mercredi 12 juillet 2017

Et ceux sur qui plane le doute (Gay Opera 3/6)

Et puis, il y a les compositeurs sur qui plane le doute. Peu de preuves, mais des faisceaux d’indices suffisamment significatifs pour penser qu’ils ont pu nourrir des relations homo.

Haendel, d’abord. La personnalité du compositeur du Messie est assez peu connue. On raconte qu'il mangeait trop, buvait comme un trou et avait mauvais caractère. Est-ce pour cela qu’il ne s’est jamais marié ? Certains insistent sur le fait que Haendel comptait dans son entourage proche de nombreux castrats, ce qui n’est pourtant pas inhabituel pour un compositeur d’opéra au XVIIIème siècle.

L'indice le plus troublant est peut-être à rechercher dans ses années de jeunesse, à Rome, où il fût très proche du cardinal Pietro Ottoboni, un prélat épicurien qui vivait entouré d’artistes et de mignons, et pour qui Haendel a composé de jolies cantates jonchées d'allusions homo-érotiques.

Les choses commencent à se préciser avec Schubert.

Le poète allemand August von Platen, dans ses poèmes et son Journal (écrit par discrétion en français et en portugais…), raconte que les « soirées de beuverie entre artistes » auxquelles s’adonnait le compositeur dissimulaient, sous l’apparence de la camaraderie, des pratiques bien plus intimes. Dans sa correspondance, Franz Grillparzer, l’auteur dramatique viennois qui a donné le nom à la célèbre pension du Monde selon Garp, confesse que son ami Schubert et lui partageaient le même goût pour les hommes.

Schubert, lui-même, devant ses amis, reconnaissait facilement sa « misogynie », un terme bien compris à l’époque qui désignait un homme peu attiré par les femmes.

Après Haendel et Schubert, deux compositeurs français, Camille Saint-Saëns et Maurice Ravel.
  
Resté longtemps célibataire, Saint-Saëns attend l'âge de 40 ans pour épouser une certaine demoiselle Truffot. Elle n'a que 19 ans, n'est pas bien fufute mais a le grand avantage d'être la fille d'un industriel fortuné, maire du Cateau-Cambrésis. Elle lui donne deux garçons, qui meurent en 1878, l’un d’une chute et l’autre de maladie.
 
Le couple se déchire et le compositeur se sépare de sa femme, visiblement soulagé. Il multiplie alors les voyages en Algérie et en Égypte, officiellement parce que « l'air convenait mieux à sa santé ». Ben voyons.

Des témoignages de l'époque relatent en fait que Saint-Saëns a plusieurs fois fait l'objet de chantages concernant son orientation sexuelle ; on le savait en effet à la tête d'une certaine fortune, ce qui rendait la manœuvre intéressante. On lui a aussi prêté des amants célèbres, comme Reynaldo Hahn, ce qui aurait rendu Marcel Proust fou de jalousie.
 
La sexualité de Maurice Ravel a quant à elle passionné le critique américain Benjamin Ivry. Dans un ouvrage que j’ai récemment trouvé aux Puces (Maurice Ravel, a life, Welcome Rain Publishers, 2000), Ivry explique que l'homosexualité cachée de Ravel était au centre de sa vie et donc de son art et qu'elle explique à la fois l'aridité de ses relations humaines et la sensualité de sa musique.

Homme discret et pudique, Ravel n'a jamais fait état de ses préférences intimes et l'absence de relation connue avec une femme ou un homme ne cesse en effet d'intriguer.

A l’appui de sa thèse, Ivry présente un faisceau d'indices plus ou moins convaincants : Ravel est resté célibataire, il s'habillait comme un dandy et comptait dans son cercle d'amis des gays et des lesbiennes. Jusque-là rien de bien affriolant.

Reprenant à son compte les démonstrations de Christine Souillard (Ravel, éditions Gisserot, 1998), Ivry explique que Maurice Ravel n’aurait jamais surmonté son complexe d’Œdipe, la preuve en étant les fréquentes références dans son œuvre au monde des enfants (Ma Mère l’Oye, L’Enfant et les Sortilèges, etc.) et le désespoir dans lequel il fût plongé après la mort de sa mère.

Comme tout cela ne va pas très loin, Benjamin Ivry se déguise en Roger Peyrefitte et part à la chasse aux ragots : au cours de l’année 1900, Maurice aurait reçu chez lui ses amis du groupe des Apaches déguisé en ballerine, avec tutu et faux seins. On l'aurait aussi reconnu, quelques années plus tard, au Bœuf sur le toit, matant des gigolos avant de sauter sur la piste pour se lancer avec l’un d’entre eux dans un tango torride.

Quand Ivry voit dans L'Heure espagnole une ode à la puissance phallique exubérante, on sourit un peu mais lorsqu'il nous sert le poncif du Boléro comme métaphore musicale de l'acte sexuel non consommé, on regrette presque que Bo Derek n'ait pas publié ses pensées philosophiques.

Le critique américain devient un peu plus intéressant dans son développement sur la fascination de Ravel pour le personnage de Pan : les anciens Grecs, nous dit-il, utilisaient l'expression "en l'honneur de Pan" pour signifier les relations homosexuelles masculines. Mais encore ?

A l'inverse, Manuel Rosenthal raconte que Ravel n'était pas insensible aux charmes féminins et avait même recours de temps à autre à ce qu'il appelle joliment les "Vénus de quartier".

Mais cela suffit-il pour nous renseigner de façon définitive sur l'orientation sexuelle du compositeur ? Hétéro ? Gay ? Bi ? Asexuel ? La biographie du compositeur rédigée par Marcel Marnat (Maurice Ravel, Fayard, 1986), souvent citée comme référence, reste floue sur le sujet.

Le signe le plus troublant se trouve peut-être dans la mélodie L'Indifférent, ce très beau chant mélancolique en l'honneur d'un séduisant jeune homme, écrit par Tristan Klingsor dans la tradition de la poésie arabe médiévale, et que Ravel a mis en musique -c'est la dernière des trois mélodies de Shéhérazade.
 


Aucun commentaire: