jeudi 24 août 2017

L'amour, toujours l'amour (Gay Opera 6/6)

Pour terminer cette série, passons en revue quelques opéras mettant en scène des personnages homos. A défaut de meilleure approche, nous allons suivre la chronologie, car c’est au fil des années que les amours gay ont pu passer de la pénombre à la lumière.
  
Commençons avec le Don Giovanni de Mozart (1787), où certains ont vu, dans le personnage de Leporello, l’archétype du gay amoureux d'un homme à femmes, d'autres percevant dans Don Giovanni celui de l'homosexuel refoulé qui multiplie les conquêtes féminines pour se persuader qu’il n’en est pas un. 
  
Je ne sais pas vraiment quoi penser de ces théories mais me suis dit que c'est peut-être ce qu'a voulu nous faire saisir Joseph Losey, en mettant sur scène un mystérieux valet tout habillé de noir, qui ne parle ni ne chante mais est toujours là, dans l’ombre des personnages.
   

  
Dans le Don Carlos de Verdi (1867), comment ne pas être ému par le lien très puissant qui unit les deux personnages principaux, Carlos et Rodrigue ? 
  
Dès le début, dans leur duo du premier tableau, unisson enflammé où les voix se couvrent, s'entremêlent et se confondent dans un cri d'amour puissant, les deux amis jurent de se vouer l'un à l'autre pour la vie et pour la mort.
  
Puis, à la fin du troisième acte, lorsque Rodrigue expire dans les bras de Carlos et lui dit : Il faut nous dire adieu, Dieu permet encore qu'on s'aime près de lui quand on est au ciel, mon Carlos, je meurs pour toi. C'est une scène bouleversante, où la musique de Verdi nous révèle ce que les mots ne pouvaient, à cette époque, nous dire plus directement.
  


Un an plus tard, était créé à Prague un opéra aussi beau qu'aujourd'hui scandaleusement absent des grandes scènes, Dalibor de Bedrich Smetana (1868).
  
Un chevalier, Dalibor, est traduit en jugement devant le roi Vadislav pour avoir attaqué le château et tué le Burgrave. Dalibor explique à ses juges qu’il a voulu venger la mort de son ami Zdenek, un jeune violoniste assassiné précédemment par le Burgrave. Il est pourtant condamné à la prison à vie. Entre temps, la sœur du Burgrave, Milada, tombe amoureuse de Dalibor et se jure de le sauver.

Déguisée en joueur de luth, elle parvient à apporter à Dalibor un violon dans sa cellule. Celui-ci, qui croit voir le fantôme de Zdenek, prend Milada dans ses bras et lui crie son amour.
  
Mais l’évasion de Dalibor échoue, et Milada est mortellement blessée par les soldats du roi Vadislav. Croyant perdre une seconde fois son ami, Dalibor se précipite sur l’épée du chef des gardes et meurt en prononçant les noms de Milada et Zdenek. Le rideau tombe.
  


La nature des relations entre Dalibor et Zdenek ne fait ici aucun doute, et si elle reste voilée dans les termes, son évocation est bien moins cryptée qu’elle ne peut l’être, par exemple, dans Eugène Onéguine de Tchaïkovsky (1878).
   
Dominique Fernandez, dans son analyse de l'opéra, fait remarquer que seule l’attirance qu’éprouve Onéguine pour Lensky permet de comprendre pourquoi, au premier acte, le premier rejette les avances de Tatiana puis, au deuxième, courtise effrontément Olga, la fiancée de son ami. Jalousie, peur des commérages ? C'est en tout cas l’hypothèse qu’a choisie Krzysztof Warlikowski dans sa mise en scène de l’œuvre, en 2007, à Munich.
  
Pour saisir ce qui se passe vraiment entre les deux personnages, il n'y a d'ailleurs qu'à écouter le très beau duo du deuxième acte entre Lensky et Onéguine, au cours duquel, comme dans celui de Don Carlos, les voix se couvrent, se caressent et s'entremêlent.
  
Mais revenons à Verdi, avec Otello (1887). Plusieurs metteurs en scène (Laurence Oliver et Francisco Zeffirelli par exemple), que ce soit au théâtre pour la pièce de Shakespeare ou à l’opéra, ont clairement montré que la clef du drame réside dans l’amour que porte Iago à Otello.
  
Un amour sans lequel il serait difficile de comprendre ses motivations : la jalousie envers Cassio ? La pièce se terminerait au premier acte au cours duquel Cassio est destitué. La haine d'Otello ? Pourquoi alors faire tuer Desdémone plutôt que celui qu'il hait ? Il est évident que la fameuse réplique de Iago Monseigneur vous savez que je vous aime est la véritable clef du drame.
  
Terry Hands, célèbre metteur en scène britannique, spécialiste de Shakespeare, qui avait signé une production d'Otello à l'Opéra Garnier en 1976, avait également la même vision : à la fin du troisième acte, Iago, après avoir dit Ecco il leone, prenait Otello dans ses bras et l'étreignait contre sa poitrine.
  

  
Avec le XXème siècle, le paysage s’éclaircit et les personnages gay apparaissent plus clairement. Comme, par exemple, la comtesse von Geschwitz, qui tombe sous le charme de Lulu jusqu'à attraper le choléra pour la sauver (Berg, Lulu, 1929).
  
Tirée d'un roman grivois de Pierre Louÿs, Les Aventures du roi Pausole, opérette d’Arthur Honegger (1930), met en scène Mirabelle, une femme qui choisit délibérément de s'habiller en homme, et qui prend son plaisir de préférence avec les dames, mais sans nécessairement exclure le sexe opposé. Mirabelle chante même un hymne au travestissement, système assez malin, qui permet à ceux qui aiment le féminin d'aimer quand même le masculin.
  
Dans Billy Budd de Benjamin Britten (1964), d'après le roman de Melville, le sujet est sans équivoque.
  
Billy Budd, jeune matelot enrôlé de force par la marine britannique au temps des guerres napoléoniennes, excite le désir du capitaine Claggart, personnage refoulé et sadique qui, faute de posséder Billy, l'accuse à tort de trahison. Paralysé par son bégaiement, Billy frappe Claggart et le tue devant le capitaine, qui ne réussit pas à le sauver de la pendaison, mais restera hanté par cette injustice jusqu'à la fin de ses jours.
  
Avec Billy Budd, on abandonne les non-dits et les interprétations qui en découlent pour avancer à découvert sur le chemin des certitudes. L’homosexualité de Claggart, déjà flagrante dans le roman de Melville, l’est encore davantage dans l’opéra. Et, à la question de savoir si les motivations du capitaine sont elles aussi amoureuses, la musique de Britten, dans une des scènes clés de l’œuvre, répond clairement par l’affirmative.
  
  
   
The Knot Garden (1970), de Michael Tippett, met en scène un couple gay : Mel, un écrivain noir, et Dov, un musicien blanc, qui surgissent sur scène et viennent troubler une séance de psychanalyse entre le docteur Mangus et sa jeune patiente.
  
En 1995, Harvey Milk, composé par Stewart Wallace sur un livret Michael Korie, raconte l'histoire du célèbre homme politique américain, pionnier de la lutte pour les droits des homosexuels.
  
Citons également Patience et Sarah, opéra composé en 1998 par Paula Kimper, d'après le roman d'Isabel Miller. Un très beau livre, qui raconte l’histoire véridique et heureuse de deux jeunes femmes originaires du Connecticut, qui se sont battues pour vivre ensemble, dans une Amérique de 1816 où les choses étaient loin d’être faciles.
  
Plus récemment, Two boys, de Nico Muhly (2011), met en scène un fait divers survenu à Manchester en 2003. Brian, un adolescent, a poignardé Jake, un jeune avec qui il a couché. Interrogé par la police, Brian raconte à l’enquêteur qu’il a obéi aux ordres de personnages sombres avec lesquels il discutait sur Internet. On découvre au fil de l'oeuvre que tout a en fait été orchestré par Jake, qui a pris sur le web plusieurs identités fictives, séduisant Brian pour l’inciter à son propre meurtre.
  
Et puis, bien sûr, et même si ce n'était pas une réussite du point de vue musical, comment ne pas citer Brokeback Mountain, de Charles Wuorinen, créé le 28 janvier dernier 2014 au Teatro Real de Madrid ?
  

1 commentaire:

Jean Claude Mazaud a dit…

Passionnante cette série...
Il est vrai que les deux duos de Don Carlo sont particulièrement bouleversants et révélateurs...
De même que le duo des Pêcheurs de perles que tu as évoqué précédemment...
Moins convaincu parfois (je pense par exemple à Don Giovanni ; mais pourquoi pas ?)
Très amicalement
JC
PS : dur, dur de se remettre au travail...