vendredi 10 novembre 2017

La Défense de Titus

La Clémence de Titus est à l'affiche à l'Opéra de Paris. Excellente occasion pour tordre le cou à la série de poncifs qui entourent cette oeuvre, que j'ai toujours trouvée superbe mais qui reste décriée, au motif ressassé qu’elle aurait été bâclée en trois semaines par un Mozart malade et épuisé, qui n'aurait accepté de la composer que parce qu'il était à court d’argent.
  
Déjà, ce mépris à peine voilé attaché à une œuvre de commande, qui sous-entend que la musique serait par nature belle et noble quand elle est gratuite et de mauvaise qualité quand elle répond à une commande rémunérée.
  
Je ne m’attarderai pas sur cet argument qui relève d’une méconnaissance affligeante de l’histoire de la musique, en rappelant juste que la quasi-totalité de l’œuvre de Mozart répond à des commandes et qu’à l’exception de Wagner, les compositeurs d’opéras ont pratiquement tous également travaillé sur commande. Aïda est l’un des plus beaux opéras de Verdi, peut-être le plus populaire, et c’est aussi celui qui lui rapporta le plus d’argent.
  
S’il n’y a aucun lien entre la valeur d’une œuvre musicale et le fait que sa composition réponde à une commande, il n’y a en a pas davantage entre sa qualité et la rapidité de son écriture. On sait que Bach, Mozart et Rossini, pour ne citer qu’eux, composaient si vite que les copistes ne parvenaient pas toujours à les suivre. A l’inverse, combien d’obscurs tacherons ont sué des années sur de mauvaises partitions, qui finirent leurs jours oubliées au fond d’un grenier.
  
Au magasin des lieux communs, on trouve aussi l’idée que La Clémence serait mal construite, sur le schéma « figé et périmé » de l’opera seria.
  
Là encore l’argument ne tient pas la route. On ne peut nier que l’opera seria obéit à des conventions formelles strictes, mais il en est finalement de même de la plupart des genres musicaux : le singspiel, l’opéra bouffe mais également l’oratorio ou la musique sacrée respectent eux aussi des règles rigoureuses. Et, surtout, mais faut-il encore le rappeler, de l’opera seria au quatuor à cordes, le génie de Mozart transcende toutes les formes.
  
Il aurait été me semble-t-il plus intéressant de critiquer La Clémence de Titus en la comparant à des œuvres contemporaines de même style.
  
La concurrence de Mozart répondait alors aux noms de Jommelli et Salieri, musiciens qui avaient sans doute du métier, mais du génie, certainement pas. Ce qui n’était pas le cas de Haydn et de Glück (lequel a lui-même écrit une Clémence de Titus sur le même livret que celle de Mozart) auxquels, toutefois, je ne pense pas faire injure en affirmant qu’aucun de leurs opéras ne possède la force expressive et la beauté musicale de La Clémence de Mozart.
  
Si l’on se tourne cette fois vers les autres opéras seria de Mozart, Mitridate et Lucio Silla, œuvres charmantes et là encore sans doute bien supérieures à ce que produisait la concurrence, on découvre une succession d’arias pour la plupart très jolis, mais dont aucun ne possède la liberté de forme et la force expressive de ceux de La Clémence. Surtout, dans aucun de ces deux opéras, Mozart adolescent, n'a encore déployé le génie dramatique unique avec lequel il saura, dans ses opéras ultérieurs, bâtir les ensembles vocaux. Il faudra pour cela attendre Idomeneo, finalement le seul opéra avec lequel une comparaison pertinente pourrait être faite.
  
Revenons à notre littérature, qui reproche encore à La Clémence la « pauvreté de l’accompagnement orchestral de ses arias ». Derrière cela, la même idée du travail bâclé.
  
L’argument ne me semble guère plus solide que les précédents. Mozart, dans ses dernières années, évolue vers un style à la fois plus dépouillé et d’une grande profondeur expressive. C’est particulièrement net dans La Flûte Enchantée, le dernier concerto pour piano, le quintette avec clarinette et le concerto pour clarinette. Des œuvres sublimes, sobres peut-être, mais pauvres certainement pas.
  
Un style ultime et un instrument associés à la rencontre que fît Mozart, à la fin de sa vie, avec Anton Stadler, un musicien de l’orchestre de Vienne, franc-maçon et bon vivant comme lui. Mozart admirait beaucoup Stadler et écrivit pour lui les superbes solos pour clarinette de plusieurs airs de La Clémence de Titus laquelle, au final, me semble trouver tout naturellement sa place entre les derniers concertos, le quintette avec clarinette et La Flûte Enchantée.
  
Depuis quelques décennies, en partie à la faveur du renouveau de l’opéra baroque, La Clémence est montée partout et régulièrement enregistrée, sinon autant que les autres chefs-d’œuvre, du moins largement plus que les opéras de jeunesse. Les chanteurs, les chefs et les metteurs en scène ne cessent de s’y intéresser. Elle est d'ailleurs l'un des opéras de Mozart où le travail du metteur en scène revêt une importance particulière, notamment pour atténuer les rigidités inhérentes aux conventions de l'opéra seria. Ah, enfin une critique me direz-vous ! Quelques raideurs dans les développements dramatiques, je le concède, mais c'est la seule réserve que j'accepte d'entendre. Et elle n'est pas bien lourde.
  

1 commentaire:

Jean Claude Mazaud a dit…

Je partage ton admiration pour "La Clemence de Titus"...Vu assez récemment, en video, celle du Palais Garnier de 2005, sous la direction de Cambreling, avec entre autres une superbe Susan Graham dans le rôle de Sextus.
Amitiés
JC