mercredi 2 mars 2016

Mémoire de Palmyre (1/3)

Palmyre, temple de Baal (détruit) - Photo Jefopera
Quand j'ai appris, à l'automne dernier, la destruction des monuments de Palmyre par une bande de brutes sanguinaires, j'ai ressenti, sans doute comme beaucoup de gens, des sentiments de colère, d'indignation et de tristesse, d'autant plus marqués que je connais bien le site, pour l'avoir visité longuement, il y a un peu plus de dix ans.
  
J'avais aussi et surtout sympathisé avec plusieurs habitants de la petite ville de Tadmor, sur le territoire de laquelle se trouve le site archéologique. Ce qui n'était pas difficile tant ils étaient accueillants, chaleureux et, sans doute comme leurs lointains ancêtres, curieux de tout ce qui venait de l'étranger.
  
Il y avait notamment Hani qui tenait un petit restaurant sur la rue principale, avec une spécialité surprenante de pancakes, qu’il devait à une touriste américaine qui lui avait appris la recette. J’y avais pris mes habitudes et lorsque il n’y avait pas trop de monde, nous mettions deux chaises sur le trottoir, une petite table de bois, deux verres, une théière et un narguilé et bavardions de tout et de rien jusqu’à la tombée du jour.

Je me souviens du concierge de l'hôtel Zenobia, un grand gaillard moustachu qui aurait fait un bel Osmin dans L’Enlèvement au sérail ; alors que je résidais ailleurs, il me laissait chaque après-midi accéder à la piscine de l'établissement, ce qui était un vrai bonheur au terme de longues promenades dans la fournaise du désert.

Il y avait aussi Hicham, qui m'avait accompagné une journée visiter le site de Resafé, cité romaine tardive à demi enfouie au milieu de nulle part, dont les épaisses murailles et les ruines imposantes de la basilique Saint Serge surgissaient du désert, toutes scintillantes du gypse dans lequel elles avaient été édifiées. Un site extraordinaire, à quelques dizaines de kilomètres de Palmyre.

J’avais pris beaucoup de photos des habitants de Tadmor, avec qui il était si facile et agréable de sympathiser. Devant chaque maison, des grands bonjours, des sourires, une invitation à venir prendre le café, ce solide café bédouin tellement fort qu'on ne peut l'ingurgiter que par petites gouttes. 

Et même ces officiers de l'armée syrienne, qui étaient un soir entrés à pied dans la ville, par centaines, dans un immense nuage de poussière, au terme de plusieurs semaines éprouvantes de bivouacs et de manœuvres dans le désert. Deux d’entre eux, qui parlaient bien anglais, m'avaient invité à boire un verre ; nous avions longtemps bavardé et aussi fait des photos.

Et puis ce très vieux monsieur qui, chaque matin, appuyé sur sa canne, partait au fond de la grande palmeraie cultiver sa parcelle de légumes et cueillir ses fruits. Il m'avait gentiment invité à partager le thé et les dattes au pied d’un grand palmier.

C'est d’abord à tous ces gens que je pense. 

Les plus jeunes ont sans doute déjà fui. Où sont-ils aujourd'hui ? Hani est-il encore vivant ? Peut-être est-il quelque part en Europe, dans ces flots de migrants que nous voyons presque chaque soir aux informations télévisées ?

La destruction de Palmyre visait bien sûr à détruire le passé, la mémoire et la culture des syriens mais aussi à frapper l'Occident, en réduisant en poussière un endroit étudié, visité et aimé, pour sa beauté bien sûr, mais aussi pour tout ce qu'il représentait.

Qu'était Palmyre ? 

Une ville araméenne, arabe, cosmopolite, un patchwork de cultures où les divinités étaient nombreuses, plus d'une soixantaine dont les noms nous sont parvenus, dieux et déesses araméens, mésopotamiens, arabes et perses.

Intégrée à l’Empire romain sous Tibère, en l'an 19, au sein de la province romaine de Syrie, Palmyre fut du Ier siècle au IIIe siècle la plus grande puissance commerciale du Proche-Orient, prenant le relais de Pétra. Palmyre exploitait une route caravanière qui, passant par des caravansérails dans la steppe, gagnait les bords de l’Euphrate et les longeait jusqu’à la région de Babylone. Des navires partaient de là pour gagner l’Inde et l’Asie.

Les marchandises exotiques dont Palmyre faisait ainsi commerce du Ier au IIIe siècle étaient pour l’essentiel de marchandises précieuses, comme les tissus de luxe (notamment la soie), les perles, les pierres précieuses, les épices. Les reliefs représentant les riches Palmyréniens en costume parthe, couverts de rangées de perles provenant d’Inde et de Ceylan. A l'image de leur reine, la belle Zénobie, qui inspira plusieurs compositeurs d'opéras, notamment Leonardo Leo, en 1725 :


4 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Magnifique hommage à Palmyre que je n'ai pas eu la chance de visiter...
L'évocation de tes souvenirs de là-bas m'a beaucoup ému : j'attends la suite avec impatience !
Amitiés
PS : je croyais que tu étais "en froid" avec Cecilia Bartoli !!!!!

jefopera@gmail.com a dit…

Merci pour ton sympathique message, cela faisait longtemps que je voulais faire quelque chose en hommage à Palmyre. Heureusement, l'opéra est un vecteur inépuisable qui permet de parler de toutes sortes de lieux, d'histoires et de personnages.

Pour la Bartoli, je dois t'avouer que je n'ai trouvé aucune autre interprétation sur Youtube, c'est donc le choix de la raison à défaut d'être celui du coeur.

Très bonne journée, amitiés

JeF

MartinJP a dit…

Très bel hommage en effet à ce qui est redevenu un mirage, et tant de douleur face à ce drame de la barbarie humaine.

Anonyme a dit…

Nice, thanks for Palmyra.
Amad (Beyrouth)