vendredi 4 novembre 2016

Wilhem Latchoumia à l'heure espagnole

Je suis un abonné aux programmes originaux déclare Wilhem Latchoumia dans le livret d'accompagnement de son nouvel enregistrement, consacré à la musique pour piano de Manuel de Falla, et publié sous l'excellent label La Dolce Volta.


Il y a plusieurs années que je suis avec intérêt la carrière de ce jeune pianiste, dont le talent s'accompagne en effet d'une curiosité musicale inhabituelle, qui l'a fait consacrer ses premiers enregistrements à John Cage, Villa-Lobos et Ginastera, et enfin Richard Wagner.
  


Une originalité qui nourrit en moi un double sentiment. Tout d'abord, bien sûr, le plaisir de découvrir grâce à lui des œuvres peu connues, mais aussi l'envie, qui n'est pas encore un regret, de l'écouter un jour dans le répertoire romantique avec lequel je suis plus familier, me disant qu'un artiste de cette trempe donnerait sans nul doute à Beethoven, Schubert ou Schumann autant de vie et de fraîcheur que ce que certains baroqueux ont pu, en leur temps, apporter à Bach et à Rameau.
  
Mais revenons à Manuel de Falla

Au programme de cet album qui est presque une intégrale, les transcriptions de ses deux célèbres ballets, El Sombrero de tres picos (Le Tricorne) et El Amor brujo (L'Amour sorcier), les Cuatros piezas espanolas -l'une de ses premières compositions, deux "tombeaux" écrits dans l'esprit du 17ème siècle, l'un en hommage à Claude Debussy, l'autre à Paul Dukas et, enfin, la célèbre Fantasia baetica.
  
Dédiées à Albeniz, encore marquées par son influence mais également par celle de la musique française de l'époque (Ravel, Debussy et Dukas), les quatre Piezas furent achevées en France, en 1908. Prenant la forme de danses traditionnelles espagnoles, Aragonesa, Montanesa, Andaluza, elles sont écrites d'une main déjà très sûre, avec une grande finesse de goût. Exemptes de sentimentalisme ou d'effets romantiques, ce sont de très belles partitions qui, comme le souligne l'interprète dans le texte d'accompagnement, annoncent tout ce qui va venir, et notamment cette incroyable Fantasia baetica.
  
Cette pièce d'une grande modernité, que je ne me lasse pas de réécouter, fût composée en 1919 à la demande d'Artur Rubinstein, qui l'aurait dit-on créée à New York, en 1920. 
  
Elle se présente comme une stylisation à la fois des données du folklore et des modes de la musique espagnole traditionnelle : s'il retient les rythmes du flamenco et exploite des thèmes du cante jondo (le chant profond, aux racines du Flamenco), Falla les soumet avec intransigeance à une technique instrumentale amplement inspirée du jeu de la guitare. L'oeuvre refuse donc toute complaisance et toute séduction immédiate : de rudes dissonances, des glissandos à l'arraché, une écriture puissante et sèche ne ménagent en rien une oreille seulement habituée à de fades espagnolades (F.R. Tranchefort). 
  
On est en effet ici bien plus proche de Bartok ou de Stravinsky que d'Albeniz.
  
On retrouvera dans ce très beau disque, servi par une excellente prise de son, les qualités d'interprétation que j'avais soulignées en évoquant les précédents enregistrements de Wilhem Latchoumia : un jeu ample, expressif, à la fois souple et profond, puissant et sensible, reflet d'une grande intelligence du texte, ainsi qu'un talent très maîtrisé pour varier les climats, les couleurs et les sonorités. Bref, un disque à écouter les yeux fermés, en rêvant aux jardins magiques et parfumés de l'Alhambra.


2 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Superbe article, superbe soirée à Grenade ! Bravo
J'ai lu récemment un article sur Latchoumia tout aussi dithyrambique que le tien...
Mes Amitiés

jefopera@gmail.com a dit…

Curieux effet du hasard, j'ai reçu le très beau disque de Wilhem quelques jours avant de prendre l'avion pour Grenade. Je voulais aller visiter la maison de Manuel de Falla, juste en face l'Alhambra, mais le temps et le courage ont manqué.

Je prépare un article sur les opéras "grenadins" de Donizetti. Je ne suis pas sûr que cela passionne les foules, mais j'ai toujours plaisir à renouer avec l'idée de départ de ce blog, qui était de faire revivre les opéras oubliés.

Bonne journée

JF