lundi 4 juillet 2016

Dans les Abruzzes avec Berlioz (Un été à Rome, 3)

Restons avec Berlioz mais éloignons nous du centre historique de Rome pour aller respirer l’air frais des Abruzzes et boire quelques verres du vin délicieux qu’on y produit.
 
Le 16 janvier 1834, on peut lire dans les colonnes de la Revue musicale la nouvelle suivante:
 
Paganini, dont la santé s'améliore de jour en jour, vient de demander à Berlioz une nouvelle composition dans le genre de la Symphonie Fantastique, que le célèbre virtuose compte jouer lors de sa tournée en Angleterre. Cet ouvrage sera intitulé "Les derniers instants de Marie Stuart", fantaisie dramatique pour orchestre, chœur et alto solo. Paganini tiendra, pour la première fois en public, la partie d'alto.
  
En fait de Marie Stuart, qui ne l'inspire pas vraiment, Berlioz compose une symphonie avec alto principal. Forme curieuse et nouvelle, qui restera isolée dans l'histoire de la musique et fera le bonheur des altistes, dont le répertoire concertant est, il faut le reconnaître, quasiment inexistant.
 
Une fois le premier mouvement achevé, il le montre à Paganini, qui ne trouve pas assez de virtuosité à la partie d'alto et s'avoue déçu. Berlioz continue la composition et répond au violoniste que la fonction de l'alto soliste n'est pas de briller, comme dans un concerto, mais de se faire la voix d'un personnage mélancolique et pensif dont le chant se superpose aux autres chants de l'orchestre.
 
Le compositeur révèle avoir trouvé l'inspiration à la fois dans le souvenir de son voyage dans les Abruzzes italiennes et dans un roman en vers de Lord Byron, Childe-Harold's Pilgrimage.
 
Harold en Italie comprend quatre mouvements : Harold aux montagnes, scène de mélancolie, de bonheur et de joie (Adagio - Allegro), Marche des pèlerins chantant la prière du soir (Allegretto), Sérénade d'un amoureux dans les Abruzzes (Allegro assai-Allegretto) et Orgie de brigands, souvenirs des scènes précédentes (Allegro frenetico - Adagio).
 
Exécutée pour la première fois le 23 novembre 1834 au Conservatoire de Paris avec Chrétien Urhan à l'alto, elle obtient un grand succès, est rejouée plusieurs fois et ne quittera plus les salles de concert.
  
C'est le 16 décembre 1838 que Paganini, très affaibli par la maladie, l'entend pour la première fois, au Conservatoire, couplée avec la Symphonie fantastique, dans un concert dirigé par Berlioz, qui raconte en ces termes la réaction du violoniste italien :
 
Le concert venait de finir, j’étais exténué, couvert de sueur et tout tremblant, quand, à la porte de l’orchestre, Paganini, suivi de son fils Achille, s’approcha de moi en gesticulant vivement. Par suite de la maladie du larynx dont il est mort, il avait alors déjà entièrement perdu la voix, et son fils seul, lorsqu’il ne se trouvait pas dans un lieu parfaitement silencieux, pouvait entendre ou plutôt deviner ses paroles. 
  
Il fit un signe à l’enfant qui, montant sur une chaise, approcha son oreille de la bouche de son père et l’écouta attentivement. Puis Achille redescendant et se tournant vers moi : « Mon père, dit-il, m’ordonne de vous assurer, monsieur, que de sa vie il n’a éprouvé dans un concert une impression pareille ; que votre musique l’a bouleversé et que s’il ne se retenait pas il se mettrait à vos genoux pour vous remercier. » 
  
À ces mots étranges, je fis un geste d’incrédulité et de confusion ; mais Paganini me saisissant le bras et râlant avec son reste de voix des oui! oui! m’entraîna sur le théâtre où se trouvaient encore beaucoup de mes musiciens, se mit à genoux et me baisa la main. Besoin n’est pas, je pense, de dire de quel étourdissement je fus pris ; je cite le fait, voilà tout.
 
L'admiration de Paganini se traduit quelques jours plus tard par un don de vingt mille francs-or à Berlioz, somme considérable qui permet à celui-ci d'éponger de nombreuses dettes et d'engager sereinement la composition d'une nouvelle symphonie à programme, Roméo et Juliette.
 

3 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Plaisir de retrouver Berlioz dans cette troisième étape en compagnie de Paganini !
Merci.
Un bon dimanche en foot ou pas.
Amitiés
JC

Wautmestre a dit…

Berlioz est en effet rarement évoqué dans les critiques musicales. Quel plaisir de le trouver ici! Merci pour votre site. Si vous le permettez, j'aimerais référencer votre site sur mon blog, la-quinte.blogspot.be. Merci! W.

jefopera@gmail.com a dit…

Merci beaucoup pour votre message ; dans ma série sur Rome, j'ai publié un autre post évoquant Berlioz et son carnaval romain :

http://jefopera.blogspot.fr/2016/07/via-del-corso-avec-berlioz-un-ete-rome-2.html

Il est effectivement dommage qu'on ne parle pas plus souvent de cet immense compositeur et je constate avec bonheur que vous lui réservez une large place sur votre site -vers lequel je vais moi-même insérer un lien.

Bien amicalement

JeF