samedi 4 mars 2017

Semiramide, ultimate opera

En 1980, au festival d'Aix-en-Provence, le public découvrait médusé un spectacle qui allait marquer pour toute une génération l'entrée définitive de Rossini dans le répertoire scénique contemporain.
 
Impossible d'oublier ces deux dames passablement opulentes, coiffées l'une d'un invraisemblable casque à plumes, l'autre d'une gigantesque crinière platine, se tenant par la taille amoureusement et roucoulant en faisant des manières. J'avais à l'époque un peu plus de quinze ans et, devant le poste de télévision, je venais de pénétrer, aussi fasciné qu'amusé, dans le monde magique de l'opéra.
 
Deux monstres sacrés tenaient l'affiche, Montserrat Caballé dans le rôle-titre et Marilyn Horne dans celui d'Arsace. Le jeune Samuel Ramey faisait ses débuts dans le rôle d'Assur. Pier Luigi Pizzi signait décors et mise en scène.
 
Semiramide raconte l'histoire de la reine de Babylone, qui doit désigner le successeur de son défunt mari. Au moment où elle fait son choix, le spectre de son époux apparaît et ordonne que le nouveau roi tue un homme en guise de sacrifice, devant sa tombe, le soir-même. Le drame se noue lorsque l'élu, qui se nomme Arsace, découvre qu'il est en fait le fils caché de Semiramide et que son destin lui ordonne de sacrifier sa mère, perfide créature qui vient de tuer elle-même son époux, avec la complicité d'un bel officier de la Garde dénommé Assur.
 
Semiramide est un pur chef-d’œuvre : pas de récitatifs interminables, action soutenue, ouverture et partie d'orchestre particulièrement soignées, ensembles parfaitement ordonnancés et surtout, une incroyable succession d'airs tous plus beaux les uns que les autres, dans lesquels la pyrotechnie vocale atteint des sommets.
  
Dans cette production mythique du festival d'Aix, décors et personnages sont traités comme un matériau unique. Même blancheur immaculée et surtout même vocabulaire décoratif pour les murs et les armures, les robes et les escaliers, les perruques, les casques, les coiffes à plumes. Comme suspendus dans un monde onirique, les chanteurs évoluent sur des passerelles, au milieu d'objets bizarres, plus ou moins antiquisants. Dans son compte rendu pour la revue Diapason, Dominique Fernandez décrivit les personnages comme des  robots surréels ôtant tout soupçon de ridicule aux évolutions des deux plantureuses prime donne tombées d'une autre planète pour nous révéler la musique des sphères.
 
La production -qui mériterait d'être enfin éditée en DVD- allait être reprise à Paris, San Francisco, Gênes et Turin, pour culminer à Venise, à l'occasion des célébrations rossiniennes de 1992. Venise, là où l'opéra avait été créé en 1823. Joli retour ces choses.
 
Ce qui me frappe encore aujourd'hui, en revoyant les maigres extraits accessibles sur le web, c'est le triomphe de l'artifice poussé à son extrême : musique, action, livret, décors, tout semble évoluer de façon autonome. Et pourtant, tout fonctionne merveilleusement bien. Loin de pâtir de ces contradictions apparentes, la beauté et l'émotion semblent au contraire en naître.

Ainsi, pour la scène de descente au tombeau, Rossini a écrit une musique sautillante qui semble inviter davantage à la chasse aux papillons qu'à une visite aux défunts. Pourtant, on y croit, la mayonnaise prend comme on dit. Et si les divines roucoulades qui jaillissent des gorges plantureuses chantent aussi bien la colère que le désespoir, la joie que la tristesse, la splendeur mélodique et vocale nous emmène dans les nuages, loin, très loin.

La production de Pizzi montre merveilleusement bien que Semiramide est un point de non-retour dans l'histoire de l'opera seria, ou plutôt un point d'orgue, qui vient fermer en apothéose l'extravagante aventure baroque. Un commentateur américain a qualifié Semiramide d'ultimate opera. C'est tout à fait cela.
 

2 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Merci, merci ! Je me souviens parfaitement de cette retransmission télévisée...
Ce serait bien, comme tu le souhaites, que paraisse un DVD.(j'ai vu qu'il en existait un avec June Anderson, Marilyn Horne et Samuel Ramey, sous la direction de James Colon)
Très amicalement

jefopera@gmail.com a dit…

Les extraits video qu'on peut trouver sur Youtube sont de mauvaise qualité malheureusement mais d'autres enregistrements existent effectivement, avec de très grands artistes.

J'ai la version de Richard Bonynge avec la Sutherland et Marilyn Horne, très bien enregistrée chez Decca.

Très bon dimanche à toi

JF