samedi 1 juillet 2017

Un public très gay (Gay Opera 1/6)

Cela faisait longtemps que je voulais dire quelques mots des rapports entre opéra et homosexualité.
 
Je me disais que la question était abondamment traitée, ce qui faciliterait mes recherches, ou peut-être les rendrait plus lourdes compte tenu de l’abondante littérature que je pensais trouver.
 
En fait, je n'ai trouvé que très peu de choses sur le sujet, ce qui finalement n'est pas plus mal.
 
Avant de partir à la rencontre des compositeurs gay, puis de passer en revue une série d’opéras mettant en scène, de façon plus ou moins directe et perceptible, les amours homos, essayons tout d'abord de savoir pourquoi l’opéra est un genre particulièrement populaire dans la communauté gay.
 
Pierre Bourdieu (La Distinction, 1979) disait que fréquenter l'opéra est, pour les homosexuels d'origine modeste, autant la manifestation de leur évolution sociale qu'un plaisir. Un peu comme le terrain de foot pour les hétéros, l’opéra serait une sorte de refuge communautaire. On aime un peu, beaucoup ou pas vraiment, mais on est heureux de s'y retrouver entre soi. Une explication simplette et datée dont on ne peut se satisfaire.
 
Je vois en fait quatre caractéristiques dont la présence dans l’opéra pourrait expliquer l’attrait du genre auprès du public gay : beauté, magie, ambiguïté et drame.

Beauté bien sûr, car l’opéra est un art total, qui rassemble poésie, musique, théâtre, décors et costumes. Une dimension esthétique qui ravit un public à laquelle il est dit-on particulièrement sensible, ce qui est souvent vrai.
 
L’opéra est aussi un monde magique, où l’on parle en chantant, où des personnages fantastiques vivent des aventures invraisemblables, où meurent et renaissent chaque soir des héros, des traîtres et des femmes fatales, mais aussi des dieux, des princesses, des sorcières, des géants, des lutins et des dragons. Un monde enchanté qui apparaît comme un refuge un peu régressif permettant d’échapper quelques heures à la haine et à la violence auxquelles les homos sont souvent confrontés.
 
Mais l’opéra est également le théâtre de l’ambiguïté sexuelle. A sa création, au milieu du XVIIème siècle, il s’empare de sujets mythologiques -souvent tirés des Métamorphoses d’Ovide- mettant en scène les amours protéiformes des dieux et des déesses.
 
La Calisto de Cavalli (1651), par exemple, nous montre Jupiter, qui, pour mieux séduire la jeune nymphe Calisto, prend l'apparence de la déesse Diane, de qui Calisto est éprise. A partir de là, se met en place un assemblage de situations plus graveleuses les unes que les autres, où dieux, nymphes et satyres se livrent à un surprenant ballet du désir. Qu'importent l'âge, le sexe, le rang et le costume, tout le monde ne pense qu'à ça, et tout est permis pour y parvenir.
 
Sur scène, des hommes, qui pour certains d’entre eux n’en sont plus tout à fait, chantent indifféremment des rôles d’hommes ou de femmes, jeunes pour ceux qui ont une voix aiguë, vieilles pour ceux qui ont la voix grave. Un peu plus tard, des femmes travesties chanteront des rôles de jeunes hommes (Idoménée, le Compositeur d’Ariane à Naxos ou le prince charmant dans la Cendrillon de Massenet), qui parfois, pour échapper à un mari jaloux (Chérubin, dans Les Noces de Figaro) ou à un cousin indiscret (Octavian dans Le Chevalier à la rose), se déguiseront eux-mêmes en femme. Vous suivez toujours ?
 
Drame, enfin. Wayne Koestenbaum (The Queen's throat: opera, homosexuality and the mystery of desire, 1933) explique que les homos sont plus sensibles que les hétéros à l’opéra car ils s’identifient fréquemment à la diva et aux personnages qu'elle incarne, des héroïnes tragiques qui souffrent, aiment et désirent, dans une société violente et souvent cruelle, où les femmes, jouets entre les mains des hommes, n'ont souvent pour seule liberté que celle de donner leur cœur et leur corps. Et ce n'est pas pour rien que dans le monde anglo-saxon, les homos les plus exubérants sont qualifiés de Drama Queens.
 
C’est sans doute à cet endroit précis que les héroïnes d’opéra et celles qui chantent leurs rôles viennent rejoindre Judy Garland, Dalida, Madonna et tant de grandes chanteuses noires américaines au panthéon des  icônes gay.


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