothar Koenigs conduit l’affaire d’une main de maître. La jeune Lauri Vasar épouse parfaitement le rôle de Tschang Ling, au milieu d’un plateau vocal d’excellent niveau, et dans une mise en scène intelligente, soignée et efficace de Richard Brunel.
  
Un sans-faute absolu, qui me ravit sans toutefois m’étonner, l’Opéra de Lyon m’ayant toujours habitué à ce haut niveau de qualité artistique.



1 commentaire:

Jean Claude Mazaud a dit…

J'ai souvenir de la pièce de Bretch "le cercle de craie caucasien" vue il y a une vingtaine d'années au théatre de la Colline et qui m'avait fortement impressionné......
L'extrait de l'opéra proposé m'a plutot convaincu...
Les Lyonnais ont bien de la chance !
Amitiés de JC